mardi 28 mars 2017

Meurtre à la mosquée
Chapitre 21

                C’était bien malgré elle que Stéphanie avait provoqué toute une série d’événement en cascade qui avaient rallongé la journée. Si bien que ce ne sera que tard en soirée qu’elle avait pu rentrer chez elle à Gatineau. Roxanne lui avait proposé, plutôt que de la laisser repartir anonymement dans une voiture quelconque, de la ramener à sa demeure pour la remercier de sa précieuse aide. C’est de cette série d’événements qu’elles conversent en chemin.
                -C’est tout un dénouement !
                -Oui, vous nous avez grandement aidés; sans vous, je ne sais pas ce qu’on aurait pu faire.
                -C’est donc cette femme, madame Mawami, qui a tué son mari.
                -Et oui; un crime qui n’a finalement rien à voir avec les réseaux terroristes internationaux, comme on pouvait le croire, même si la conclusion de l’enquête nous permettra d’établir définitivement quels étaient les liens de monsieur Mawami avec eux, et quel était son niveau d’implication… Oui, elle avait raison de s’accuser, elle a bien tué son mari; elle est bel et bien descendue du balcon de la mosquée en pleine prière du soir comme si elle s’en allait à la salle de bain. Mais dans le couloir qui mène au Centre culturel, elle a plutôt continué son chemin jusqu’au bureau de son mari. A-t-il été surpris de la voir ? Il semble que non, peut-être était-elle déjà venue le trouver dans son bureau ? En tout cas, il n’a pas réagi; il s’est, disons… comme laissé faire.
                -Et puis personne ne pouvait la voir.
-C’est vrai, une fois dans le couloir vers le Centre culturel, elle était complètement à l’abri des regards. Mais je pense que ça ne l’inquiétait pas trop….
-Comment ça ?
-Je crois qu’elle savait qu’aucune des femmes ne la trahirait; je crois qu’on aurait pu faire l’interrogatoire des autres femmes qui étaient au balcon avec elle, et aucune d’elles ne l’aurait dénoncée. Elles auraient probablement toutes dit qu’elle était restée en haut avec elles, ou bien qu’elles n’avaient rien vu parce qu’elles étaient trop absorbées par la prière ou par le prêche de l’imam. Probablement… certainement qu’elles étaient au courant de ses déboires avec son mari…
-La solidarité féminine…
-Oui, quelque chose comme ça. Ces femmes-là… je ne veux pas les pointer du doigt, ni les mettre dans des stéréotypes, ou leur faire vivre ce qu’elles ne vivent pas, mais il est bien évident qu’elles évoluent dans un milieu assez traditionnel, dans lequel les coutumes ont la vie dure. Elles doivent toutes vivre à peu près la même situation de femmes soumises à leurs maris, et ensuite soumises à leurs fils… Aucune d’elles n’aurait voulu se désolidariser, aucune d’elles ne l’auraient trahie. Ce n’est pas un meurtre sans témoin, c’est un meurtre dont tous les témoins choisissent de rester muet.
-Le meurtre parfait, en quelque sorte !
-Je ne sais pas… Je ne sais pas si le meurtre parfait existe… Elle avait donc raison de s’accuser du meurtre de son mari, mais ce n’était pas pour protéger son fils comme elle le prétendait, mais pour protéger sa fille, sa fille ainée, Hamza, celle qui est restée silencieuse durant toute l’enquête. Et ça c’est votre… ton intuition qui nous l’a fait découvrir. Nous te devons une fière chandelle.
-J’ai fait de mon mieux, tu sais.
-C’était remarquable. Ce que ça nous a permis de découvrir, c’est qu’après avoir "bien" marié son fils, à une bonne Pakistanaise comme il faut, son mari voulait marier sa fille ainée avec un vrai patriote et il voulait l’envoyer au pays où l’attendait ce mari en question celui qu’il avait choisi pour elle au cours d’un précédent voyage… Ce que Hamza nous a confirmé quand on la fait venir au poste.
-Oui, ça n’a pas été facile pour elle de l’avouer.
-Non, elle était prise entre deux feux; elle ne voulait pas accuser sa mère, mais elle ne voulait pas mentir non plus : elle non plus ne voulait pas de ce mariage !
-Un mariage arrangé…
-Et arrangé par son père, contre son gré.
Les deux femmes roulent en silence quelques minutes en réfléchissant au sort de bien des femmes dans le monde. Stéphanie reprend :
-Probablement que plusieurs des autres femmes de la mosquée connaissaient cette histoire de mariage arrangé… Elles doivent se parler entre elles, se raconter leur heurs et malheurs.
-Oui, tout à fait. Probablement que madame Mawami leur avait dit tout ça; et toutes elles savaient de quoi madame Mawami leur parlait. Ça doit être assez courant. Peut-être même qu’elle leur a dit quelque chose comme : "Je vais empêcher ce mariage, croyez-moi." Et peut-être que sans trop vouloir le laisser paraître, elles l’ont encouragée. Elle avait essayé de convaincre son mari; elle l’a supplié; elle avait fait appel à son fils, comme il nous l’a raconté ce soir quand il est venu avec sa sœur et qu’on l’a interrogé à son tour. Peut-être avait-elle pensé à d’autres moyens d’empêcher ce mariage. Et finalement, elle en était arrivée à la conclusion que la seule solution pour empêcher ce mariage, c’était de tuer son mari. Elle a trouvé un moyen, elle a élaboré son plan, et elle est passé à l’action.
-C’est un meurtre prémédité…
-À quelque part, oui, est-ce que ce sera l’accusation qui sera retenue ? On peut plaider la "défense d’une personne en danger."
-Qu’est-ce qu’il va lui arriver ?
-Je ne sais pas. On verra… C’est à la justice de prendre le relais.
-Il fallait qu’elle soit désespérée pour abattre son mari comme ça, froidement, d’un coup de couteau.
-Oui; et un seul coup de couteau ! C’est presque du grand art ! Elle a utilisé l’un de ces minces poignards qui font partie des armoiries de la famille, armoiries qui trônent dans le couloir de leur maison. C’était habile, très habile. Avant de partir pour la mosquée, elle a glissé l’un de ces poignards dans les replis de son sari. Personne ne pouvait le voir. Et une fois le coup porté, elle l’a simplement essuyé dans l’une de ses couches de vêtements, a redissimulé le poignard dans son sari, et ni vu ni connu elle est allée reprendre sa place au balcon avec les autres femmes. Elle se disait qu’elle ne serait jamais accusée, car aucune femme ne témoignerait contre elle.
-Mais elle n’avait pas prévu l’arrestation de son fils…
-Et non ! C’est ça qui a tout fait déraper. Alors que ça n’avait rien à vois ! Si protéger sa fille était important pour elle, protéger son fils l’était encore plus. Il lui était insupportable de voir sa fille mariée à un homme dont ni elle ni sa fille ne voulait, mais il lui a été encore plus insupportable de voir son fils Kamala en prison, et les chaines aux mains et aux pieds. C’est son fils le plus jeune, celui qui a quitté la maison parce qu’il n’en pouvait plus de son père ! Elle ne pouvait pas le défendre contre son mari, mais elle pouvait au moins le défendre contre cette société qui voulait lui faire du mal. C’était trop pour elle ! Alors, à nouveau, elle en est arrivée à la conclusion que la seule façon de sauver son fils, c’était de se dénoncer… sans savoir que nous allions le libérer le lendemain.
-Vous alliez le libérer ?
-Mais oui; nous ne pouvions le garder en garde à vue préventive plus de quarante-huit heures. Oui, on aurait pu l’accuser de possession et de trafic de drogues, mais on s’était dit, mon père et moi, que nous aurions d’autres occasions de l’interpeler et qu’il était plus urgent de nous concentrer sur le crime de la mosquée.
-Le directeur du poste… c’est ton père ?
-Mais oui… C’est comme ça.
-Qu’est-ce que ça fait de travailler avec son père… et dans la police en plus ?
-Ça va… On est différents… C’est sûr qu’il a influencé mon choix de carrière, mais j’ai toujours aimé le voir travailler; j’ai toujours été fascinée par ce qu’il faisait… et qu’il faisait bien. Je sais qu’il est fier de moi, mais je ne suis pas devenue membre de la police pour lui faire plaisir. C’est mon choix; il ne m’a jamais fait de pression… Et c’est moi qui ai choisi de venir à Papineauville. Là non plus, il n’a fait aucune pression. Je crois qu’au début, c’est surtout lui qui se sentait mal à l’aise, impressionné… plus que moi; mais bon, aujourd’hui, ça va très bien. Dans les enquêtes, on se complète très bien… Et je suis sûre qu’on va en vivre encore beaucoup d’autres.



FIN

lundi 20 mars 2017

Meurtre à la mosquée
Chapitre 20

                La rencontre entre la mère et le fils (qui avait tout d’abord surpris d’apprendre que sa mère voulait le voir et qui ensuite avait accepté de la voir) s’était finalement assez bien déroulée malgré toutes les circonstances particulières. Tout d’abord elle n’avait eu lieu dans la salle des visites habituelle, celle où les prévenus ou les détenus peuvent rencontrer leur avocat ou tout autre expert et qui tout autre expert et qui est aménagée à cet effet. Paul avait plutôt décidé d’installer tout de suite madame Mawami dans la salle d’interrogatoire et d’y faire venir ensuite son fils Kamala. C’était tout à fait inhabituel comme façon de procéder, mais Paul voulait mettre toutes les chances de son côté : si, comme il le pensait, la rencontre avec son fils mettait madame Mawami dans de bonnes dispositions, il craignait que lui faire changer ensuite de salle pour son interrogatoire vienne perturber le processus. Que la rencontre se passe dans la salle d’interrogatoire lui permettait aussi de tout voir sans être vu. Il avait laissé Roxanne et Stéphanie seule avec madame Mawami; sans doute aussi, se disait-il, la présence de deux seules jeunes femmes, qui ne faisaient pas trop force de l’ordre, créerait un environnement plus propice aux confidences. Roxanne avait approuvé son idée.
                Kamala était arrivé menottes aux mains et aux pieds. Cela aussi faisait partie de la stratégie de Paul. S’il y avait de informations à recueillir de madame Mawami, il lui fallait jouer sur ses sentiments. Voir son fils ainsi menotté avait provoqué chez elle une réaction de stupeur et d’indignation. Elle avait les bras et s’était mise à récriminer.
                Stéphanie traduisait au fur et à mesure à Roxanne.
                -Elle dit que c’est horrible, c’est épouvantable d’avoir enchaîné son fils de cette façon; c’est scandaleux, c’est ignoble, c’est cruel; il n’a rien fait, il n’a rien fait. Libérez-le…
                Madame Mawami étreint son fils toujours en se plaignant.
                -….
-Comment est-ce qu’ils t’ont arrangé ? Comment est-ce qu’ils t’ont arrangé ? Mon pauvre fils… Mon petit fils chéri… Mon enfant…
                Elle lui caresse le visage en pleurant. Kamala essaye de calmer sa mère. Stéphanie continue de traduire.
                -…
-Calme-toi maman… calme-toi… ce n’est rien. Ils n’ont aucune preuve contre moi; ils ne peuvent rien prouver. Je n’ai rien fait.
                -…
-Je le sais mon fils que tu n’as rien fait, je le sais. Comment ont-ils pu penser que tu pouvais faire du mal à quelqu’un ? C’est ignoble, c’est cruel. Est-ce qu’ils t’ont fait du mal.
                Roxanne demande à Stéphanie de leur dire de s’assoir, et la mère et le fils s’assoient face à face, chacun d’un côté de la petite table, le seul meuble de la pièce à part quelques chaises.
-…
-Comment est-ce qu’ils t’ont arrangé ? Mon pauvre fils… Mon enfant… J’espère qu’ils ne t’ont pas fait du mal. Dis-le moi s’il t’ont fait quelque chose ?
-…
-Non, maman, ça va, on va me libérer bientôt.
-…
-As-tu besoin de quelque chose ? As-tu faim ? J’aurais voulu t’apporter quelque chose mais je n’avais pas le droit. Mon pauvre enfant… mon pauvre fils…
Et ainsi pendant quelques minutes entre la mère et le fils. Madame Mawami finit par se calmer; elle se mouche doucement. Roxanne juge que c’est assez et demande à Stéphanie de dire à madame Mawami que l’entretien est terminé.
Cette dernière ne réagit pas trop; voir son fils en chair et en os, semble l’avoir calmée. Elle étreint son fils une dernière fois.
-…
-Au revoir mon fils; je pense à toi.
-…
-Ne t’inquiète pas maman; je n’ai rien fait.
-…
-Je le sais que tu n’as rien fait.

Paul et Roxanne avait convenu qu’une fois Kamala sorti, l’interrogatoire commencerait de madame Mawami commencerait immédiatement.
Elle se tourne vers Stéphanie pour lui dire de donner la première question à poser.
Mais madame Mawami ne la laisse pas terminer et intervient avec une bonne dose de détermination. Stéphanie traduit.
-Elle dit que vous devez libérer son fils immédiatement, il n’est pas coupable de ce qu’on l’accuse.
-Demandez-lui de répondre à nos questions et tout ira bien.
-…
-Elle dit qu’il faut le libérer car ce n’est pas lui qui a tué son père; ce n’est pas lui, ce n’est pas lui ! Il est innocent.
-…
-Son fils n’a rien fait et elle le sait et si elle le sait c’est parce que… c’est parce que… c’est parce que c’est elle qui a tué son mari !
-…
-Oui, c’est moi qui a tué mon mari, alors libérez mon fils ! Il n’a pas à croupir en prison à son âge. Je vais prendre sa place ! Arrêtez-moi ! C’est moi la coupable et libérez mon fils, et libérez-le immédiatement !
Roxanne se tourne vers la fenêtre teintée derrière laquelle se trouve son père. Elle ne peut pas le voir, mais elle sait que lui, les voit et qu’il a tout entendu comme elle.
Madame Mawami tend ses mains de façon un peu dérisoire. Stéphanie Aubut poursuit sa traduction.
-…
-Mettez-moi les menottes; enlevez-les à mon fils et passez-moi le menottes.
Dans le petit écouteur qu’elle porte à son oreille, Roxanne entend son père lui dire :
-Ça n’a aucun sens ! Elle ne dit ça que pour faire libérer son fils…
-…
-Allez enfermez-moi et condamnez-moi : j’ai tué mon mari, et laissez partir mon fils.
Roxanne se tourne vers Stéphanie : « Demandez-lui de nous raconter comment elle a fait… »
-…
-C’est très simple; c’était durant la prière du vendredi. J’étais avec les femmes, et je suis descendue comme pour aller à la salle de bain. J’ai descendu l’escalier et je me suis dirigée vers le Centre culturel mais au lieu de m’arrêter aux toilettes, j’ai continué tranquillement vers le bureau de mon mari. Il a été surpris de me voir, mais il ne m’a rien dit. Il a continué à travailler. Alors j’ai sorti le poignard que j’avais caché dans mon sari et je le lui ai planté, comme ça, juste ici. Il a poussé un petit cri et il s’est affalé sur sa chaise en gémissant. J’ai retiré le poignard et je l’ai essuyé dans un revers de mon sari et je l’ai caché à nouveau. Je suis sortie du bureau et je suis remonté à l’étage de femmes où je suis restée jusqu’à la fin de la prière. Voilà comment j’ai fait.
-Et personne ne vous a vue ?
-…
-Toutes les femmes m’ont vue descendre, mais c’est fréquent que l’une ou l’autre d’entre nous descende pour aller à la salle de bain. Mais ensuite non, personne ne m’a vue entrer dans le bureau de mon mari.
-Pourquoi ? Pour quelle raison avez-vous fait ça ?
-…
-Pourquoi ? Parce que j’en avais assez qu’il me batte et qu’il nous batte et nous tyrannise. J’ai fait ça pour… le protéger.
-Pour le protéger ? Pour protéger qui ?
-…
-Oui, je devais… le protéger, mon fils bien sûr, mon petit Kamala; il avait besoin d’argent et son père ne voulait pas lui en donner. Ils s’étaient fâchés et ils s’étaient presque battus…
Stéphanie prend le bras de Roxanne.
-Il faut qu’on se parle. Il y a quelque chose de bizarre
-Sortons.
Les deux jeunes femmes sortent de la salle d’interrogatoire et vont rejoindre Paul dans le couloir qui sort à l’instant de la salle d’observation.
-Qu’est-ce se passe ? C’est une histoire de fou ?
-Papa, laisse parler Stéphanie.
-Elle a menti.
-Je m’en doute bien; c’est une histoire abracadabrante ! Ça n’a ni queue ni tête !

-Non, elle a menti sur le motif : deux fois elle a dit : "J’ai fait cela pour la protéger" et deux fois elle s’est reprise pour dire "J’ai fait cela pour le protéger". C’est louche.

lundi 13 mars 2017

Meurtre à la mosquée
Chapitre 19

                À l’instant même où Paul pose la main sur son récepteur pour demander à Francine de contacter la femme d’Amir Mawami, afin de la faire venir pour un interrogatoire, la sonnerie d’un appel interne se fait entendre. C’est probablement Francine la réceptionniste qui veut lui passer une communication; ce qu’il planifie de faire aujourd’hui va lui demander beaucoup de concentration. Il décroche avec l’intention de lui dire qu’il n’a pas le temps, pour un bon moment de répondre à cet appel, et tous les autres.
                -Francine ? Je suis occupé; je ne peux pas prendre d’appels.
                -Mais patron, ça a l’air urgent…
                -C’est possible, mais j’ai plus urgent; contacte-moi la famille d’Amir Mawami, j’ai besoin de parler à quelqu’un, disons son fils Hamza pour qu’il amène sa femme au poste.
                -Mais... patron : c’est Hamza Mawami que j’ai au téléphone… il est très énervé. Et il veut venir ici avec sa mère ! Il dit qu’elle est dans tous ses états !
                -Qu’est-ce qu’il y a ?
                -Je ne sais pas; il veut vous parler.
                -Très bien je le prends.
               
                -Oui, monsieur Hamza; qu’est-ce que je peux faire pour vous ?
                -Pourquoi avez-vous arrêté mon frère ? C’est au sujet de la mort de mon père ?
                -En effet, votre frère constitue un témoin important et nous avons besoin de faire des investigations plus approfondies, notamment sur ses alibis. Une fois les vérifications faites…
                -C’est illégal ! Il n’a rien fait !
                -S’il n’a rien fait et que nous ne pouvons apporter de preuves sur son implication dans la mort de votre père nous le relâcherons.
                Par instinct, Paul évite de dire que d’après la loi, il ne peut détenir un témoin plus de quarante-huit heures sans l’inculper et pour l’instant, avec ce qu’il a trouvé, il n’y a certainement pas matière à l’inculper.
                -Et puis, ma mère est en panique maintenant. Elle veut le voir ! Elle veut le faire libérer !
                -Et bien je vous invite à venir avec elle au poste de la Sureté du Québec et je vous attendrais; vous savez où nous sommes, n’est-ce pas ?
                -Est-ce qu’elle pourra le voir ?
                -Oui, je ferai en sorte qu’elle puisse le voir. Venez en début d’après-midi; ce sera parfait.

                Paul raccroche le téléphone avec un demi-sourire. Moi qui ne savais pas quel prétexte trouver pour faire venir cette femme, voilà qu’elle s’en vient d’elle-même. Il appelle Roxanne pour le lui dire. Il ne reste plus qu’à attendre l’arrivée et de Stéphanie Aubut, l’interprète et du fils et de la femme d’Amir Mawami.
                -Comment s’appelle-t-elle, en fait ?
                -Attends, j’ai ça dans mes notes… Ici… Parsa Zainab Mawami. Comment faudra-t-il l’appeler?
                -Bah; on lui dira "madame", c’est tout. Bon, on a bien travaillé. Allons casser la croûte tout-de-suite pour être de retour de bonne heure.
                Paul ajoute en riant :
                -Et puis il faut être en forme pour cet après-midi !
                -Alors je t’invite ! J’ai apporté une salade de brocoli, canneberges et de noix dont tu me diras des nouvelles, avec petites bouchées au brie et aux rillettes; il n’y a pas plus nutritif que ça… et j’en ai pour deux.
                -Ma fille adorée ! Comme tu soignes ton vieux père…
                -Tu sais que tu n’es pas vieux… À propos, tu me fais penser : comment ça va tes acouphènes?
                -C’est bizarre; ça reste à peu près pareil, sans trop augmenter. C’est toujours comme un léger chuintement de scie électrique, mais la plupart de temps je ne l’entends pas; il faut que je m’arrête et que j’y fasse attention.
                -Bon, c’est peut-être des bonnes nouvelles; et ton rendez-vous.
                -Ce n’est pas avant un mois ! C’est Juliette qui m’a trouvé un spécialiste à Buckigham; heureusement que je ne suis pas à l’agonie.
                -Et ce soir, quoi qu’il arrive, tu vas la retrouver; peu importe à quelle heure on finit. Si tu n’y vas pas de toi-même, c’est moi qui t’y amène !

                Tout juste un peu une heure de l’après-midi, une voiture de police s’arrête dans le stationnement et Stéphanie Aubut en descend. Roxanne qui vient l’accueillir remarque qu’elle est bien vêtue, simplement mais avec goût : jupe bourgogne et chemisier beige; à cause de la fraîcheur de l’automne qui s’installe, elle a aussi mis un lainage, une veste avec des fleurs dans les tons orangés. Ça lui va très bien; c’est peut-être ce qu’elle met quand elle doit des présences au tribunal.
                -Bonjour Stéphanie !
                Les deux jeunes femmes se sourient.
                -Entrez; je vous ai expliqué brièvement ce que nous attendons de vous. Nous voulons écouter la version de la femme de l’homme qui a était tué. Elle s’appelle Parsa Zainab Mawami; son mari était Amir Mawami. Ils ont quatre enfants : l’aîné accompagne sa mère, il se nomme Hamza; il y a aussi deux filles Mariyam et Asma; de même qu’un autre fils, Kamala. Je vous donne leurs noms, ils sont écrits sur cette feuille parce qu’ils vont certainement surgir dans la conversation. Ça va ?
-Oui, je comprends.
-Il y a aussi le nom du l’imam Muhammad Ali Murama, qui est responsable de la mosquée Badshahi et du centre culturel islamique de Papineauville. Hier, nous avons arrêté le plus jeune fils, Kamala, qui se livre au trafic de drogues et qui n’avait pas d’alibi convainquant. Cette arrestation a mis, selon son fils, madame Mawami dans tous ses états. Comme elle veut absolument voir son fils, nous allons passer un marché avec elle : nous allons lui montrer son fils, mais en échange elle doit promettre qu’ensuite elle répondra à nos questions dans le calme et du mieux possible; obtenir cette promesse, c’est ce nous vous demandons en premier. Nous vous laisserons mener la discussion. Est-ce que vous me comprenez ?
-Vous me faites confiance…
-Oui, Stéphanie; je vous fais entièrement confiance. Une fois cette promesse obtenue, nous irons voir son fils quelques instants; ils n’auront pas le droit de se parler, est-ce clair ? Il faut qu’elle comprenne qu’elle ne pourra pas parler à son fils; nous avons déjà obtenu l’accord de son fils. Elle pourra le serrer dans ses bras, et c’est tout. Ensuite, elle devra répondre à nos questions.
-Et si jamais elle se met à parler à son fils ?
-Ça dépend; si elle ne dit que des choses comme "mon fils, mon garçon" ou encore "je t’aime, je t’aime", personne n’intervient, mais nous ne voulons pas qu’ils échangent quelque information que ce soit. Personne n’est coupable encore, mais ce sont deux témoins importants et nous ne voulons pas qu’ils se parlent entre eux.
-Très bien.
-Vous savez bien que nous ne vous faisons pas  faire le rôle de la police, mais chaque fois que vous allez en cour vous êtes assermentée et soumise aux exigences du système judiciaires. Alors, je vais vous assermenter pour l’interrogatoire de cet après-midi et vous serez alors sous serment.
-Oui, je comprends parfaitement.

Comme Roxanne l’avait pressentie, à son arrivée avec son fils ainé Hamza, quelques minutes plus tard, madame Parsa Zainab Mawami se trouve dans un état de grande agitation. Hamza sort du côté passager et ouvre la portière à sa mère; celle-ci, légèrement échevelée parle fort et gesticule beaucoup. D’ailleurs elle n’est pas seule; une autre femme plus jeune l’accompagne; elle lui tient la main et la soutient dans sa démarche. Paul reconnaît en elle, l’autre fille de la famille Mawami, Mariyam. Puis, sort aussi de la voiture, du côté chauffeur Nawaz Ayub Zardai. Sauf la fille ainée, ils parlent tous en même temps.
Roxanne regarde Stéphanie.
-C’est à vous.
Stéphane se met alors à parler en ourdou… ce qui a pour effet immédiat et instantané de faire taire tout le groupe. Cinq paires d’yeux la fixent intensément pendant qu’elle les accueille au nom de Paul Quesnel, le directeur du poste de police, et qu’elle les invite à entrer. Une fois à l’intérieur, elle leur explique que seule madame Mawami sera autorisée d’entrer au-delà du hall pour une visite à son fils et un interrogatoire pour l’inspecteur lui-même. Les autres pourront l’attendre ici. Quelques protestations fusent, mais Stéphanie poursuit. Elle explique à Parsa Mawami qu’elle pourra voir son fils comme elle le demande, mais qu’après cette visite, durant laquelle elle ne pourra pas communiquer quelque information avec son fils, elle devra répondre en toute honnêteté aux questions qu’on lui posera et que ça ne devrait pas être très long. Alors qu’encore une fois des protestations se font entendre, Stéphanie fait comprendre à Roxanne, à son grand soulagement, que Parsa Mawami accepte.
-Elle leur demande de ne pas s’inquiéter; qu’elle veut voir son fils et qu’elle le verra.

Les trois femmes passent une à la suite de l’autre de la porte vitrée automatisée qui mène à l’intérieur.

lundi 6 mars 2017

Meurtre à la mosquée
Chapitre 18

Malgré la conférence de presse donnée par Paul ce soir-là, les grands titres émissions d’information de fin de soirée de même que la une des journaux du lendemain portaient davantage sur les plus récents remous d’une campagne électorale déjà bien mouvementée que sur les derniers événements dans l’enquête du meurtre à la mosquée de Papineauville. Parfois, en page 6 ou 8 on avait droit à un résumé succinct de ses déclarations. Mais cet état de fait ne le dérangera en rien; bien au contraire. Paul aimait bien travailler sans trop de publicité, à l’abri du tapage médiatique et du tapage des rumeurs et du brouhaha des commentaires de tous et chacun. D’ailleurs, après cette conférence de presse, il était resté un peu dans son bureau pour réfléchir dans le calme.
Roxanne vient le trouver.
-Tu es encore là ? Comme je ne te voyais plus, je te croyais partie.
-Non…
-Qu’est-ce qu’il y a ?
-J’ai été accostée par Simon-Pierre Courtemanche…
-Hmmm….
-C’est sans doute un excellent journaliste; il comprend et… il est très intuitif.
-Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
-Par ses remarques, il m’a pointé quelqu’un qu’on a négligé, et qui pourtant pourrait très bien être un témoin important.
-Et qui donc ?
-La propre femme d’Amir Mawami.
-Cette…
-Tu vas peut-être dire "cette hystérique" ou "cette folle" ou quelque chose du genre, mais pour une rare fois, je vais te faire un peu la leçon : nous sommes passés trop vite sur son interrogatoire. Quand tu l’as vue, le première, et seule fois, tu as été dérangé par… son ton de voix, par l’ambiance, par l’environnement ou quoi d’autre et tu as baissé la garde trop rapidement. Tu n’as peut-être pas fait suffisamment attention à ce qui se passait, et surtout tu ne lui pas portait l’attention qu’elle méritait.
                -Ce que tu dis est vrai. J’ai té un peu déstabilisé par cet environnement différent, nouveau, inconnu. C’était tellement bruyant… Et les odeurs ! Tout était étrange. Je n’ai ni observé comme j’aurais dû ni procédé adéquatement. C’est comme si j’avais hâte de quitté les lieux. Et puis… il y avait le ton des voix que je n’arrivais pas à déchiffrer. Tu sais comme les intonations, les changements de rythmes des phrases, les hésitations sont importantes dans un interrogatoire; tu sais comme il faut être attentifs aux mimiques, aux gestes, aux postures… tout ça nous fournit de très précieux indices, et bien souvent plus importants que les réponses elles-mêmes. C’est souvent comme ça qu’on arrive à démêler le vrai du faux, c’est souvent ces détails qui nous font poser la bonne question, qui permette de tirer juste le bon fil, Et bien à ce moment-là, je ne comprenais rien de ce que ces gens disaient; je n’avais aucun repaire. Pendant quelques instants j’ai perdu le contrôle de la situation; j’étais tellement concentré sur les réponses de l’interprète que j’en ai oublié le reste. Il y avait un tel décalage entre le langage non-verbal et le moment où la réponse me parvenait, que oui, j’ai comme abandonné…
Paul fait la moue.
-Peut-être que je vieillis encore plus vite que je le craignais, ajoute-t-il mi-figue mi-raisin. Ça prendra pas long que je ne serais plus bon à grand-chose.
-Non, pas du tout ! Ne dis pas des telles choses, papa ! C’est peut-être une petite erreur, mais dans le contexte, elle s’explique. On va tout reprendre depuis le début. Je vais rappeler Stéphanie Aubut l’interprète et on va reprendre l’interrogatoire dans les conditions optimales.
-Oui, tu as raison, ma fille chérie. Qu’est-ce qu’il t’a dit Simon-Pierre Courtemanche ?
-Et bien, on sait qu’Amir Mawami finançait un ou plusieurs groupes terroristes du Pakistan en puisant à même les fonds de la mosquée et du centre islamique; probablement entre deux et trois cents dollars par semaine, ce qui fait une jolie somme à la fin de l’année. Et probablement qu’il détournait certaines sommes de ses affaires, à l’insu ou peut-être avec la complicité des comptables; l’équipe de Montréal s’est mises là-dessus et Yannick les aide dans leurs recherches. Ce que j’ai compris après la conversation avec Courtemanche, c’est que premièrement la provenance et la destination de tout cet argent n’aurait guère d’importance pour la résolution de son assassinat. Et il m’a fait remarquer que, pour lui, toutes ces manigances, tous ces tripotages, Mawami n’aurait pu les faire sans que sa femme le sache. Soit qu’il l’est mise au courant et qu’elle soit sa complice; soit que, comme elle la personne la plus proche de lui, la plus intime, en principe, avec lui, celle qui le côtoie au quotidien, elle ait pu s’apercevoir de quelque chose, au cours de toutes ces années, au Pakistan et au Québec. Elle n'es pas complètement aveugle. Peut-être que certains des comportements disons étranges de son mari lui auraient mis la puce à l’oreille, qu’elle se serait douté de quelque chose d’illicite, et qu’elle aurait finit par se douter de quelque chose ou même qu’elle aurait fini par découvrir le pot aux roses : son mari soutient financièrement les groupes terroristes de son pays.
-Hmmm… Ça se tient.
-J’avais demandé à Isabelle de s’informer sur leur venue au pays il y a quinze ans et dans les rapports d’immigration, il est dit que la famille est venue avec le statut de réfugiées parce que le père, c’est-à-dire Amir Mawami avait été victime de menaces de mort dans sa ville natale. À l’époque il était responsable de la gestion d’une école de garçons, selon le rapport, il avait voulu dénoncé les malversations dans le comptes de l’école dont du soutien à un groupe paramilitaire déclaré illégal par le gouvernement. C’est à la suite de cette dénonciation qu’il aurait été victime de menace et à la fin d’une tentative d’assassinat. Il était même écrit qu’il s’était produit une mystérieuse explosion à l’école dans laquelle des étudiants étaient morts. Par miracle, Mawami avait dû s’absenter ce jour-là, mais il avait tellement eu peur pour sa vie qu’ensuite il a demandé à venir ici en tant que réfugié avec sa famille.
-Où veux-tu en venir ?
-Imaginons quelques instants que tout ça ait été une mise en scène ! Ce n’est pas impossible. Imaginons qu’il ait été, lui, responsable des détournements de fonds vers les groupes terroristes et qu’il ait été menacé par la direction de l’école qui l’aurait découvert. Pour un groupe armé, c’est facile d’organiser un "faux" attentat pour faire peur à tout le monde. Et en même ils ont fait d’une pierre deux coups, lui, Amir Mawami en profite pour venir et continue le financement du groupe sans problème, à l’abri de tout soupçon et de tout danger.
-C’est toute une théorie !
-Je sais, j’ai un peu échafaudé à la fin. Il faudrait étayer tout ça. Mais pour revenir à sa femme, ça vaut vraiment la peine de la revoir.
-Pas juste que ça vaut la peine. C’est devenu indispensable. Bon, maintenant, on s’en va. Est-ce que je peux d’inviter à souper chez moi ?
-Juliette n’est pas là ?
-Non, elle a décidé d’aller quelques jours à Lac-des-Sables, s’occuper de quelques affaires. On n’est pas fâchés, mais, tu sais que lorsqu’on est au beau milieu d’une enquête, il y a bien des choses qui prennent le bord.
-Oui, je le sais très bien.

Ainsi le lendemain, après la rapide lecture des journaux, et après avoir mis la journée de travail de son équipe en Paul se plonge dans l’organisation de l’interrogatoire à venir. Roxanne, de son côté, contacte Stéphanie Aubut à Gatineau.
-Allo ?
-Stéphanie Aubut ?
-Oui, c’est moi.
-Bonjour, c’est l’officière Roxanne Quesnel-Ayotte du poste de la Sureté du Québec à Papineauville. Nous nous sommes parlé et vues il y a quelques jours.
-Oui, je m’en souviens très bien.
Au ton de voix de son interlocutrice, Roxanne devine qu’elle n’a pas gardé de cette première rencontre un très bon souvenir.
-Nous sommes désolés que cette première rencontre ne se soit pas très bien passée. Il faut comprendre que nous menons une enquête difficile sur un meurtre violent et que plusieurs d’entre nous avions les nerfs à fleur de peau.
-Oui, oui; je comprends.
-Je vous appelle parce que nous aurions encore besoin de vos services pour au moins un interrogatoire et peut-être plus dépendamment du déroulement de la journée. C’est toujours la même enquête. Pourriez-vous venir cette après-midi ? Je peux envoyer une voiture vous chercher vers quatorze heures si ça vous va ?
-Oui, oui; je n’ai pas de cours aujourd’hui. Et les enfants sont au CPE. Il faut juste que je prévienne mon conjoint pour qu’il aille les chercher.
-Merci; je vous attendrais. La voiture sera chez vous à quatorze heures comme je vous l’ai dit.

-À cette après-midi.

lundi 27 février 2017

Meurtre à la mosquée
Chapitre 17

Paul était bien d’accord avec sa fille : l’arrestation et la détention du jeune Kamala Mawami allait semer la tourmente dans toute la communauté de Papineauville, un vrai coup de pied dans la fourmilière. La tourmente dans la communauté musulmane tout d’abord, qui ne pouvait pas ne pas réagir à l’arrestation – et sans preuve de surccroît… du moins sans preuve tangible – de l’un de ses jeunes, même s’il fallait avouer que ce jeune vivait depuis quelques temps considérablement à la marge de sa communauté d’origine. Paul ne s’attendait pas à ce qu’un groupe de forcenés chercherait à forcer les portes du poste de police puis celles des cellules pour délivrer celui qui était des leurs, mais peut-être à une autre cabale du genre de celle qui avait paralysé les services téléphoniques il y a quelques jours, alors qu’on l’avait, de manière orchestrée inondé d’appels. Puis, tourmente dans la population en générale; comment allait-elle réagir ? Les gens allaient-ils se dire que maintenant que la police détient un coupable, cette histoire de meurtre à la mosquée était terminée et que les rues étaient redevenues sécuritaires ? Allaient-ils penser que d’autre complices tout aussi extrémistes et radicalisés que le premier couraient encore dans la nature ? Il décide donc de convoquer une conférence de presse pour le soir même pour mettre les choses au clair et éviter le plus possible les rumeurs et les débordements.
Une dizaine de journalistes y viendront le soir même, journaux locaux, médias de Montréal et d’Ottawa télévision et radio nationales, et Paul leur fait face accompagnée de Roxanne. Il lit une déclaration :
« Le service de police a jugé bon de mettre sous surveillance et en détention préventive Kamala Mawami, dans le cadre de son enquête du meurtre d’Amir Mawami commis dans la mosquée Badshahi vendredi soir dernier. II est considéré pour l’instant comme un témoin important dans cette affaire, et il est actuellement détenu pour un examen de ses activités au moment du meurtre. Il a été interrogé par nos agents et suite à cet interrogation nous avons jugé qu’une investigation plus approfondie était nécessaire. Cette investigation est en cour et elle servira à clarifier son implication ou sa non-implication dans ce meurtre. Kamala est le fils cadet de la victime; il est âgé de vingt-et-un ans; son denier domicile connu était situé sur la rue Pinsonnnault ici à Papineauville, mais nous avons à faire des vérifications pour savoir s’il n’a pas un autre lieu de résidence. Maintenant, si vous avez des questions...
Évidemment, tous les mains se lèvent et tous les journalistes se mettent à parler en même temps :
-Est-ce qu’il a un casier judiciaire ?
-Oui, il a un casier judiciaire, mais qui contient des accusations principalement en rapport avec le trafic de drogues. Nous ne savons pas encore en quoi et même ce serait relié.
-Est-ce que c’est parce qu’il aurait eu une dette de drogue à rembourser et qu’il est allé trouver son père pour lui demander de l’argent ?
-Nous ne le savons pas; mais nous ne croyons pas que le motif du meurtre soit celui du vol.
-Il aurait pu le tuer son père de colère après avoir essuyé un refus…?
-C’est possible, mais peu probable; il faut tenir compte qu’il n’y avait pas de traces de lutte, et que la victime ne semble pas s’être débattue, ni défendue; selon toute apparence il connaissait don sa victime et ne s’est pas méfié.
-Kamala était impliqué dans le trafic de drogues. Est-ce qu’il aurait eu des complices ou est-ce qu’il a agi seul ?
-Nous ne le savons pas; pour l’instant, nous sommes à la recherche de toute les informations possibles et s’il a eu des complices, nous le découvrirons.
-Donc, il aurait pu avoir des complices ?
Roxanne sait que son père vient de dire un mot de trop.
-Non, nous ne croyons pas qu’il y ait eu des complices.
-Est-ce que le jeune Kamal aurait pu avoir un complice de l’intérieur de la mosquée ?
 -Comme je l’ai dit et je vous le répète, nous ne croyons pas qu’il aurait un ou des complices.

Le martyr de Paul durera quelques minutes encore, avant que les journalistes épuisent leurs questions. Pendant que ces derniers emballent leur matériel et rembarquent dans leurs véhicules de presse, Roxanne sent qu’on la tire par la manche. Elle se retourne et se retrouve face à Simon-Pierre Courtemanche. C’est un petit homme d’une quarantaine d’années qui porte moustache, lunettes et petit bedon; elle le connaît comme le journaliste des faits divers d’Au courant, l’hebdomadaire de la région de l’Outaouais. Il fait son travail honnêtement, cherchant autant que possible à bien informer son public sans pour cela harceler outre-mesure les autorités. C’est un passionné des réseaux sociaux, qui se vante d’avoir plus de 2 000 amis sur son compte Facebook.
                -Bonjour, la fille du commandant !
                C’était une petite taquineire, et Roxanne lui sourit.
                -Bonsoir à vous Simon-Pierre.
-Alors, ton paternel s’est bien mis les pieds dans les plats avec son histoire de possible complice… lui dit-il d’un air malicieux et complice.
                -Alors je compte sur vous pour rétablir les faits et n’écrire que la vérité, lui répond-elle avec une moue jouant le jeu de qui charmera l’autre le plus.
                Simon-Pierre Courtemanche a un petit rire franc.
-Alors dis-moi ce que vous avez sur ce meurtre dans la mosquée; ça fait déjà  presque une semaine… Est-ce que l’enquête avance ?
                -Oui, l’enquête progresse et nous en…
-« Et nous en sommes toujours au stade de la collecte d’information et d’indice ! » Oui, je connais le refrain, ma chère, vous pouvez bien le servir à Radio Canada ou TVA qui racontent n’importe quoi et qui sont bons dans leur le vox populi qu’on ne sait plus quoi en faire, mais pas à moi, qui connaît cette ville comme ma poche… Comme le dit le proverbe : ce n’est pas un vieux singe qu’on apprend à faire des grimaces !
                -Qu’est-ce que je peux vous dire ?
                -Jouer franc-jeu ! Il y a anguille sous roche.
                -En quoi ?
                -En quoi !? On sait maintenant que le pauvre macchabé était un généreux contributeur à au moins un groupe terroriste du Pakistan; est-ce que sa mort est reliée à cet appui envers les terroristes ?
                -Je ne sais pas…
                -Est-ce qu’il aurait été victime de chantage ? ou de vengeance ? Par exemple, parce qu’il ne voulait plus payer ? Est-ce qu’on peut rapprocher les deux ?
                -Je ne sais pas.
-Est-ce que ça peut être considéré comme un attentat terroriste ?
-Voyons…
                -Moi je peux voir d’avance les grands titres : Attentat terroriste à Papineauville ! Ça, ça vendrait des copies ! Surtout après ce qui vient de se passer à Québec ! Alors, donne-moi un coup de main… Je sais que vous avez fait appel à une escouade spécialisée dans le blanchiment d’argent de Montréal.
                -Je ne sais pas quoi vous dire; c’est vrai qu’Amir Mawami envoyait régulièrement de l’argent à un groupe terroriste du Pakistan, groupe qu’on est en train d’essayer d’identifier. Est-ce qu’il avait des complices qui sont venus le faire chanter, on ne le sait pas; est-ce qu’il y quelqu’un est venu ici pour l’éliminer, on ne le sait pas. On essaye de savoir quel était le groupe et comment il est entré en contact avec ce groupe.
                -Probablement lors de l’un de ses voyages. C’est soit un groupe terroriste du Cachemire ou soit de l’extrémisme musulman qui déteste l’Occident sous toutes ses formes et toutes ses manifestations.
                -Avec l’escouade spéciale, on va essayer d’établir les montants d’argent qu’il a fait transmettre à la mosquée et dans ses affaires, par quels réseaux, par quels circuits, tout ça n’est pas encore démontré. Ça n’a rien à voir avec un attentat terroriste. Est-ce que ses employés étaient impliqués ? On ne le sait pas non plus; on ne sait même pas si quelqu’un d’autre à la mosquée était impliqué dans ce trafic d’argent.
                -Probablement qu’Ils étaient deux et que lui voulait arrêter ou alors les dénoncer.
                -Ce sont des suppositions.
                -C’est vrai que vous avez trouvé l’argent dans le bureau ?
                -Oui… Ça veut dire qu’il ne l’avait pas encore déposé et qu’il ne l’avait pas encore détourné ce qui fait s’écrouler votre théorie voulant qu’il ait été tué par un complice dans un « attentat terroriste ».
                -Et l’investigation auprès de sa famille ?
                -Quoi ?
- Oui; est-ce que ses fils étaient complices ? Est-ce qu’ils étaient au courant ?
-On ne le sait pas.
-Et sa femme ?
-Pardon ?
-Oui, sa femme ! C’est elle qui était la plus proche de lui après tout. Ils étaient mariés depuis trente ans. Elle doit bien savoir quelque chose. Si son mari est une crapule, elle devait bien avoir des soupçons; elle devait bien le connaître, elle devait bien le voir agir. C’est impossible qu’elle n’ait rien vu… Peut-être même qu’il l’avait mise dans la confidence…

-Merci, Simon-Pierre Courtemanche; je vais y penser. Maintenant, je dois rentrer, j’ai du travail.

lundi 20 février 2017

Meurtre à la mosquée
Chapitre 16

En fin d’après-midi, Roxanne passe au bureau de son père avant de repartir chez elle. Quand elle avait obtenu son transfert à Papineauville, il y a maintenant presque quatre ans, elle avait cherché une maison où s’installer avec son copain-conjoint Fabio. Il était venu le rejoindre de Montréal où il vivait en NSDD, « nomade-sans-domicile-définitif », après être arrivé du Mexique en tant que réfugié, et ensemble ils avaient sillonné la petite ville et ses horizons. Ni l’un ni l’autre ne se sachant compétent en rénovation, et n’ayant encore moins l’envie de se lancer dans les grands travaux, ils n’avaient pas voulu acquérir un « belle maison rustique » ou « ancestrale », comme le disait le courtier, qui aurait nécessitait trop de réparations. Et les autres maisons à vendre qu’ils avaient visitées n’avaient guère d’autre style, qu’elles soient en brique ou en bois, que celui de l’utilitaire et aucune ne leur avait vraiment plu. En fait, aucune n’avait attiré et éveillé l’œil d’artiste exigeant de Fabio, car Roxanne se serait bien contentée d’une petite maison proprette avec quelques arbres même sans trop charme ni trop de cachet. Ils avaient donc décidé de s’en faire construire une selon un style et une taille qui leur conviendrait.
Fabio s’était rapidement investi dans cette tâche. Roxanne se souvenait de cet épisode comme l’un des plus beaux moments de leur vie de couple. Enthousiasme et enjoué, Fabio lui avait montré divers modèles sur internet de maisons disponibles sur le marché en les commentant chaque fois longuement. Elle ne comprenait pas tout ce qu’il disait dans les détails, mais elle l’avait laissé faire, amusée, contente de le voir et de le savoir content. Elle se disait que ce projet de maison consoliderait leur couple. Elle s’était bien sûr rallié à son choix : une maison de bonne taille avec un garage, sous-sol et trois chambres à coucher à l’étage. La caractéristique principale de la maison était tout le rez-de-chaussée n’était constitué que d’une vaste pièce aux nombreuses et grandes fenêtres qui servait à la fois de cuisine, de salle à manger et de salon. L’immense plancher de bois valait le coup d’œil. Il y avait un « îlot-cuisine » avec les indispensables électroménagers d’un côté qui étaient inamovibles, où ils prenaient leurs petits déjeuners, mais tout le reste de l’ameublement pour se déplacer, se transformer. Roxanne trouvait effectivement que l’aménagement de cette pièce était assez original. Lors que la pendaison de la crémaillère, ils avaient mis une longue table pour le buffet le long du mur et on avait eu encore toute la place qu’il fallait pour danser et s’amuser.
Mais maintenant que Fabio était reparti à Montréal parce que s’était rendu compte qu’il ne pourrait jamais ni trouver d’emploi ni obtenir la reconnaissance qu’il désirait en tant qu’artiste, Roxanne trouvait la maison trop grande pour elle seul. Déjà que quand ils y habitaient tous les deux, ils avaient pas mal de place… Et toutes ces pièces qui devaient être les chambres de enfants… Que va-t-il arriver à leur « couple en garde partagée », comme elle disait ? Elle ne voulait pas trop y penser.
Elle ne savait pas si elle devait mettre la maison en vente et s’en trouver une autre, répondant plus à ses goûts et elle et surtout à ses besoins. Mais depuis que Fabio avait déménagé, elle essayait de ne pas trop penser à ça non plus, et aussi, c’est vrai qu’elle avait beaucoup travaillé avec toutes ces enquêtes qui s’enchaînaient les unes après les autres.
Elle se dirigeait dont vers le bureau de son père pour lui dire bonsoir avant de retourner dans sa (trop) grande maison. Elle se réjouissait pour son père qui s’était remis, ou plutôt qui était en train de se remettre en couple, avec sa Juliette Sabourin, après vingt ans de célibat mortifère. Et elle souriait au fait que c’était un peu beaucoup grâce à elle que ces deux-là avaient commencé à se fréquenter. Elle espérait juste que son père se discipline et puisse moins s’investir dans son travail, pour consacrer à sa nouvelle flamme du temps en quantité suffisante, du temps de qualité. Roxanne et Juliette étaient devenues de bonnes amies et elle se promettait bien en marchant vers le bureau de son père d’avertir son père de prendre bien soin de sa Juliette, de ne pas trop la délaisser.
Paul avait passé le reste de la journée à interroger les hommes qui possédaient les clés de la mosquée Badshahi. Nawaz Ayub Zardai lui avait dit qu’ils étaient six; tout d’abord lui-même et l’imam, ainsi que celui qui avait été assassiné Amir Mawami; ensuite le président du Conseil du Centre culturel et deux autres membres, des hommes de la communauté. Paul était de plus en plus persuadé que la personne qui avait assassiné Amir Mawami était déjà à l’intérieur de la mosquée ce vendredi soir. Mais il savait par expérience qu’il ne fallait négliger aucune piste et peut-être apprendrait-il quelque chose de l’un ou l’autre de ces hommes.
Le président du conseil s’appelait Malik Hakimullah. Âgé d’une cinquantaine d’années, était lui aussi un homme d’affaires. Il était quitté son pays à l’invitation d’Amir Mawami qui l’avait approché lors de l’un ses voyages là-bas, en lui ventant le Canada et lui disant à quel point c’était une terre d’accueil, et à quel point il y avait un grand potentiel de commerce. Il s’était laissé convaincre, et était venu ici en tant qu’immigrants investisseurs, avec sa femme et deux de ses enfants. Il n’avait pas voulu s’associer directement avec Mawami, mais avait préféré se spécialiser dans le commerce des produits alimentaires. Non, non, il ne le considérait pas comme un rival, mais ils avaient de façon de faire qui divergeaient. Quand Paul l’avait sondé sur un possible appui d’Amir Mawami à des groupes terroristes du Pakistan, l’autre s’était récrié en levant les bras, en jurant tous ses grands dieux qu’il n’avait jamais eu vent d’une telle chose, que ça lui semblait impossible, « inimaginable ! ».
Saif Intizar, quant à lui, était venu tout jeune avec ses parents, il y avait plus de quarante qui avaient immigré dans une époque où c’était encore facile de le faire. Il avait grandi ici, et il y avait fait sa scolarité; il parlait français avec un léger accent de Rosemont, ce qui faisait bien sourire Paul. Saif avait des études collégiales en Techniques radiologiques, ce qui était assez particulier, et s’était trouvé un emploi à l’hôpital de Buckingham, là où il habitait avec sa femme et ses enfants. Il fréquentait la mosquée Badshahi depuis peu où il venait avec sa femme, mais sans les enfants, et ne siégeait sur le Conseil que depuis un an. Oui, il avait les clés, en cas d’urgence, mais il lui arrivait très rarement de venir à la mosquée à d’autres moments que le vendredi du fait qu’il habitait à Buckingham. Il trouvait que le nouvel imam, faisait un travail très convenable. Non, il ne connaissait pas Amir Mawami, intimement; ils se voyaient à la mosquée, c’est tout. Il le trouvait un peu autoritaire, et parfois impulsif, mais il n’avait rien de particulier à redire sur sa conduite. Oui, il était là vendredi dernier à la mosquée. Et, non, il n’avait rien remarqué d’anormal.
Enfin Muhammad Qandeel avait lui aussi dit qu’il ne siégeait au conseil que depuis un an. Il y représentait la « jeune génération ». Comme dans beaucoup de communautés religieuses, les jeunes ont tendance à délaisser les lieux de culte et leurs rituels. Muhammad, malgré son nom, n’était pas un fanatique, ni un musulman rigoriste, mais pour lui, l’Islam prônait de vraies valeurs qui valait la peine d’être suivies et mises en pratique.
-Quelles sortes de valeurs ?
-Et bien « Islam » veut dire « soumission ». On est soumis à qui ? On se soumet volontairement et consciemment à la volonté d’Allah. C’est une attitude d’obéissance, d’humilité. Donc, on doit mettre son orgueil de côté : on doit se respecter, on doit respecter les autres, et on doit respecter la terre, l’environnement. L’Islam, on le sait, est une religion écologique, qui prône un rapport avec la Nature, qui est la Création d’Allah, fondée sur la reconnaissance. L’Islam, c’est aussi une religion de paix. Malgré tout ce qu’on voir dans les médias… d’ailleurs tous ces attentats, ce n’est pas l’Islam; c’est une déformation mensongère et odieuse de la religion musulmane. Il faut combattre l’extrémisme. C’est ce que j’essaye de dire à tous les jeunes de notre communauté; il y en a beaucoup trop qui se laisse embrigader par de belles paroles.
-Est-ce que tout le monde pense comme vous dans la communauté ?
-Heu… Je ne sais pas… J’espère que oui !
-Qu’est-ce que vous feriez s’il y avait des membres de votre communauté qui sont des partisans de groupes terroristes ou qui soutiennent ces groupes ?
-Je les dénoncerai immédiatement !


-Tu l’as bien roulé dans la farine, notre Kamala ? lui lance-t-il à peine a-t-elle franchi le seuil du bureau et avant même qu’elle ait ouvert la bouche.
-Pardon ?
-Oui, je trouve que tu as été assez expéditive. Nous n’avions pas de preuve formelle, de simples soupçons… Il est certain que si n’avons rien de plus concret je devrai le laisser repartir dans quarante-huit heures.
-Oui, je sais. Mais je trouvais son attitude de « monsieur-je-me-fout-de-tout-et-en-particulier-de-la-police » assez suffisante; c’était même teinte d’une bonne dose d’arrogance. Il se disait, et il nous disait en pleine figure que le simple fait de s’être présenté de lui-même devait lui valoir des égards. Et puis quoi encore ! Je voulais lui donner une petite leçon à ce jeune homme qui veut jouer les durs.
-Tu as eu raison; et puis ça a porté fruit, il a dit des choses sur son père que peut-être il aurait gardées pour lui. On aurait sans doute fini par découvrir cette histoire de sommes d’argent envoyées au Pakistan, mais comme ça, ça nous donne un bon coup de pouce.
-Je ne savais pas qui sortirait de Kamala; c’est vrai que je voulais provoquer les choses; je voulais faire comme un électrochoc…

Si on se base sur la suite de événements, jamais Roxanne n’aura si bien dit.