lundi 28 juillet 2014

Jean-Paul et Caroline

                Jean-Paul avait rencontré Johanne un soir dans un restaurant-bar. Il avait quitté l’école avant la fin de son secondaire parce qu’il voulait gagner de l’argent. Il avait trouvé un emploi dans le centre de distribution d’une multinationale pharmaceutique. Il gagnait bien sa vie, il faisait de l’argent et aimait à le dépenser. Il jouait dans une ligue de hockey de garage tous les samedis après-midi avec d’autres hommes de la compagnie. Après la partie, ils terminaient la soirée dans un restaurant La Cage aux sports des environs, pour regarder, tout en mangeant, le match du samedi soir du Canadien à la télévision. Quand le Canadien ne jouait pas, il y avait toujours Pittsburgh ou encore les méchants Bruins que l’on aimait détester.
                Johanne venait juste de commencer à travailler au restaurant. Elle aussi avait arrêté ses études, parce qu’elle n’était pas très bonne à l’école et où elle s’y ennuyait royalement. Elle avait travaillé dans une pharmacie, dans un dépanneur et dans un Tim Hortons avant d’aboutir à son emploi actuel. Depuis deux mois qu’elle était là, elle avait bien remarqué cette bande de jeunes fous, bruyants et tapageurs et drôles, toujours dans la même alcôve, mais c’était le coin réservé à une plus ancienne, Nathalie, et c’est elle qui faisait les bons pourboires qu’ils laissaient.
                Un soir pourtant, Nathalie était malade et ce coin des amis de Jean-Paul avait été attribué à Johanne. Elle allait faire de son mieux pour qu’ils soient satisfaits de son service autant que de celui de Nathalie. Elle a remonté encore un peu plus sa jupe déjà courte et est allée prendre les commandes : chopes de bière, ailes de poulets en quantité, steaks au poivre, côtes levées… le tout accompagné de nombreux grognements de plaisirs, de plaisanteries grivoises et de sifflements non-équivoques.
                Quand elle est revenue avec les bières, les commentaires ont repris de plus belle, mais elle s’est contentée de sourire.
                Jean-Paul restait discret. Il regardait cette jolie femme qu’il trouvait pas mal de son goût.
Il n’avait rien dit sur le coup. Il avait passé la soirée à regarder la partie avec les gars applaudissant aux buts du Canadien et commentant les stratégies de l’entraîneur. Pourtant, quand il se levait pour aller aux toilettes, il la cherchait de l’œil, espérant l’apercevoir...
Ce soir-là, le Canadien avait gagné contre les Islanders de New-York qui n’étaient pas une des puissances de la Ligue mais quand même tout le monde était content. Au moment de partir, Jean-Paul s’est tranquillement approché de Johanne – il avait passé une bonne partie de la soirée à penser aux mots qu’il devait utiliser – pour lui demander à quelle heure elle finissait.
Spontanément elle avait répondu : « Dans une demi-heure ».
                -Je vais t’attendre dans mon char, avait-t-il simplement répliqué comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.
                Sa période de travail terminée, Johanne s’était sentie un peu nerveuse. Elle n’arrivait pas à compter ses pourboires comme il faut : « Ah pis, j’compterai plus tard; je n’veux pas le faire attendre. »
Jean-Paul ne pouvait quand même pas l’inviter au restaurant, ni l’inviter à aller prendre un verre; il était déjà assez tard comme ça. Il avait simplement proposé de la raccompagner chez elle, ce que Johanne avait accepté de bon cœur. Mais une fois arrivés, c’est elle qui lui a proposé de monter prendre un café « histoire de faire un peu plus connaissance ». Ils avaient effectivement jasé et avaient fini la soirée dans son lit; et c’est à regret que, le lendemain matin, Jean-Paul avait du en sortir pour aller travailler.
                Quelques semaines plus tard Jean-Paul apportait quelques affaires chez Johanne, sans déménager complètement. L’été suivant, ils se trouvaient un beau logement dans le quartier Villeray pour y vivre ensemble.
                Ils utilisaient des condoms, mais il faut croire qu’aucun moyen de contraception n’est parfait : Johanne s’était retrouvée enceinte. Ça ne l’enchantait pas d’avoir un bébé, mais elle se rendait compte ça allait bien avec Jean-Paul et ils se sont dit que ça souderait leur couple définitivement que d’élever un enfant ensemble.
                C’est ainsi que Caroline est née. C’est Johanne qui avait suggéré ce prénom à la question de Jean-Paul et celui-ci avait trouvé ça très bien. Johanne voulait aussi qu’elle porte son nom de famille et Jean-Paul, à nouveau, n’y avait pas vu d’inconvénient.
Cependant pour des raisons propres à leur couple, les choses ont bientôt commencé à se dégrader. Johanne avait pris un congé de six mois pour s’occuper du bébé, mais malheureusement juste pendant cette période, Jean-Paul avait été licencié. On lui avait dit que c’était des mises-à-pied temporaires, ce qui était vrai, mais ils ignoraient alors pour combien de temps. Un peu moins de deux ans plus tard il sera réembauché; mais entretemps leur couple avait éclaté. Johanne avait dû arrêter son congé de maternité et était retournée travailler au même restaurant. Elle avait confié Caroline à sa mère; elle ne faisait pas confiance en Jean-Paul, qui de toute façon devait être en recherche de travail pour toucher ses prestations d’assurance-emploi.
Un soir, Johanne lui dit qu’elle a besoin d’espace, qu’elle a besoin de temps; elle lui dit qu’elle a besoin de se retrouver seule, de faire le point, et lui propose une séparation temporaire « qui ne peut nous faire du bien ». Sans protester, mais ne comprenant pas très bien comment ils en étaient arrivés là, Jean-Paul la quitte et s’en retourne vivre seul. Il lui laisse tout ce qu’ils avaient acheté ensemble.
Johanne se dit qu’elle se sent mieux. Elle ne redemandera jamais à Jean-Paul de revenir.
*
*     *
C’est Caroline qui a voulu revoir son père. C’est à treize ans qu’elle le lui a demandé la première fois. Depuis, elle harcèle sa mère pour le connaître. Il est vrai que les choses ne sont pas au beau fixe entre la mère et la fille. Même quand Caroline était petite ça n’allait pas toujours très bien entre elles. Johanne vit tous les problèmes qu’engendre le fait d’être une mère célibataire. Pendant toutes ces années elle a manqué d’argent et s’est souvent privée du nécessaire pour bien élever sa fille. Mais ces temps-ci, l’adolescence de Caroline se passe mal : elle sort avec des garçons plus âgés, elle rentre aux petites heures du matin; elle a commencé à fumer. En désespoir de cause, vers la fin de l’hiver, Johanne abdique :
« Oh ! Pis vas-y donc chez ton père, tu verras bien !... »
Johanne parvient à le retracer en appelant à la compagnie pharmaceutique pour laquelle il travaille. Jean-Paul reste très surpris de recevoir son coup de téléphone :
« Ta fille veut te voir.
-…
-Tu réponds rien ?
-Caroline veut me voir, c’est ça ?
-Oui, c’est ça que j’ai dit; alors, c’est oui ou c’est non ?
-Oui, oui; c’est correct. Tu veux que je vienne la chercher ?
-Oui, c’est ça. Viens vendredi; je te donne mon adresse.
Jean-Paul arrive vendredi comme prévu, un peu nerveux autant de revoir Johanne, la femme qu’il a aimée que de se retrouver face à cette adolescente qui le réclame. Il sonne. C’est Caroline qui vient répondre à la porte.
« Bonsoir, Jean-Paul ! »
Jean-Paul est subjugué par la fraîcheur de cette jolie fille de seize ans si spontanée et légèrement maquillée qui ressemble tant à sa mère. Il demeure sur le seuil un peu intimidé.
-Bonsoir, Caroline. Heu… ta mère est pas là ?
-Non, elle travaille, ce soir, mais elle sait que tu devais venir. Alors, on y va ? »
Jean-Paul ne peut détacher son regard de la jeune fille pendant qu’elle se prépare et qu’elle empoigne son sac. Qu’elle est belle ! Et c’est sa fille à lui; c’est lui son père !
-Qu’est-ce que tu veux faire ? Si tu n’as pas mangé, on peut aller au restaurant.
-Super !
Jean-Paul en a fait du chemin depuis qu’il a rencontré Johanne. Après une période de chômage forcé qui a duré presque deux ans, il est retourné travailler pour la même compagnie. Comme beaucoup d’employés licenciés s’étaient trouvé un autre emploi et que quelques autres avaient pris leur retraite, il s’était retrouvé parmi les plus expérimentés. Il est devenu superviseur de l’entrepôt; il gagne bien sa vie. Il est devenu plus sérieux; il s’est acheté une petite maison sur la Rive-Sud. Il s’est même laissé pousser la barbe pour faire plus sérieux. Et il joue toujours au hockey avec ses collègues pour essayer de se garder en forme. Chaque hiver, il se paye des vacances dans le Sud, au Mexique ou à Cuba.
C’est un peu tout ça, la vie qui a été la sienne ces quinze dernières années, que Jean-Paul raconte à sa fille en la regardant manger de bon appétit. Il l’a amenée au Bâton Rouge; il a pris des côtes levées et Caroline a choisi des grillades, qu’elle mange avec un appétit qui fait plaisir à voir. Pour dessert, ils ont pris un gâteau au chocolat et une tarte au citron en picorant chacun dans l’assiette de l’autre.
                « Maintenant, c’est à ton tour, Caroline; parle-moi de toi.
                -Qu’est-ce tu veux que j’te dise ?
                -Commence par ce que tu veux… Comment ça va à l’école ?
                -Ah non !! Parle-moi pas de l’école ! J’haïs l’école et puis en plus je vais arrêter pour aller travailler !
                -Tu veux arrêter l’école ?
                -Oui; j’aime pas l’école… et en plus maman est tannée de me faire vivre : elle veut que je rapporte de l’argent à la maison.
Ils ont beau vouloir prolonger le repas, Jean-Paul doit raccompagner sa fille chez sa mère.
« Quand est-ce qu’on va se revoir ? » C’est elle qui a posé la question.
-Écoute, laisse-moi parler à ta mère avant.
-Mais pourquoi ?... C’est à moi de décider; c’est ça qu’elle va dire !
Jean-Paul se sens tout chose de revoir Johanne : « Après toutes ces années... » Elle est restée une belle femme, même si ses yeux gris laissent voir que sa vie n’a pas été facile. Non, elle ne voit pas d’inconvénients à ce qu’il revienne la semaine prochaine.
Ainsi, semaine après semaine, s’installe une routine qui leur plaît à tous deux, et qui en même temps convient à Johanne car ça lui donne quelques heures de répit : il l’invite dans au restaurant, puis ils vont voir un film au cinéma. Une fois, Jean-Paul a acheté des billets pour le spectacle de Richard Desjardins à la Place de l’Étoile sur la Rive-Sud. Caroline est aux anges. Surtout qu’au retour, Jean-Paul fait un détour pour passer devant sa maison : « C’est ici que j’habite. »
-C’est un beau quartier.
Graduellement, Caroline reprend goût à ses études; elle est toute fière de montrer à son père que ses notes s’améliorent. Un soir où Johanne travaille, c’est Jean-Paul qui va rencontrer ses enseignants à la rencontre des parents. Un samedi, ils passent la journée à magasiner et il l’habille de pied en cap. Elle vient le voir jouer au hockey. « T’es pas mal bon ! » lui dit-elle.
Lors de l’une de leurs soirées ensemble, Caroline demande à son père s’il y aurait une chambre pour elle chez lui.
« Certainement, tu pourrais venir de temps en temps, les fins de semaine par exemple. »
Les soirées deviennent alors des fins de semaine. Jean-Paul déménage ses affaires de la salle d’ordinateur dans sa chambre pour en faire une petite chambre à coucher. Il hésite avant d’acheter les meubles. Devrait-il les acheter lui-même ou devrait-il demander à Caroline ce qui lui ferait plaisir ? Il opte pour la deuxième possibilité. Il amène sa fille chez Ikea et lui laisse choisir, un lit, une commode, une petite table, deux chaises, une lampe, un miroir…
« Tu sais Jean-Paul, c’est la première fois de ma vie que je peux choisir mes meubles. »
Au Dix-30, il l’amène chez Marylin-Lina et lui achète comme elle en a toujours rêvé. Elle l’embrasse sur les deux joues.
« Merci, Jean-Paul. Ça me fait vraiment vraiment plaisir ! »
Au petit matin de cette première nuit passée dans sa nouvelle chambre chez son père, quand elle se lève, Caroline sent l’odeur du café : le déjeuner est déjà prêt, son père a fait des gaufres ! Ses yeux grands ouverts et son air un peu étonné le font sourire :
« Avec le temps, j’ai appris à cuisiner; je voulais manger autre chose que des produits congelés. Je me suis acheté des livres de recettes… et voilà ce que ça donne. Tu vas servir de cobaye.
-Cobaye pour des gaufres, c’est une job qui me convient ! 
L’été approche; un samedi soir, ils regardent des films qu’ils se sont loués assis l’un contre l’autre sur le divan du salon.
« Pourquoi tu ne t’es pas trouvé une autre femme après maman ?
-J’ai eu des aventures; j’ai même vécu avec une autre femme pendant un an; elle s’appelait Brigitte. Mais je suis un ours mal léché, j’ai mes habitudes. Je n’aime pas qu’on touche à mes affaires. Je ne veux pas qu’on envahisse mon espace.
-Moi, j’envahis ton espace.
-Toi, ce n’est pas pareil. 
Il lui achète un téléphone cellulaire pour qu’elle puisse l’appeler durant la semaine. Il lui apprend à conduire la voiture et lui laisse le volant de temps en temps. Il lui donne une clé de sa maison : « Comme ça tu pourras venir quand tu vas, même quand je ne suis pas là. »
La fin de l’année scolaire est venue : Caroline a réussi son année, même si ses notes en français sont restées faibles. Pour la récompenser, Jean-Paul lui propose de faire un voyage à Cancún. Elle bondit de joie et lui saute au cou : « Ce serait super ! Oh, oui j’aimerais ça, c’est certain ! »
-Alors la première chose, c’est de te faire faire un passeport.
Elle est si excitée que Johanne se demande si c’est vraiment une bonne idée; mais d’un autre côté, il est évident que la présence de son père lui fait du bien. Pourquoi jouer le rôle de rabat-joie ?
Enfin, le jour du départ arrive. Ils montent dans l’avion.
« C’est la première fois que je prends l’avion tu sais. 
-Tu vas voir, tu va aimer ça.
-J’aime déjà ça ! 
Au décollage elle s’agrippe au bras de son père qui lui sourit pour la rassurer. Elle s’amuse avec tous les boutons du siège. Elle passe en presque tous les films et les genres de musique qui lui sont offerts sur son écran. Elle rit de la petite fourchette et du petit couteau qui viennent avec son repas… des pâtes. Jean-Paul leur a pris deux petites bouteilles de vin rouge qu’elle leur sert avec une grandiloquence amusante.
À Cancún, ils logent dans un hôtel qui donne sur la plage. Tout est à portée de main : le buffet gargantuesque trois fois par jour, salle de jeux, tour en moto-marine, baignade avec les dauphins, plonge sous-marine au milieu des raies, ski nautique, magasine dans les boutiques pour touristes. Des vacances de rêves !
Le bar reste ouvert toute la journée et Caroline s’amuse à servir son père plus que de raison des Cuba Libre, des Diablos, des Manhattan, des Moscow Mule, des Maiden’s Blush, et elle rit de boire bien plus qu’elle en a l’habitude.
La première fois que Jean-Paul voit sa fille en maillot de bain, un bikini vieux rose avec les bretelles et les cordons noirs, il écarquille les yeux : « Ma fille est vraiment belle ! Elle a un corps parfait ! »
-Viens on va aller se baigner, tu vas voir la mer est vraiment bonne !
Ils rentrent dans l’eau tiède et nagent un peu; ils s’amusent à s’asperger, à se poursuivre; Jean-Paul prend Caroline par les pieds et la fait plonger au loin. Ils reviennent sur la plage et retrouvent leurs chaises longues.
-Jean-Paul, peux-tu me mettre de la crème solaire dans le dos pour que je me fasse bronzer ?
Jean-Paul prend le tube de crème qu’elle lui tend et lui en applique dans le dos, et le cou, et les épaules, et les bras, et les jambes, et les cuisses… alouette ! Au secours ! Jean-Paul s’allonge sur sa serviette sur le ventre pour qu’elle ne voie pas son érection.
Le soir après un autre repas où ils ont trop mangé, ils regardent un film dans leur chambre avec un dernier verre. Ils se sont mis en pyjama. Tout d’un coup, sans qu’il sache ce qu’il fait, Jean-Paul se met à lui jouer dans les cheveux avec ses doigts; puis il lui caresse délicatement le dos. Elle ne l’en empêche pas; au contraire, Caroline se blottit un peu plus contre lui. Il lui caresse les joues, le menton, le cou; il lui passe le petit doigt sur les lèvres et elle, subrepticement, elle y place un petit baiser à peine perceptible. Jean-Paul sent une envie folle d’embrasser cette jolie bouche invitante, mais il se retient. Il ne doit pas. Il continue de la caresser.
Alors c’est elle qui prend l’initiative. Elle se retourne et attire son visage contre le sien jusqu’à ce que leurs bouches se rejoignent en un ardent baiser. La suite est allée un peu trop vite pour qu’ils en soient conscients. Tout ce que Jean-Paul sait, c’est que, à son tour, c’est lui qui l’embrasse. Il glisse sa main sous son haut de pyjama et lui caresse les seins, si fermes, si ronds, qui frétillent sous sa paume; elle soupire. Ils sentent son érection contre cuisse; elle l’embrasse dans le cou. Il lève la tête pour la regarder.
-Ne t’inquiète pas, je prends déjà la pilule.
 Ils ne disent plus rien et il lui fait lentement et langoureusement l’amour avec toute la science qui est la sienne et une tendresse dont il ne se savait pas capable.
*
*     *
 « Je vais aller habiter chez toi.
-Surtout pas; c’est mieux que tu restes chez ta mère. Si tu déménages maintenant, elle va se douter de quelque chose.
Ils sont dans l’avion de retour; ils se tiennent la main. Ils savent que ce qu’ils ont vécu ces deux dernières semaines, que ce qu’ils vivent encore, est absolument unique; c’est leur histoire.
Leur liaison durera presque cinq mois.
Jusqu’à ce jour d’automne où Jean-Paul est venu chercher sa fille à l’école et que spontanément elle l’embrasse sur la bouche en montant dans sa voiture. L’une des ses professeures croit avoir mal vu, mais elle se confie tout de même à la psychologue de l’école.
Interrogée par celle-ci, Caroline niera les faits, mais elle le fait avec un peu trop de véhémence.
Jean-Paul sera convoqué par la direction de l’école. Son trouble le trahira. Il demandera juste que Johanne ne l’apprenne jamais.

Comme il n’existe aucune loi pour les empêcher de se voir, Jean-Paul ne sera  pas accusé; mais il s’engagera à suivre une thérapie pour qu’il comprenne, et fasse comprendre à Caroline, que cette relation doit cesser.

lundi 21 juillet 2014

Le cadavre sur la grève

                Je lutte; je lutte contre le vent violent; bourrasques qui me terrassent, qui me font plier les genoux; rafales qui me griffent la peau, qui me giflent le visage; des broussailles toutes sèches arrachées s’enfuient en roulant m’accrochant au passage; mais je sais que je dois avancer.  Je dois avancer jusqu’au bord de cette falaise que je vois un peu plus loin. Une force qui m’attire, plus forte que moi. Un pas, deux pas; je recule; je tombe. Je me mets en boule pour me protéger. Il me faut avancer à quatre pattes, la tête penchée; une main, un pied, je progresse; je progresse petit à petit vers le bord de la falaise. Je ne sais plus si c’est le jour ou la nuit; peut-être le matin; oui, c’est peut-être le matin. Mais où est le soleil ? Et le matin de quel jour ? Je ne sais pas, je ne sais plus, mais ça n’a pas d’importance; j’avance difficilement, mais j’avance; j’arrive à marcher en clopinant, trébuchant à tout instant, claudiquant comme un vieillard, car je suis vieux aujourd’hui; vieux et rabougri et usé et chétif, comme ratatiné devant les éléments enragés d’un monde en furie, d’un autre monde. Ne penser à rien; seulement marcher, avancer, toujours. Je le vois, tout proche, le rebord de la falaise. Encore un pas, un petit pas et je pourrais l’agripper. Mon pied glisse et je tombe mais je sais que je vais y arriver, je sais que j’y parviendrai, je sais que l’atteindrai. Je suis étendu, ventre contre terre, et j’allonge le bras; il pèse une tonne; il me fait mal; mon corps douloureux racle le sol rocailleux, encore quelques centimètres… Enfin, enfin !! ma main a attrapé le bord de la falaise; maintenant l’autre. Encore un effort, ce sont les derniers, il faut que j’y arrive, il le faut. Et ce vent qui siffle de façon assourdissante que j’en ai mal aux oreilles. Et je ne peux pas lâcher pour me les protéger. Je suis parvenu à m’accrocher de l’autre main, ça y est. Je me tire vers l’avant; je me tire vers l’avant. Je ne connais pas cet endroit; je suis devant l’inconnu. Péniblement, laborieusement. Et je peux voir en bas, tout en bas, au bord de la rivière rugissante, tourbillonnante, aux courants rapides et tumultueux; là, je vois un cadavre sur la grève.
                J’écarquille les yeux; j’essaye d’ouvrir les yeux; je vois mal à cause de la distance, à cause du sable, à cause du vent. Mais voilà que le vent se calme, qu’il se tait. Pourquoi ? Pourquoi fait-il silence, silence de fin du monde ? Devant quoi ? Devant qui ? Qui commande donc cet univers chaotique, de tumultes incontrôlés ? Un être insensible…
Ce cadavre m’hypnotise, m’obnubile; je suis comme magnétisé, comme tétanisé. Comme si tout dépendait de lui.
                Je suis au bord des flots bouillonnants, rugissant d’un bruit d’enfer. Comment ai-je descendu la falaise ? Comment suis-je arrivé sur la grève ? Quel sentier ai-je descendu ? Quel chemin ai-je suivi ? Qui m’y a guidé ? Le torrent gronde assourdissant, en de terrifiants bruits de tonnerres, de trombes, de tourbillons. Les vagues gigantesques rejettent des embruns laiteux, couleur de vomi.  Oui, j’avoue que j’ai peur.
                J’ai peur de disparaître.
Je m’approche.
                Peut-être ne devrais-je pas, mais je m’approche.

Et je vois : ce cadavre couché sur la grève, le visage enfoncé dans le sable, c’est moi !

lundi 14 juillet 2014

L’annonce

                Soir d’automne. Vent de tumulte; à l’aide de la pluie il fouette le visage et le dos des passants attardés. Il y en a un qui marche; qui court presque; il est pressé. Il a le dos courbé; il a enfoncé son chapeau sur sa tête et relevé son col. Les feuilles mortes s’accrochent à ses jambes comme des sangsues séchées. Il ne s’arrête pas; il serre un objet dans la poche de son imperméable. Un objet précieux.
                Un sentier qui bifurque entre deux haies dont les buissons ouvrent grand leurs mâchoires dégoulinantes. Rires lugubres qui en sortent. Aux rares moments où la lune trouve une trouée à travers les nuages, les crocs miroitent. L’homme surveille mais ne ralentit pas.
                Une grille de fer. Immense, difforme. L’homme la pousse en hésitant un peu; elle se plaint et résiste. L’homme pousse plus fort, il bande les bras, s’arc-boute et use de son poids. La grille ne bronche pas. Il tremble, il sue, il s’efforce davantage; son pied glisse et il manque de tomber. Ses jambes flageolantes ne le portent plus. En arriver là ? Il s’appuie sur un pilier, la main au front. La grille s’ouvre.
                L’homme se sent mieux et pourtant il n’entend rien encore.
                Il remarque soudain que la clarté d’une lampe éclaire le chemin qui mène au perron. Il vérifie l’adresse.
                « C’est bien là, pense-t-il; je vais enfin savoir. »
                Il cogne et il sursaute; le bruit lui a fait mal.
                La réponse tarde, serait-ce inhabité ? Il n’entend toujours rien et ne voit aucune lumière s’allumer ni se déplacer; il ne sent plus rien.
                Mais la porte s’ouvre sans grincer. Rien n’aurait pu laisser croire qu’elle s’ouvrirait, comme si quelqu’un s’était tenu caché derrière de longs moments pour observer le visiteur.
                « Bonsoir, madame. 
-Bonsoir.
-Je… je viens pour l’annonce.
-Entrez. »
La femme lui paraît-elle suspecte ?
Mais bientôt sa voix change pendant qu’il la suit à l’intérieur.
« Vous savez je m’y attendais un peu. Personne ne vient plus guère ici, même "pour l’annonce" comme vous dites. J’espère une introduction toujours plus originale. Vous avez des feuilles accrochées à votre pantalon. Vous n’êtes guère original, monsieur, mais seriez-vous venu…? Faut-il se contenter maintenant seulement de ce qui vient. Est-ce qu’il pleut ?
-Oui, il pleut.
-Vous devez être trempé; je suppose que vous ne voulez pas enlever votre imperméable…
-Non.
Elle s’arrête.
« C’est ici, dans cette pièce. Il y a plusieurs jours que ne l’ai pas ouverte.
                -Est-ce qu’il y en a eu plusieurs avant moi ?... Je ne devrais peut-être pas poser de questions.
-Non, mais vous êtes venu.
C’est une grande porte, grise, avec la clef dans la serrure.
« La clef…
-Oui, la clef.
-J’ai froid. C’est peut-être à cause de la pluie.
-Croyez-vous.
                -Non.
L’homme regarde la porte. Il s’y attendait, mais il a peur. Il n’aurait pas pensé qu’il aurait eu si facilement peur. « Ça doit être à cause de la nuit, du lieu, pense-t-il; mais il n’y croit pas, ni à ce qu’il pense, ni à ce qu’il ressent. Il ne croit même plus à cette annonce. Ah non ! il faut y croire, même si j’ai peur. »
« Peut-être que c’est trop facile, se dit l’homme.
                -Avez-vous pris ce que vous deviez apporter ?
-Mais bien sûr !
-Alors ça va.
Il contemple la porte. La femme comme commence à s’éloigner.
Il dit précipitamment : « Voulez-vous que je vous le donne tout de suite ? C’est là dans ma poche.
                -Non ce n’est pas la peine. Je viendrai le récupérer moi-même tout à l’heure.
                La porte. Toujours le porte. Il faut qu’elle s’ouvre. La femme s’apprête encore à partir.
                « Est-ce que c’est gros ?
-Je vais me coucher. Je vais dormir.
-Vous dormez uniquement quand…?
-Évidemment, sinon je vous entends.
Elle s’en va; dans un autre couloir à  droite, elle monte un escalier que l’homme n’avait pas remarqué. Elle gravit péniblement, une par une les marches de cet escalier qui semble interminable. Il pleut toujours.
Alors, l’homme ouvre la porte. Brusquement. Impulsivement. La poignée le brûle et ne résiste pas. Elle le tire vers l’intérieur; il en reste un peu surpris. Il pense à enlever son imperméable et il le fait, mais il doit lâcher la poignée. La porte se ferme et, de l’extérieur, le bruit sourd d’une lourde porte grille réponde à son claquement.
La vieille femme, en haut de l’escalier, s’est assise sur le palier.
« Enfin… »
Elle sort une page de journal froissée, cent fois pliée et repliée, de la poche de son tablier.
Et l’homme tend la main et ouvre la boite à musique.
La femme replie délicatement le papier. L’homme se sent bien. Il écoute et il se sent bien.


lundi 7 juillet 2014

Dany et son double mystère

                Dès son plus jeune âge, Dany s’était senti  un peu à part des autres enfants. Quand il avait commencé l’école primaire, dès le premier jour, il s’était instinctivement assis à l’arrière de la classe. En réaménageant la classe, sa maîtresse l’avait fait assoir en avant et il avait accepté sans rien dire mais il s’était pris une place près du mur pour pouvoir regarder dehors… ce qu’il essayait de faire discrètement. Pendant les récréations, il restait à l’écart, la plupart du temps seul dans son coin sans se joindre aux autres enfants qui jouaient, couraient ou se chamailler à qui mieux-mieux. Il n’avait aucune envie d’essayer les jeux de balles ou de groupes auxquels tous les enfants raffolent spontanément. Il était sûr qu’il lui arriverait quelque chose, que quelqu’un pourrait le frapper ou lui faire mal ou pire qu’il pourrait disparaître.
Le personnel de l’école avait bien remarqué son comportement particulier. On avait supposé une sorte d’autisme, mais tous les tests montraient le contraire. Dany était enfant unique et on s’était dit que c’en était peut-être la cause. Or, il réussissait bien en classe, il écoutait bien, il faisait tout ce qui lui était demandé; il était même beaucoup plus obéissant que la moyenne des enfants de son âge. C’en était même surprenant. Il y avait en lui une soumission, une docilité, qui étonnait tout le monde; il était certainement l’élève le plus discipliné de l’école.
Cependant après sa deuxième année, sa mère avait déménagé dans un autre quartier de la ville et il avait dû changer d’école. Elle vivait seule avec son fils. Elle n’avait jamais travaillé et vivait simplement de l’aide sociale et des allocations familiales. Le propriétaire de l’appartement qu’ils avaient habité pendant plusieurs années en avait considérablement augmenté le loyer à cause d’importantes rénovations effectuées dans l’immeuble, et elle avait dû déménager dans un appartement moins cher. Elle avait fait une demande pour un logement social subventionné et l’avait finalement obtenu après plus de quatre ans. Dany avait alors à nouveau changé d’école.
Ces fréquents déménagements ne l’affectaient guère. Au contraire, on aurait dit. Quand il faisait son entrée dans une nouvelle école, il avait un comportement assez singulier : il l’explorait. Chaque nouvelle école était comme un terrain vierge aux mille mystères à découvrir. Il faisait le tour de la cour, le tour des couloirs de chaque étage, il montait et descendait chacun des escaliers; il essayait à tout prix de jeter un coup d’œil dans chacune des classes et même dans la salle des profs. Régulièrement le concierge  le retrouvait au sous-sol en train de flâner et Dany lui demandait ce qu’il y avait derrière chaque porte, s’il y avait un sous-sol au sous-sol, où se trouvait le grenier, où étaient les salles de débarras. On ne pouvait pas le punir car il ne faisait rien de mal; il fallait juste qu’il aille voir; ce n’était même pas de la curiosité malsaine. Quand on lui disait qu’il n’avait pas le droit d’y aller, il acquiesçait et n’y retournait plus. C’était aussi simple que cela. Une fois, durant une réunion du personnel, quelqu’un avait que Dany semblait « chercher » quelque chose. On avait approuvé. Son enseignante titulaire, celle qui sans doute le connaissait le mieux, lui avait posé la question, mais il avait simplement et tranquillement répondu que non, il ne cherchait rien, qu’il voulait « juste voir les choses ».
Ces traits de caractère avaient posé quelques problèmes au secondaire. Dany avait toujours autant de difficulté à travailler en équipe. Et d’ailleurs bien des camarades ne voulaient pas l’avoir dans leur équipe. Un ou deux s’étaient aperçu cependant qu’il était excellent élève. Alors on lui assignait une tâche de travail et on le laissait travailler seul de son côté sans lui demander de participer aux rencontres d’équipe. Et ce qu’il faisait était souvent la meilleure section du travail collectif.
Un cours problématique était celui d’éducation physique. Comme il était incapable de jouer en équipe, presque tous les sports lui faisaient peur : hockey intérieur, volleyball, ballon-chasseur; il n’y avait que le badminton auquel il pouvait jouer sans trop de problèmes. Et bien sûr, il pouvait se rabattre sur l’athlétisme, mais sans jamais s’y donner à fond : il semblait qu’au dernier moment, avant un lancer ou un saut, il retenait toujours son geste pour ne pas aller trop loin, pour ne pas être le premier. Il aimait bien la course, mais là encore il lui manquait quelque chose : il ne se sentait pas capable de faire la course avec, ou plutôt, contre les autres. Invariablement, vers la fin d’une course, il ralentissait subitement, comme s’il attendait quelque chose et se mettait à trottiner jusqu’à la ligne d’arrivée qu’il franchissait avec beaucoup d’hésitation et même d’appréhension. Paradoxalement il se donnait à fond dans les courses à relais; le professeur d’éducation physique n’arrivait pas à comprendre.  
Durant tout son secondaire, Dany n’avait joint aucun groupe d’amis; il n’est  jamais allé aux soirées entre amis, d’ailleurs on ne l’avait jamais invité, ni aux fêtes d’anniversaire. Il n’aurait pas su même comment inviter des amis pour le sien, si seulement il y avait pensé.
En fait, si Dany restait isolé, s’il se repliait sur lui-même, ce n’est pas tant qu’il aimait la solitude mais il ne se sentait vraiment bien qu’avec lui-même. Ou plutôt, il sentait qu’il n’était pas tout à fait seul; il sentait une présence l’accompagner. Et il était heureux de cette présence. En se concentrant, il pouvait avoir la sensation qu’il lui manquait quelque chose - mais quoi ? - et que ce quelque chose qui lui manquait lui faisait du bien. Pourtant, il avait tous ses membres, tous ses organes; il se savait physiologiquement normalement constitué. Que lui manquait-il ? Bien sûr il ne parlait jamais de ce qu’il pensait. Sa mère lui avait formellement interdit de parler de ce qu’il ressentait alors il le gardait pour lui tant pour obéir à sa mère que par peur du ridicule. Il ne se sentait pas « différent », car pour lui être qui il était, était normal. Je suis comme je suis. Avec le temps, il cherchait le bon mot; il se disait « distinct » ou « spécial » ou encore « autrement ». Finalement, il avait opté pour « autre » : « Je suis autre », se souriait-il
Il n’entendait pas de voix, il n’avait pas de visions; il ne voyait pas d’éclairs dans le ciel. Mais souvent, il regardait soudainement par-dessus son épaule pour regarder, pour voir, à la fois excité d’apercevoir quelqu’un et terrorisé de qui cela pourrait être. Cette sensation arrivait souvent dans les parcs; et il ne savait pas pourquoi. Les quelques fois où il avait posé des questions à sa mère, dans sa pré-adolescence, elle l’avait rabroué rudement. La seule chose qu’il avait apprise, c’est que son père était parti quand il était tout jeune, en les abandonnant sa mère et lui, sans jamais revenir. Il s’était alors imaginé qu’il avait été adopté et que sa même ne voulait pas le lui dire. Avait-il des frères et sœurs ailleurs ? Il avait même pensé, un temps, qu’il venait d’une autre planète. Il s’était vu très bien venir du soleil comme Ultraman ou un autre superhéros et qu’un jour il se découvrirait des dons extraordinaires et la mission de combattre les méchants et de sauver le monde. Mais ces pouvoirs magiques n’étaient jamais venus. Il était normalement autre.
Parfois, la nuit, il faisait des rêves qui laissaient en sueur; il se réveillait en proie à la terreur, à l’angoisse, sans pouvoir se rappeler de ce à quoi il avait rêvé. C’était des formes bizarres et géantes qui se mouvaient au-dessus de lui. Il y avait des bruits de combats, des bruits de guerre ? Il n’arrivait pas à mettre le doigt dessus.
Et puis il avait cette cicatrice à l’épaule droite.
Des fois il se mettait à caresser sa cicatrice, mais cela ne n’aidait pas à comprendre; tout ce qu’il sentait était une peau plus douce qu’ailleurs, tellement douce qu’il se demandait si c’était vraiment la sienne, aussi douce que celle d’un bébé.
II avait attendu le moment propice et sa mère lui avait raconté qu’elle l’avait brûlé un jour en échappant sur lui une partie de la casserole d’eau chaude dont elle se servait pour réchauffer son biberon. Ça s’était passé quand il avait six mois. Elle avait voulu aller trop vite; le manche avait tourné et l’eau s’était renversée au-dessus de son couffin. Heureusement sa petite couverture de coton l’avait en grande partie protégé, sinon « tu aurais été défiguré, mon pauvre ! » Elle l’avait tout de suite mené à l’urgence de l’hôpital et on l’avait bien soigné; et maintenant, il ne lui restait que cette cicatrice, une cicatrice que personne d’autre n’avait.
Les pires sensations arrivaient lorsque Dany passait près d’un cimetière. Il sentait alors très fortement que la mort le suivait; la mort était là qui le regardait. Elle ne le menaçait pas, non; c’était comme si elle l’implorait, elle le conjurait. Sa mère lui avait dit que son père les avait quittés. Était-il mort depuis ? Était-ce lui qui revenait le hanter ? Était-ce lui qui l’habitait continuellement ? Était-il ce qui lui manquait ? Ou peut-être à qui il manquait ?... Il devait alors vite aller se réfugier au loin tant l’émoi dans lequel il se retrouvait devenait insupportable.
À la fin du secondaire, Dany est allé au CÉGEP. Il s’est inscrit en Science humaines dans le but de faire des études de psychologie à l’université. Dans l’espoir fou que ces études en psychologie l’aideraient de comprendre ce qui lui arrivait ? Au CÉGEP, il y avait un bon service de consultation et d’aide. Il y est allé. Mais sa déception a été grande. On lui avait parlé de dédoublement de personnalité, de bipolarité, de tendances schizophréniques… mais rien de tout cela ne semblait définir exactement ce qu’il vivait. Lorsqu’il avait commencé à parler des rêves de son enfance (ils n’étaient pas revenus depuis plusieurs années), le thérapeute avait été particulièrement intéressé. Il avait creusé cette piste le plus possible et avait vaguement conclu que peut-être quelque chose lui revenait de son enfance. Mais Dany avait beau se creuser la cervelle et fouiller ses souvenirs, il n’arrivait pas à mettre le doigt sur l’événement traumatisant qui lui fournirait une clé pour comprendre.
Dany n’était pas devenu psychologue. Il avait compris que cela lui serait trop exigeant et il ne se voyait pas « régler » les problèmes des autres. À l’université, il avait plutôt bifurqué vers la concentration Travail social et, sans trop de problèmes, il avait obtenu son diplôme de travailleur social. Il s’était vu offrir un emploi dans un CLSC d’un autre quartier de la ville que celui où habitait sa mère. Il n’avait jamais songé à la quitter en se prenant un appartement. Pendant quelques jours, il avait pensé prendre une « chambre » à proximité du CLSC où il logerait la semaine pour revenir chez sa mère les fins de semaine. Au bout du compte, sa mère avait pris la décision qu’elle quitterait son logement subventionné et qu’elle déménagerait avec lui dans un plus beau et plus grand appartement dans un meilleur quartier. Dany ne s’était pas opposé à cet arrangement.
C’est alors que le déclic qu’il attendait depuis si longtemps est survenu.
Il avait suivi les membres d’une famille nouvellement arrivés au pays en tant que réfugiés. La mère était enceinte, mais ce qui l’a frappé fait réagir comme s’il avait reçu une décharge électrique, c’était que parmi les autres enfants du couple il y avait des jumeaux ! Il était comme tétanisé par cette révélation. Il avait eu énormément de difficulté à se concentrer pour comprendre ce que le père racontait dans son anglais hésitant. Des jumeaux ! J’ai un jumeau quelque part ! Oui, c’est ça ! C’est lui qui me manque, c’est à lui que je manque !
Mais bientôt, avant qu’il n’ait pu se décider à l’interroger sur cette possibilité, sa mère avait commencé à moins bien aller. Il avait dû l’amener à la clinique ou à l’hôpital régulièrement; il avait dû utiliser des journées de maladie, puis demander des congés supplémentaires, jusqu’au point où sa supérieure l’avait fait venir dans son bureau et l’avait averti que cela ne pouvait plus continuer ainsi : son travail s’en ressentait et ses absences répétées avaient des répercussions sur les autres membres de l’équipe à qui elle obligeaient de faire des heures supplémentaires; sans oublier le suivi des familles sous sa responsabilité qui ne se faisait pas.
Dany était déchiré. Il se sentait coupable de laisser sa mère seule et en même temps il ne voulait pas quitter son travail : il savait qu’il se sentirait coupable d’abandonner ces gens qui avaient besoin de lui et surtout parce que ce milieu lui avait entrouvert la fenêtre vers une potentielle libération. Sa mère et lui ont eu des discussions très tendues pendant une ou deux semaines, et finalement Dany a décidé, avec l’aide et les conseils de sa supérieure, de trouver un centre d’accueil où sa mère recevrait tous les soins dont elle avait besoin.
Très vite, elle s’est mise à dépérir. Dany ne savait plus que faire. Puis, à son grand étonnement, l’état de sa mère s’est stabilisé.
Alors, l’idée qu’elle n’était pas éternelle s’est immiscée en lui. Il voulait savoir la vérité, il devait savoir la vérité avant que sa mère ne meure. Il se faisait de plus en plus insistant à chacune de ses visites quotidiennes.
« Maman, je veux savoir ce qui s’est vraiment passé quand j’avais six mois.
-Il ne s’est rien passé.
-Oui, je veux que tu me dises en détails comment est arrivée cette brûlure que j’ai eue à l’épaule.
-Je te l’ai déjà dit, je réchauffais ton biberon et le manche de la casserole a tourné.
-Maman, je veux tout savoir. C’est important pour moi !
-Mais que veux-tu savoir, il n’y a rien d’autre; tu me fatigues à la fin ! »
Un saut dans le vide pour la vie.
« Maman, qu’est-ce qui est arrivé à mon jumeau ?
-…? Quel frère jumeau ? De quoi veux-tu parler ? Tu n’as jamais eu de frère jumeau ?
-Maman, tu as hésité avant de répondre…
-Dany, tu me donnes mal à la tête; tu sais que je suis malade !
-Maman, dis-moi la vérité !
-La vérité, c’est qu’il n’y a rien à dire !
-Je sais que j’ai un frère jumeau ! Où est-il ?
-Dany ! Arrête ! Arrête ! Tu déparles !
-Maman, dis-moi la vérité !
-Je te l’ai dit la vérité !
-Non ! Tu mens !! »
Dany avait crié; c’était la première fois de sa vie qu’il élevait la voix devant sa mère. Il voyait dans ses yeux qu’elle était paralysée par la peur.
Tout-à-coup, elle s’est penchée en mettant ses mains sur son visage. Elle pleurait. Et lui il sentait qu’il tremblait à la fois de l’extérieur et de l’intérieur.
Il a dit doucement.
« Maman, je t’en supplie, dis-moi la vérité; dis-moi ce qui s’est vraiment passé quand j’avais six mois.
-Oui, c’est vrai, tu as eu un jumeau… Sa mère articulait difficilement au milieu de ses sanglots. C’est vrai, quand j’ai accouché j’ai eu deux bébés, deux jumeaux identiques, toi et ton frère... Deux petits bébés.
Dany ne bougeait pas d’un cil.
-C’est ton père… J’étais partie à l’épicerie et ton père vous gardait. Vous étiez tous les deux dans le même berceau, côte à côte. Il a… il a voulu faire du thé et quand l’eau s’est mise à bouillir il a empoigné la casserole, mais la poignée a tourné et l’eau s’est renversée sur vous deux et il vous a ébouillantés. Vous étiez couchés l’un contre l’autre, ton frère avait sa tête appuyée sur ton bras. C’est lui qui a reçu le plus gros de l’eau bouillante. Il était affreusement brûlé au visage, toi tu n’avais été atteint qu’à l’épaule et au bras. Tu hurlais de toutes tes forces, mais ton frère était déjà inconscient. Ton père était paniqué, sans savoir quoi faire. Il vous a recouverts d’une couverture, je crois. C’est à ce moment que je suis revenue de l’épicerie et j’entendais tes cris depuis l’autre côté de la porte. La scène que j’ai vue était épouvantable. Mes bébés ! Mes enfants !...
La mère de Dany a une nouvelle crise de larmes. Il la laisse pleurer un moment puis lui demande :
-Alors, que s’est-il passé ensuite ?
-Alors… ton frère est mort, et toi, j’ai réussi à te calmé et à te soigner avec ce que j’avais dans la maison. Ton père ne voulait pas aller à l’hôpital. Il avait trop peur d’être déporté.
-Déporté ? Pourquoi ?
-Parce que c’était un déserteur, un déserteur de l’armée américaine. Tout ça, ça s’est passé au début des années ’70; c’était l’époque de la guerre du Vietnam aux États-Unis et ton père ne voulait pas aller à la guerre. Alors comme bien d’autres jeunes hommes, il s’est réfugié au Canada. Moi, je l’avais rencontré par hasard à un arrêt d’autobus; ça faisait déjà trois ans qu’il vivait ici. Il ne parlait pas un mot de français, et moi je parlais un peu d’anglais. On a fait la conversation et j’ai trouvé sa vie intéressante. J’ai succombé à ses charmes et vous êtes nés…
-Donc, tu étais tombée enceinte de jumeaux.
-Oui, je suis tombée enceinte de jumeaux, de jumeaux identiques. Vous étiez si pareils l’un à côté de l’autre. Il n’y avait que moi qui pouvais vous différencier. Mes parents que tu n’as jamais connus n’étaient pas très contents; ils voulaient que je me fasse avorter, surtout que nous n’étions pas mariés, à cette époque, c’était mal vu d’avoir des enfants sans être mariés. Mais j’ai voulu garder le bébé, je ne savais pas encore que c’était des jumeaux; et je suis partie vivre avec ton père.
-Comment s’appelait-il ?
-Pourquoi tu me demandes ça ?
-Maman, c’est fini le temps des mensonges et des secrets.
-Il s’appelait Ryan, Ryan Beaton; c’était un déserteur qui ne voulait pas aller tuer du monde au Vietnam, mais c’est ton frère qu’il a tué.
-Mon frère jumeau est mort de ses blessures ?
-En fait, pas tout à fait. Il était atrocement défiguré mais il respirait encore. Alors pendant que je te soignais - il ne voulait pas qu’on aille à l’hôpital - ton  père a pris sa petite couverture et il l’a étouffé pour abréger ses souffrances et aussi pour ne pas le condamner à la vie de monstre qui aurait la sienne.
-Et ensuite ?
-Ensuite… la nuit, il est parti enterrer le petit corps dans un terrain vague… et il n’est jamais revenu. Et il était parti. Sans que je le voie, il avait pris ses papiers et son argent et il est parti. Je crois que des années plus tard il est retourné aux États-Unis.
-Et tu ne l’as pas dénoncé à la police ?
-Pourquoi ? Tu sais, c’était au début des années ’70, et nous n’étions pas légalement mariés. J’avais déjà honte de ce que j’avais fait. Je suis retournée vivre chez mes parents qui n’ont rien dit et qui nous ont cachés... C’est tout, je te jure que c’est tout.
-Non, il me reste deux questions : où habitions-nous quand nous avions six mois ?
-Nous habitions sur la Rive-Sud dans un nouveau quartier de Longueuil près d’un marais.
-Et ma deuxième questions est : comment s’appelait mon frère jumeau ?
-George. »
*
*      *
Dany est un peu sous le choc de ce qu’il vient d’apprendre de la bouche même de sa mère, mais quel soulagement ! Il comprend enfin d’où vient ce qui le sent « autre ». C’est son frère, son jumeau identique, tous deux issus du même œuf, le même ovule et le même spermatozoïde, qui a vécu en lui tout ce temps.
Dany ne prend pas beaucoup de temps à comprendre le marais en question a été transformé pour une bonne partie en parc municipal et pour l’autre en nouveau développement à condos. Dès sa première fin de semaine de libre, il s’y rend. Il marche longtemps un dimanche après-midi dans les sentiers du parc municipal. Il voit les jeunes couples qui marchent avec des poussettes ou avec de jeunes enfants qui courent à petits pas; il voit les enfants qui jouent dans le parc à balançoires; il entend leurs cris et leurs rires, et il en entend qui pleure quelque part. Il y a un groupe qui fait voler des cerfs-volants. Il voit des gens qui font du jogging, des jeunes qui se promènent yeux dans les yeux ou se bécotant sur un banc. On a gardé un petit étang en asséchant le marais. Dany voit les canards, des colverts, qui y pataugent, même un héron qui chasse les grenouilles dans les roseaux. Avant de venir au parc, il avait marché chacune des rues du nouveau développement : rue des Cyprès, rue des Bouleaux, rue des Épinettes, rue des Cervidés, rue des Perdrix, rue des Écureuils… Quelle ironie ! Avoir détruit cet habitat naturel pour un lieu de vie si hideux ! Et toutes ces maisons si énormes, si imposantes, si semblables, si grises avec les mêmes garages pour les mêmes voitures ! Heureusement qu’il y a des numéros pour les distinguer ! Et utiliser pour le nom des rues de noms d’arbres et d’animaux pour se faire croire que la nature est encore là, toute proche, comme si elle nous entourait, pour se faire croire que rien n’a été détruit.
Dany s’assoit sur le bord de l’étang pour observer le manège du héron un long moment. Les joncs se balancent doucement dans le vent. Un oiseau rapporte dans son bec quelque pitance pour ses petits. Deux tamias se font la course. Il reprend sa marche dans les sentiers qui servent de pistes de fond l’hiver et se retrouve dans l’endroit le plus sauvage du parc. Il y pénètre. Entre deux arbres, il s’agenouille et il construit un petit monticule de terre et de pierres. Il sort de sa bouche une petite bougie du genre que l’on met sur un gâteau d’anniversaire. Il l’a choisie de couleur rose; il la plante sur le petit monticule et l’allume avec une allumette.
                « Je t’aime, George, mon frère jumeau, mon double, je t’aime… Moi, je t’aime. »
                Et il pleure. Abondamment.
                Quand il relève la tête et rouvre les yeux, la nuit est venue. Il sort du boisé en s’écorchant les mains. Il prend un taxi pour revenir chez lui.
                L’histoire de Dany pourrait s’arrêter là, mais il était dit que sa vie ne pourrait être banale. Il veut aussi connaître son père. Il veut découvrir la vérité jusqu’au bout, il veut connaître toute la vérité.
                Après de longues recherches sur internet, il finit par découvrir un Ryan Beaton qui vit à Windsor en Ontario et qui semble correspondre à celui qu’il cherche. Doit-il lui téléphoner ? Doit-il lui écrire ? Lui envoyer un courriel ? Il hésite. Tout ça lui semble trop impersonnel.
                Dany décide d’y aller. Ce n’est qu’au bout de quatre ans après les révélations de sa mère qu’il peut enfin partir pour Windsor. Il n’a jamais pris l’avion de sa vie. Il a hésité entre prendre l’avion et le train. Le train lui permettrait peut-être de mettre ses idées en ordre… et puis, elles sont déjà assez en ordre comme ça, et puis l’avion est plus rapide : plus vite ce sera fini, mieux de sera. À l’aéroport, il sent une certaine nervosité, une certaine anxiété sourdre en lui. Ce n’est pas tant qu’il a peur de prendre l’avion, mais il se demande s’il a pris la bonne décision… Mais l’avion décolle, et maintenant il est trop tard pour reculer.
                À Toronto, le temps est pluvieux. Il prend un taxi jusqu’à la gare. Il a deux heures devant lui avant son train.
À Windsor, il a fait une réservation dans un hôtel près de la gare par internet, et il s’y rend à pied.
                C’est vendredi soir. Lorsque Dany se retrouve seul dans la chambre d’hôtel, il se dit qu’il pourrait encore laisser tomber. Mais après tout ce qu’il a vécu, il croit qu’il peut encore supporter demain. Il ne manquerait plus que son « père » ne soit pas chez lui. Punaise, je n’ai pas pensé à ce « détail » !
                Le lendemain, Dany est debout dès cinq heures. Il a encore plus de quatre heures devant lui. Il sort faire une marche dans l’air frais du matin de cette ville de Windsor. La pluie a cessé, mais l’humidité est toujours présente.
                Ensuite viendra le déjeuner, puis le retour dans la chambre pour une petite toilette; enfin il appellera un taxi. Il n’a pas voulu prévenir son « père », ni par lettre, ni par téléphone : ce sera à lui de voir apparaître un fantôme du passé !
                Dany est rendu. Il paie le chauffeur de taxi qui s’éloigne. C’est un quartier sans prétention qui a certainement connu des jours meilleurs avec des maisons d’époques diverses. Au coin de la rue, il y a une petite épicerie de quartier; des enfants jouent au hockey dans la rue.
                Il sonne à la porte.
Une femme en robe chambre vient lui ouvrir. Elle est de la génération de sa mère.
-Yes ?
-Good… Good morning ? Is Mr. Beaton here ?
La femme l’ausculte de la tête aux pieds et de pied en cap plusieurs fois sans savoir trop quoi répondre. Elle se méfie. Elle a bien perçu par son accent que Dany est un étranger. Bientôt, une voix masculine se fait entendre du fond de la maison.
-Who’s that, Gerthy ?
-I don’t know. It’s a young man who is looking for you.
Et soudain, le voilà, il apparaît ! C’est un vieil homme, mais c’est bien lui, il n’y a pas de doute. Le même nez, les mêmes yeux, jusqu’à la démarche. Il prononce cette phrase qu’il a préparée et qui lui tourne dans la tête depuis quatre ans.
« I am Dany, your son.
Dany s’était préparé à tous les scénarios qu’il avait pu imaginer, mais il n’avait pu imaginer celui-ci !

*
*     *
-Oh ! My God !, c’est la femme qui a crié.
Ryan Beaton, lui, écarquille les yeux; il est bouche bée; il porte sa main à son cœur, puis à sa tête; ses jambes ne le portent plus; il se laisse choir dans une chaise et sa femme le rattrape comme elle peut.
Encore hébété, Ryan fait signe à Dany de rentrer.
-My son, my son ! parvient-il à balbutier en s’accrochant à lui comme une naufragé à une bouée de sauvetage.
-My son, my son ! Your are alive ! And you’re here !
Dans son anglais hésitant, Dany raconte à son père et à sa femme, à nouveau à l’aide de phrases depuis longtemps préparées et apprises par cœur, pourquoi  il est venu : pour confronter l’assassin de son frère jumeau. Son père est tout pâle. Il comprend trop bien.
-No, my son; I didn’t kill your brother. Yes, it was an accident... but your mother caused it.
C’est au tour de Dany de sentir ses jambes se dérober sous lui !
-Yes, it was an accident, but she got into a panic. I couldn’t control her. She didn’t want to go to the hospital. For me it was the normal thing to do, but for her it was an absolute no. When she calmed down, at night, she asked me to bury the little corpse in a bush some blocks away. Nobody could see me. It took me about two hours. And when I came back, there she was gone. She had called her parents, and the house was empty. I didn’t want to call the police because I didn’t want to put her into any trouble. I stayed in the house for another month. Then I called the owner and I moved to Toronto. And after a while, I moved to Windsor.
*
*     *
Il avait prévu n’être parti que trois jours, mais son voyage s’est étiré à une semaine. De retour chez lui, Dany n’a plus jamais parlé à sa mère; non pas qu’il n’a pas essayé, mais elle souffrait de la maladie d’Alzheimer et la démence avait fait son œuvre. À son retour, son état s’était empiré : sa mère est devenue complètement sénile. Elle ne l’a même pas reconnu.


samedi 28 juin 2014

Sylia

C’était début mai. Je venais de terminer mes examens de deuxième année en Physique à l’université et comme à chaque été je me prenais quelques semaines pour découvrir une autre région de mon coin de pays. Je partais de la ville en voiture et en une heure ou deux, selon ma destination, j’étais arrivé. J’arrêtais et je sortais mon vélo pour une autre randonnée de ravissement et de découvertes.
Je ne pouvais me lasser de circuler si librement et fouiller en tous sens dans cette contrée dissimulée des Basses-Laurentides aux collines paresseuses, alternativement blanches, vertes, puis magnifiquement bariolées au rythme immuable des saisons. Je ne pouvais me lasser de ces noms magiques des lieudits qui chantaient à mes oreilles : Boileau, Gramont, Brookdale, Vernet, Saint-Émile-de-Sufolk... À grands gestes, je saluais les champs; je goûtais aux ruisseaux; je criais pour que me réponde l’écho, qui le faisait. Toujours je trouvais de nouveaux chemins, des sentiers, des culs-de-sac, qui me racontaient leur histoire, les pas lourds des premiers habitants, l’arrivée des chariots, les déboisages, les embâcles et les drames, ou encore les légendes de loups-garous, ou de quelque autres monstres des forêts, qui y étaient toujours tapis, prêts à resurgir à tout moment.
Là, au fond d’un val, ou à une croisée de routes, il y avait une école de rang, oubliée depuis toujours, qui se mourait; de loin en loin vacillait une vieille grange de planches noircies laissée à l’abandon; ou bien c’était un cimetière tout embroussaillé, un pont de bois, un rocher de curieuse forme, un arbre géant tué par la foudre... Alors je m’arrêtais; je prenais une ou deux photos et je leur disais : « Salut ô noble pont ! Bonjour, grand-mère grange ! » ou encore ce que les arbres étaient un peu tannés d’entendre : « Ça va, vieille branche ? » Je reprenais mon vélo et je repartais le sourire heureux aux lèvres.
C’est l’un de ces étranges objets qui m’avait fait arrêter, ce jour-là de la fin du mois de mai. Je ne savais plus trop j’étais rendu, mais ça, ça arrivait de temps en temps. J’essayais habituellement de me préparer un semblant de trajet, un long circuit qui me ramènerait à mon point de départ. Mais souvent, j’inventais des chemins qui, en étais-je persuadé, devaient exister, ou auraient dû exister ou avaient existé jadis, et je devais revenir sur mes pas. Souvent je changeais de trajet en cours de route au hasard des beautés et des surprises des paysages, ou parce que je découvrais un chemin de terre inscrit sur aucune carte et dont personne ne semblait se soucier.
C’était une sorte de monticule de simples pierres de granit si fréquent en cette région. Je voyais fréquemment au bord d’un champ ou en un coin de clôtures, des amoncellements de roches, jetées ou portées là par des générations de laboureurs, lorsque le soc de la charrue ou le pied s’y cognait. Depuis longtemps ces champs étaient en friche et ces tas de pierres étaient au trois quarts envahis par les herbes. Or, ce que je venais de remarquer avait quelque chose d’étrange, d’inhabituel : ce n’était pas un quelconque tas de pierres jetées pêle-mêle; on aurait dit qu’il avait été construit là exprès et de cette forme-là exprès. J’ai mis les freins.
Cette construction - plus je regardais plus j’étais convaincu qu’il s’agissait d’une construction avec de grosses pierres en bas pour soutenir le tout et d’autres plus petites bien agencées - m’intriguait. Pourquoi avoir construit un tel truc à cet endroit précis ? De loin, cela ne représentait rien de particulier, mais soudain, l’ayant contourné, j’ai été saisi : j’ai vu que ça représentait une espèce de tête d’animal; une tête difforme mi-ours mi-loup, avec de gros yeux énormes. Et comme ces yeux semblaient fixer un point précis du paysage, instinctivement j’ai regardé en cette direction. J’ai vu alors, entre les bouleaux, une vieille maison, une bicoque de briques rouges, typique du voisinage, mais avec cependant un air biscornu. J’ai pris quelques photos des environs et de la « sculpture » et je me suis approché de la maison.
Autant la « sculpture » (je ne sais quel autre mot employer) m’avait intrigué, autant la maison avait tout de banal... sauf peut-être son toit beaucoup trop élevé, beaucoup trop pointu et qui semblait peser d’un trop gros poids sur les faibles murs. Sans ce toit démesuré, la maison était à peine plus grande qu’une cabane. Des restes de vieille peinture s’écalaient. Sur le devant se trouvaient des fenêtres dont aucun carreau n’était brisé - et ce n’est qu’aujourd’hui que je réalise le surnaturel macabre de ce détail - une petite galerie et une porte en avant; je pouvais en voir une autre en contre-bas sur le côté qui donnait sur la cave; et c’était tout. Rien de très joli, mais rien de spécialement effrayant non plus. Je ne parvenais pas à saisir le rapport, s’il y en avait un, entre la « sculpture » et la maison. Ce n’est que bien plus tard après les événements terrifiants qui s’y sont passés, que j’ai compris une partie, une partie seulement, du mystère, et aujourd’hui le fait d’y repenser me glace d’effroi. Des événements d’une telle horreur qu’ils m’habitent et tant me hantent à chaque heure de chaque jour que même mes nuits ne m’apportent pas le repos complet.

*

*     *

J’ai donc fait le tour de la maison de briques rouges en essayant de regarder par les carreaux sales. D’après ce que je pouvais percevoir il n’y avait qu’une salle à l’intérieur qui servait de cuisine et de chambre à coucher. À gauche de la porte, il y avait un poêle à bois avec une réserve de bûches, un balai !?, un sac de jute, quelques autres objets... et je pouvais voir aussi une table avec une ou deux chaises et, dans un coin, comme un lit de métal; un regard de travers me permettait d’apercevoir un vaisselier; c’était à peu près tout. Au dernier moment, j’ai aussi vu un escalier qui descendait du grenier le long du mur du fond, et sous la cage de l’escalier ce qui m’a semblé être une porte donnant sur la cave. Tout ça me semblait familier, me rappelant la vieille baraque de mon père, mais comme en miniature.
J’en étais encore à mes investigations lorsque j’ai entendu des bruits de pas sur le chemin. Je me retournais et j’ai vu un vieil homme tout ce qu’il y a de plus campagnard; c’est la surprise qui m’a empêché de rire : un peu voûté, les mains dans les poches, le pantalon trop large retenu par des bretelles sur une chemise à carreaux, les vieux souliers crottés, pas rasé, les cheveux un peu hirsutes... et c’est alors que j’ai remarqué ses yeux, de gros yeux globuleux qui m’ont immédiatement rappelé les yeux de la « bête » construite en pierres; mais je chassais rapidement cette idée.
« Bonjour ! ai-je lancé peut-être un peu trop gaiement.
Il a hoché la tête et j’ai continué : « Je me suis arrêté pour prendre quelques photos et je regardais cette vieille maison; elle a un charme bien spécial... » Il ne disait rien. « Je faisais un tour de vélo ... heu, je l’ai laissé là-bas contre la clôture et j’ai vu la maison... j’ai simplement fait le tour. Est-ce qu’elle est à vous ? »
L’homme a fait un autre signe de tête en grognant quelque chose que j’ai pris pour un acquiescement.
C’est alors que je ne sais pour qu’elle raison m’est venue à l’esprit cette idée abominable qui fera de moi le mort-vivant que je suis aujourd’hui.
-Est-ce que je pourrais la louer ?  Je suis en vacances pour quelques semaines et j’aimerais bien les passer par ici; c’est tranquille et les paysages sont très beaux. Pensez-vous que c’est possible ?
À nouveau je n’ai pu comprendre ce que le vieux me répondait. Il est vrai que certaines vieilles personnes de la campagne peuvent parler avec des accents très prononcés et utiliser des mots locaux; mais là, je ne pouvais même pas saisir un simple mot. Le langage marmonné du vieil homme me faisait penser à celui du sympathique monsieur Duprohon de mon village natal qui avait un grave défaut de prononciation et que je n’ai jamais compris qu’à moitié mais qui chaque fois que nous le croisions, enfants, nous interpellait tout en souriant largement .
J’ai supposé qu’il avait approuvé, que oui, c’était possible, mais que la maison n’était pas confortable. J’ai répondu que ça ne faisait rien, que c’était exactement ce que je cherchais. Il hochait la tête.
-Combien me demanderez-vous pour louer votre maison ? Ce serait pour un mois à peu près.
À nouveau, j’ai cru comprendre qu’il avait dit cinquante dollars, et pour moi c’était parfait.
-Merci beaucoup, lui ai-je dit très enthousiaste; je reviendrai demain avec mes affaires et je vous payerai le loyer.»
De son étrange marmonnement, il semblait dire : « C’correct, ccorrect... » et il s’est approché de moi en me faisant signe. Il a ouvert la porte et j’ai deviné qu’il m’expliquait qu’elle n’était pas verrouillée. Il m’a montré aussi en contre-bas une sorte de remblais autour d’une source. Je souriais, et lui aussi.
Nous sommes entrés et il m’a montré le poêle, la table, le lit, le vaisselier, et aussi un petit meuble à côté du lit, que je n’avais pas vu par la fenêtre, sur lequel se trouvait une carafe dans un bol pour se laver - de belles pièces d’antiquité, pensais-je - et un verre aussi. Il m’a montré l’escalier en me disant, je le supposais, qu’il menait au grenier et que je n’avais pas besoin d’y aller, et ensuite la porte de la cave. J’acquiesçais régulièrement par des « Oui, oui ». Il a ouvert l’un des tiroirs du vaisselier se trouvait la réserve de chandelles et d’allumettes, et a sorti un chandelier en m’expliquant sans doute que je pouvais me servir et des unes et de l’autre. Nous sommes sortis.
L’après-midi se terminait. Nous nous sommes envoyé la main, moi en lui répétant que je reviendrai le lendemain avec l’argent et lui en dodelinant de la tête d’un air satisfait. J’enfourchais mon vélo et je m’éloignais, et tout en pédalant j’éprouvais une étrange impression d’inconfort : pourquoi avais-je voulu louer cette vieille bicoque ? Certes l’endroit était très beau et très reposant, mais il me semblait qu’après tout je ne tenais pas tellement à y passer tout un mois; c’était comme, vaguement, une autre volonté que la mienne qui avait décidé. Avais-je bien fait ?
Un peu à ma surprise, je me suis aperçu que j’ai été très vite rendu à Gramont, qui n’est même pas un hameau, seulement une intersection; de là je pouvais rejoindre Saint-Émile et la grande route. Peut-être me suis-je senti un peu rassuré de me savoir somme toute pas trop éloigné de la « civilisation », me suis-je dit en souriant; mais si j’avais su, si j’avais su, ce n’est pas rassuré que j’aurais me sentir mais terrifié, horrifié, et je me serais enfui à tout jamais de ce machiavélique endroit.
Le lendemain était aussi une belle journée. J’avais laissé la voiture chez des gens de Saint-Émile qui m’avaient connu tout petit, et en mettant le nécessaire dont j’avais besoin dans mes sacoches, j’enfourchais ma bicyclette pour me rendre à la maison de briques rouges.
Mais route faisant, je pensais à ce qui venait de se passer, quelque chose d’un peu étrange. En laissant ma voiture chez eux, j’avais expliqué à monsieur et madame Godin - ces amis qui me connaissaient depuis mon enfance - ma décision de passer quelques temps dans cette vieille maison, et malgré toutes mes tentatives, ils ne parvenaient pas à comprendre de quelle maison il s’agissait. J’avais beau répéter : « La première fourche après Gramont, un chemin qui descend... », ils ne voyaient pas de quel endroit je parlais. « Y’a encore des coins qu’on n’connaît pas, faut croire, » avait conclu madame Godin.
À destination, je ne retrouvais pas mon bonhomme. J’estimais qu’il était encore trop tôt. Sans doute viendrait-il dans l’après-midi. J’ai ouvert la porte qui grinçait un peu et je suis entré.
La porte qui grinçait… Dans les vieilles maisons de ce genre, pratiquement tous les planchers, les murs, les portes, les poutres se lamentent et craquent. Je pense à la maison de mon père près de Namur, aux grincements et bruits coutumiers qu’on reconnaît, comme si on finit par s’accoutumer à l’être mystérieux qui l’habite. Chacun de mes pas faisait craquer le plancher de la cuisine-chambre à coucher; oui le plancher craquait, et je n’y prêtais guère attention, bien sûr, à ce moment-là, alors que maintenant le souvenir de ce détail m’est intolérable.
J’ai ouvert mes sacs et j’ai défait mes affaires - je m’installais ! quelle ironie - quelques livres, des crayons, du papier, ma brosse à dents, mes vêtements, mon sac de couchage, quelques provisions... et je suis sorti explorer le coin. Je me sentais un peu embêté de déballer mes affaires sans avoir vu mon bonhomme de la veille. Dehors, il me semblait que les bois étaient plus denses, que les arbres étaient plus grands, plus touffus, plus proches de la maison; il me semblait que les collines étaient plus loin, leurs sommets plus pelés, que les oiseaux ne chantaient qu’au loin; il me semblait que la maison était plus isolée que je ne l’avais vue la veille.
Par-delà une colline apparaissaient le clocher et le toit d’une église; j’en étais ravi. J’adorais ces vieilles dames nobles, souvent abandonnées, que l’on trouve çà et dans les campagnes. Chacune unique, elles ont leurs propres histoires et leurs mystères. Je me promettais bien d’aller la photographier, mais pour l’instant je devais attendre mon « propriétaire »...
...Qui n’est jamais venu. J’ai attendu toute la journée, et au fil des heures, je devenais inquiet, plutôt perplexe. Toutes sortes d’hypothèses me venaient à l’esprit. Avais-je mal compris ce qu’il avait baragouiné ? Avait-il oublié ? Avait-il eu un accident ? Devais-je rester ou repartir?
Mais il était déjà trop tard pour repartir; à la brunante, j’entrais manger un morceau
Avec surprise je trouvais le vaisselier rempli de provisions - conserves, fromages, jus ... - que je n’avais pas vues la veille, ainsi qu’un seau d’eau fraîche à côté du poêle. Ainsi le vieil homme avait dû venir tôt le matin et avait préparé mon arrivée; mais pourquoi ne m’avait-il pas attendu ? Pourquoi ?
Est-ce que j’avais imaginé ce vieillard ? Je me le remémorais, je revoyais sa démarche, ses bras courts, ses yeux.... Ses yeux !! Immédiatement la « statue » de pierres difforme et monstrueuse m’est revenue à l’esprit; cette idole qui avait attiré mon attention hier, et que j’avais complètement oubliée. J’avais même oublié d’en parler aux Godin. Je suis sorti pour regarder, mais dans l’obscurité, je n’ai pu l’apercevoir.
Ce premier soir, je suis resté longuement pensif avant de m’endormir, ne sachant si je devais rester, ou rire de mes inquiétudes.
Le lendemain, le soleil est déjà haut lorsque je me réveille. J’ai faim, et l’eau glaciale me fait du bien. Comme je veux trouver cette vieille église aperçue hier, je pars à travers les collines... qui me semblent encore plus broussailleuses que je ne le croyais. Est-ce parce que je me suis égaré ou est-ce que je me suis trompé dans mes estimations - ce qui est souvent arrivé ! -, mais j’ai beau essayer de m’y rendre, je ne parviens pas à trouver cette église. Après plusieurs heures de recherches et de marche, je reviens à la maison de brique, sans problème cette fois.
Je décide donc de chercher la « statue », mais sans résultat non plus. Pas moyen de la retrouver, à croire que l’environnement la dérobe à mes yeux. Mais empruntant un sentier entre des bosquets je découvre un petit cimetière tout à fait inattendu. Et le plus curieux est le fait qu’il est impeccablement entretenu : les pierres ont l’air d’avoir été astiquées récemment, les allées ont l’air régulièrement nettoyées; l’herbe est bien tondue, les fleurs remplacées. C’est si étrange, ce tout petit cimetière, comme un écrin immaculé contenant comme autant de bijoux précieux, une série de tombes - dont les dates s’étalent sur environ cinquante ans, certaines toutes récentes ! Il est entouré de hauts arbres touffus; au travers de leurs branches j’aperçois à peine un bout de ciel; le chant même des oiseaux, les bruits de la forêt atténués, ne semblent pas pouvoir parvenir jusqu’à cet havre de mort.
Je reviens, tout perplexe, à la maison... et c’est finalement le troisième soir qu’il se passe quelque chose ! Il a plu toute la journée et je ne suis sorti que pour abriter tant bien que mal mon vélo sous des branches basses... et je reste quelques instants interdit, la pluie me dégoulinant dessus, car ces branches me semblent encore plus proches de la maison. Je suis en train d’écrire à la lueur d’une bougie lorsque j’ai la soudaine impression que je ne suis pas seul, que quelqu’un marche dans le grenier. Je n’entends que les coups de la pluie sur le toit, et rien d’autre; je ne perçois aucun bruit de pas sur les vieilles planches et pourtant tout en moi me fait pressentir qu’il y a une présence au-dessus de ma tête. C’est comme un souffle, comme des vibrations, comme l’écho de vibration qui est là; je ne peux en douter. Et cet être éthérique qui est là, se déplace très lentement d’un bout à l’autre du grenier, comme « une âme en peine » je me dis. Je reste figé; les yeux fixés au plafond je peux suivre sa progression. Qu’est­ ce que ça peut bien être ?
Et alors, la porte du grenier s’est entrouverte sans bruit; je frissonne d’anxiété et aussi d’effroi. Et je sens que l’ « être » descend lentement, lentement l’escalier. Je ne vois rien, je n’entends tien, mais c’est là; j’en ai la perception indubitable. Marche après marche, l’être descend tandis que je suis toujours assis à la table, frissonnant.
Je sens que la créature arrive en bas de l’escalier et s’arrête quelques instants; « elle » me regarde, c’est certain, de ses yeux d’un autre univers. Elle repart vers la porte de la cave en faisant une large courbe à travers la pièce. Je la sens s’approcher comme une forme diaphane dans le vide. Elle est là, là, juste en arrière de moi; je courbe le dos, je veux crier, je veux hurler, je veux m’enfuir
La créature passe en arrière de moi sans s’arrêter... et à ce moment, je sens sa main fine et tranchante frôler mon dos et me glacer en ma chair et mes os - jusque tard dans la nuit, je sentirai comme une eau suintant en mon dos. Alors à ce contact, à nouveau je veux crier, de douleur cette fois, mais ça m’est impossible. Lentement, l’être poursuit sa progression vers la porte de la cave qui, s’étant ouverte, la laisse entrer, puis se referme derrière elle. Ce n’est qu’alors que je peux recommencer à  bouger, et lourdement je m’affale sur le lit. Je sens cette douleur, cette morsure froide dans le haut de mon dos, d’une épaule à l’autre, mais tout mon corps, et mon esprit, me font mal. Je m’endors  fiévreux.
Mon sommeil est troublé de cauchemars qui semblent se suivre les uns les autres sans pose : je vois une monstrueuse tête aux yeux exorbités, aux crocs menaçants, se précipiter sur moi, me déchiqueter; puis je me sens couler dans une eau glaciale; je hurle, je hurle, mais une spirale qui tourne toujours plus vite m’emporte aux rythmes de sifflements striduleux qui me percent les tympans ....

*

*        *
Au matin, alors que le soleil brille, j’ai la nausée en m’éveillant; je me lève péniblement. Je bois un verre de cette eau si froide du seau, ce qui semble me ragaillardir; d’un coup, mes malaises semblent avoir disparus; plus rien. Je me sens bien, soulagé. Je déjeune et je sors. J’ai dans l’idée d’aller jusqu’à Gramont, histoire de me dégourdir les muscles. Il y a une sorte de dépanneur-restaurant-garage, seul lieu de rendez-vous des gens du coin.
En faisant semblant de rien, je pose quelques questions sur la maison de briques rouges. Je me fais passer pour un simple voyageur.
« J’ai vu une vieille maison de briques, un peu plus haut. Savez-vous si on peut la louer ?
-Quelle maison ?
-Ben, vous savez, c’est sur le deuxième chemin à droite en allant vers Brookdale; il y a une fourche, puis la maison est du côté gauche. Une maison en briques, qui a peut-être 60 ou 70 ans.
-Non, on connaît pas ça.
-Et puis, pas loin il y a un petit cimetière.
-Non, vraiment j’sais pas de quoi tu veux parler, mon jeune.
Je reviens un peu penaud et beaucoup perplexe, et en chemin je décide de partir, de quitter la maison ce jour même, de prendre mes cliques et mes claques comme on dit, et d’oublier cette mauvaise histoire; et tant pis pour mon bonhomme... Mais juste à ce moment, il se passe quelque chose dextraordinaire, d’incroyable... j’en tombe presque de vélo. J’entends une voix qui m’appelle par mon nom !
« Siiiiimoooon... »
Je mets pied à terre. Je cherche affolé entre les arbres, entre les rochers.
-Siiiiimoooon...
C’est comme un lent et long appel chuchoté en un souffle. Est-ce que ça vient de l’intérieur de ma tête?
-Siiiimooon... Sauauauve-moi !...
J’ai déjà écrit en un poème « ta peau est douce comme un soupir d’amour » et ce vers me revient en mémoire à cet appel : cette voix est douce comme un soupir d’amour, un amour désespéré; elle me caresse du dedans, elle me grise, s’irradie dans tout mon être.
C’est fini; je n’entends plus rien, mais je sais que je partirai plus.
Une fois revenu à la maison, et je fixe les arbres qui semblent encore s’être rapprochés, et la petite église au loin; j’entre, j’ai pris une décision. Je pose mes affaires et je sors le chandelier et une bougie que j’allume : j’ai décidé d’aller voir au grenier.
Je suis un peu nerveux c’est sûr, un peu craintif et la flamme vacille. De bas de l’escalier, je contemple la porte de bois qui pourrait s’ouvrir sur l’enfer même. Je pose mon pied sur la première marche, et puis sur la deuxième, et lentement je monte. Mon cœur bat si vite; je devrais reculer, mais en même temps, je dois savoir. Je suis finalement tout en haut de l’escalier; j’ai peur de pousser la porte, de simplement la toucher, peut-être brûlante ou glaciale. Je l’effleure du bout des doigts; je ne sens que la texture rugueuse du bois. Enfin, je pousse la porte qui grince fortement.
Le grenier est rempli - et c’est vraiment l’expression appropriée - d’une noirceur opaque - comme le serait un trou noir. La flamme de la bougie ne peut éclairer que quelques centimètres. Je ne peux seulement pas voir mes pieds. L’obscurité semble palpable, concrète, gluante, mouvante; j’ai l’impression qu’en refermant les doigts j’en attraperais une poignée. Je ne peux voir que ma main qui tient la bougie, et un peu de mon poignet. Ma main semble sortir tout droit de l’obscurité, ne semble plus être rattachée à mon corps. C’est terrifiant ! S’il y a des êtres tapis dans le fond de la pièce, il m’est impossible de les apercevoir. Je me dis qu’il n’est plus question d’explorer plus avant le grenier et je me retourne pour redescendre, les jambes quelque peu flageolantes.
Et c’est alors que là, accrochée sur le mur, à hauteur d’yeux, tout près de mon visage, je vois une photo dans un cadre; une vieille photo en noir et blanc dans un cadre ovale en bois. J’approche la bougie. C’est la photo d’une jeune femme debout près des arbres. On ne peut voir ses traits car elle est aux trois quarts tournée et ses longs cheveux lui cachent le reste du visage. Elle a le bras droit semi-levé, le coude plié, la paume de sa main tournée vers le haut, les doigts joints et un peu repliés comme si elle voulait garder un peu d’eau ou de sable au creux de la main. Et au loin, très loin, sur la photo, le clocher d’une église. Ce petit détail me frappe; je me demande comment avec les moyens techniques de l’époque de la photo, un arrière-plan avait pu être capté avec autant de netteté.
De longs moments, j’observe la photographie, oubliant l’obscurité menaçante du grenier, et j’ai ce nom dans la tête sans savoir comment il y est venu : Sylia, Sylia... Est-ce le nom de cette jeune femme ? Et qui est-elle ? Que lui est-il arrivé ? t-elle été tuée dans ce grenier ? S’est-elle noyée dans la source glacée ? Est-ce à moi de le découvrir ? Ces questions me donnent le vertige; je tourne la tête pour redescendre... mais alors le vertige me prend bien d’avantage, et je crie : l’escalier a disparu; la porte ne donne plus que sur un gouffre sans fond, un trou de noir opaque.
Je crie; je crie plus fort pour essayer de me libérer de toutes mes peurs, de tous ces maléfices. Et en même temps, je me sens attiré, aspiré, par le vide et j’y tombe. Je crie sans fin. Je tombe, il me semble, pendant des heures et des heures, mais le temps n’existe plus. J’ai l’impression que deux bras me soutiennent et me portent en un épouvantable espace-temps de tourmentes éternelles...
Et je me réveille dans mon lit : il fait grand jour. Après un long moment, je me lève, tout tremblant, en sueur. Est-ce que ça n’a été qu’un cauchemar de plus ? Ou réalité plus horrible encore ?
Je bois de cette eau glaciale goulûment. Levant les yeux, je vois que la porte du grenier est fermée.
Je ne sais pas si c’était un rêve ou la réalité, mais le fait est que je suis épuisé, vidé Toute la journée, je reste sur la galerie à essayer de lire, mais mes yeux s’abaissent tous seuls ou alors se lèvent pour suivre la fuite pesante des nuages.
Le soir, la même présence est dans le grenier. Je la « sens »; je n’entends rien, mais je la suis en sa marche de tout mon être. Elle part du même coin gauche jusqu’à la porte qui s’ouvre sans bruit. « Elle » va descendre. Sylia, Sylia, qui es-tu ? Elle s’arrête un moment en haut de l’escalier, puis reprend sa marche, passe par derrière moi sans s’arrêter et à nouveau, me frôle de sa main glaciale.
J’ai murmuré : « Sylia, Sylia, que veux-tu que je fasse ? »
Bientôt, je m’aperçois, presque comme une illumination, de quelque chose : un peu plus chaque soir, graduellement, Sylia apparaît ! Oui, je me dis, je commence à voir sa silhouette; ce n’est qu’une clarté très faible, blafarde, et chaque soir, lorsqu’elle descend du grenier elle devient un peu plus visible. Je peux la voir bientôt un peu plus nettement, comme un spectre livide, mais je la devine extraordinairement belle, infiniment séduisante. Elle est exactement comme sur la photo : le bras droit à demi-levé, la paume vers le haut et tête tournée vers le côté, ses cheveux tombant sur sa joue et sur son épaule; je ne peux pas voir son visage.
Je suis obnubilé. Dans sa main, elle porte un peu de ce fluide glacé puisé à quelque source immatérielle qu’elle me fait couler le long du dos à chacun de ses passages.
« Sylia... Sylia... qu’est-ce que tu me veux ? » je m’entends dire, mais elle passe et ne répond pas. C’est à chaque fois le même pas, le même rythme, le même arrêt au bas de l’escalier, la même démarche au ralenti sur le plancher qui ne provoque aucun craquement, le même geste de la main le long de mes épaules et ce fluide si froid qui me pénètre la chair, que je peux sentir s’irradier en moi jusqu’à la moelle de mes os.
Un soir, d’un effort surhumain, je tourne la tête et je la vois, une fraction de seconde, avant qu’elle ne disparaisse dans la cave, sans qu’elle ne s’aperçoive de mon coup d’œil !... et horreur ! la peur me fait tressaillir : au lieu d’un visage humain, je vois la tête de la bête monstrueuse de dehors ! Je suffoque; ma tête semble éclater. Comme un fou, je me précipite vers la porte croyant que je ne pourrais pas m’échapper du domaine gardé de ce monstre... mais à mon étonnement, j’ouvre sans difficulté, et doucement, après avoir contempler le ciel étoilé quelques instants, je reviens me coucher.
*
*       *
Est-ce que je commence à m’habituer à ce spectre, à cette « présence » ? Pendant quelques jours, suite à mon regard furtif, elle ne reparaît pas. Je crois que j’en viens même à regretter ses venues, sa lente descente de l’escalier, sa lancinante marche. Je sais que je ne dois absolument rien tenter, n’esquisser aucun geste, ne pas chercher à la toucher, ni à voir son visage; il me faut simplement la regarder, la contempler comme elle est, comme elle veut être. Je m’en veux de ma stupidité; je me morfonds, je dépéris presque à l’attendre en languissant; je me sens de plus en plus faible, et le plus souvent, je reste allongé sur le lit, buvant de temps en temps une gorgée d’eau.
Et finalement, le dernier soir - ce soir qui sera celui du paroxysme de l’horreur - elle est revient.
Elle  descend  lentement  l’escalier jusqu’en  bas,  et je  l’appelle,  murmurant : « Sylia, qui es-tu ? »
Et tout-à-coup... je reste figé de saisissement : elle fait un signe de la main, comme pour calmer mes anxiétés ! Je retiens mon souffle. Elle s’approche de moi ! Elle s’arrête. Je sens mon cœur battre à tout rompre. Elle lève tranquillement le bras et de sa main elle désigne l’escalier... et ce que je vois décuple ma stupeur !
Je lève les yeux et je vois, descendant l’escalier à sa suite, toute une file d’autres spectres, cadavériques, prostrés, hagards, l’un en arrière de l’autre; et ils suivent le même parcours, docilement, d’un même pas pesant. Le cortège se perd en haut de l’escalier dans la noirceur impénétrable du grenier mais je suis convaincu qu’il doit y en avoir des dizaines et des dizaines d’autres encore. Les yeux de chacun de ces êtres immatériels me terrifient : des yeux morts sur des êtres morts.
Ils disparaissent dans le sous-sol de la maison, et par la fenêtre je les vois, sortant de je ne sais quel trou dans la terre, se diriger en direction du petit cimetière. Malgré ma peur, je veux voir. Je me lève en tremblant pour regarder mieux par la fenêtre. Et c’est alors, en faisant ces quelques pas, que j’atteins le comble de l’effroi : le plancher ne craque plus sous mes pas ! Oui, je comprends, trop tard, je comprends !
Horrifié, je sens la panique monter en moi; en hurlant, je me précipite vers la porte pour m’enfuir ... mais elle résiste. Je tire de toutes mes forces, décuplées par la peur, mais une bien plus grande force la maintient fermée. Je comprends, je comprends tout : je vais devenir, je suis en train de devenir comme ces spectres, comme ces morts condamnés à la soumission totale à Sylia pour l’éternité. Je comprends que tous ces spectres, ce sont les êtres enterrés au petit cimetière de l’église impossible, ils doivent entretenir les propres tombes. Je comprends que Sylia, c’est la bête du mal et de la mort, qui pour expier quelque inexpiable crime, se nourrit d’âmes humaines; que c’est la hideuse idole qui m’avait intrigué... et invité. Je comprends que je vais être sa prochaine proie, que je suis déjà, depuis que j’ai franchi le seuil de cette maison maudite, son innocente proie. Je comprends que j’ai déjà franchi les premières limites de son domaine démoniaque; je comprends que j’ai déjà un pied dans cet univers du tombeau... car le plancher ne craque plus sous mes pas.
 « NOOOOON !! NON ! NON ! »
Je hurlais en essayant d’ouvrir la porte de tous les efforts que je pouvais puiser en moi. Je la martelais. J’étais hystérique. Jamais je ne parviendrais à l’ouvrir. Vite, à une fenêtre. Mais déjà Sylia s’interpose... et quels changements en sa grâce diaphane ! Elle me barre la route et je vois son visage qui n’a plus rien de réel : hideux, horrible, terrifiant ! Elle a d’immenses yeux exorbités, une gueule aux crocs saillants, une peau de pierre; monstrueuse créature mi-loup mi-ours.
Elle a la gueule prête à me dévorer et pousse des grognements écœurants de même voix doutre-monde du vieux bonhomme mais amplifiée cent fois. Déjà elle m’enserre de ses bras qui semblaient si frêles, mais cependant si puissants. Je l’ai repoussée vivement, mais aussitôt les meubles, la table, les chaises, le lit, le vaisselier, le poêle, les planches même, se sont mis à tournoyer dans les airs; ils me frappaient de coups que me coupaient le souffle, qui me tuaient. Non, non, je ne voulais pas ! Le plafond se rapprochait. Le gouffre sans fond qui m’avait fait perdre conscience s’ouvrait sous moi. Les spectres se dandinaient en un rituel macabre. Sylia me lacérait de ses griffes et mugissait d’extase, d’une folie machiavélique. Elle savait qu’elle allait m’avoir à elle à tout jamais. Je me débattais encore et encore; les coups venaient de tous côtés. J’ai voulu prendre le tisonnier pour me défendre, mais il est devenu rouge, incandescent, dans ma main. Je l’ai lâché en hurlant de douleur. J’allais succomber et je suis tombé à genoux. Je me suis cramponné au lit, et les couvertures devenues noires et visqueuses m’étouffaient comme un linceul, une pieuvre sanguinaire. En me débattant, j’ai bousculé la petite table de chevet et la cruche d’eau s’est renversé et l’eau a coulé et a brûlé le plancher comme un acide en fusion dégageant des volutes fétides qui m’ont fait suffoquer; et mon appareil de photos aussi est tombé sur le sol. En un ultime geste de désespoir, je l’ai empoigné et je l’ai lancé par la fenêtre... qui a volé en éclats !
Par cette trouée dans les carreaux, l’univers a commencé à percer. Un peu comme le filet d’une source. Je voyais les arbres et le paysage; je voyais la lumière de la lune s’écouler par cette trouée. J’ai senti tout de suite que ce trou dans la fenêtre, c’était mon salut. Toujours roué de coups, étouffant, je me suis mis à agrandir le trou. J’avais les mains et les bras en sang; des morceaux de verre restaient plantés dans ma chair jusqu’aux os, mais je continuais quand même.
Sylia, en rugissant, s’est précipitée sur moi, plus répugnante et plus effrayante encore. Sa gueule, ses yeux, ses mais s’étaient agrandis démesurément. Elle me tenaillait, me lacérait de ses crocs et de ses griffes. Mais le déferlement de l’univers extérieur s’accroissait; tout dévalait dans la maison : les feuilles mortes, les branches, les herbes, le ruisseau, les collines, les pierres, les clôtures, le vent, l’air, les nuages, la clarté des étoiles... De toutes mes dernières énergies, je me hissais sur le rebord de la fenêtre luttant pour m’extirper de la tombe à contre-courant de ces shéols impétueux. Sylia s’agrippait à mon cou, mon corps, me mordait, en poussant de rugissements  épouvantables.
Je ne sais pas comment j’ai pu franchir la fenêtre. Les éclats de verre me tailladaient le ventre. J’entendais cette voix satanique secouer toute la maison; la terre même semblait vaciller. Enfin, je suis tombé sur le sol, lourdement; j’ai rampé un peu et je me suis évanoui. Et juste avant, ai-je vu, en entendant un dernier hululement assourdissant, une nuée de vapeurs blanchâtres s’échapper par la fenêtre ? Je sombrais dans le noir.

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On m’a retrouvé après je ne sais combien de temps, au bord du chemin, ensanglanté, en loques, délirant. M’étais-je traîné jusque-là ? Ou quelque force de Mal ou de Bien m’avait-elle porté loin de ce lieu démoniaque ? Qu’importe, je suis vivant; enfin, en apparence oui, mais mon corps et mon esprit et mon âme resteront à jamais marqués, défigurés.
Il y a près d’onze mois maintenant que ces événements ont eu lieu; il y près d’onze mois que je suis en convalescence d’abord à l’hôpital où l’on m’avait transporté, puis dans cette maison de repos je me trouve maintenant, au bord de l’Outaouais dont je regarde les eaux dociles couler vers le fleuve puis la mer.
Les gens qui m’ont trouvé avaient cru qu’une bête sauvage, un loup ou un ours, avait attaqué un promeneur imprudent. Mais nul, ni ces gens ni les médecins, n’a pu expliquer ces innombrables éclats de verre sur tout mon torse et mes bras, ni cette atroce brûlure à ma main, ni même encore cette sorte de « lèpre » qui me pelle le haut du dos d’une épaule à l’autre. Et moi je ne dis rien.
Et je n’ai rien dit, pas un mot. Je n’ai pas ouvert la bouche depuis ces événements de la maison en brique rouges, car je sais, je sais de la façon la plus indéniable que si j’essaie de prononcer quelque parole, il ne sortira de ma gorge que des grognements doutre-monde.