lundi 24 novembre 2014

Soixante ans de pen

                Aussi loin que j’me souvienne, j’ai toujours été en prison, au pen. Je n’sais pas trop ce qui s’est passé, mais j’ai du y rentrer très jeune, avant l’âge de raison peut-être. Je n’ai aucun souvenir de ma vie avant.
                Je me plains pas. On me nourrit; j’ai mes trois repas par jour, je mange bien; c’est fade, c’est monotone, ça manque de sel, pis le café est souvent tiède, mais c’est correct. J’ai quelques loisirs, la télévision surtout, je r’garde des films, des jeux, des séries; je r’garde le hockey l’hiver, pis le baseball, l’été. J’peux lire des livres, des journaux, j’ai même droit à des revues cochonnes. Je peux fumer si j’en ai envie, mais il faut que j’paye mes cigarettes avec mon allocation. J’ai des activités; je peux faire du sport dans un gymnase, je peux aller dehors faire une marche; dans la cours du pen il y a même un petit jardin que j’arrose une fois par semaine l’été. Il y avait aussi une piscine, mais elle a été fermée. Faut croire que c’est pour des raisons de sécurité. Je prends ma douche deux fois par semaine. Le matin, je pars travailler; je fais le ménage dans d’autres parties du pen, je nettoie les toilettes, je mets du papier à mains, je lave les planchers, je passe la moppe, je passe la polisseuse, j’astique le bord de fenêtres, je vide les poubelles. Comme il y a pas grand monde à qui parler, j’dis bonjour aux gens que je croise, d’autres prisonniers comme moi ou même des gardiens, sans que je sache faire toujours la différence. Il y a un homme qui me salue toujours et qui me sourit, c’est peut-être l’aumônier, je ne sais pas, j’lui ai jamais demandé. Je rentre à midi pour manger, pour me détendre. Puis le soir, quand j’ai fini mon ménage, je reviens au pen pour la nuit. Il y a peu de gardiens, en tout cas j’en vois pas beaucoup. La prison, c’est pas mal dans la tête. On finit par s’habituer. C’est d’même. Après quarante ans, on le sait; on sait qu’on ne peut pas s’échapper, pas la peine d’essayer; on sait qu’on va finir ses jours en prison; je sais que j’ai commencé ma vie en prison pis que je finirai mes jours en prison; c’est la vie, c’est le destin. J’connais trop ces murs pis ces couloirs pour vouloir en changer. J’pense que je saurais même pas quoi faire dehors. J’pense même que c’est mieux d’même. Je s’rais ben qu’trop dépaysé. Moi dans mon dossier SGD, c’est écrit « sentence indéterminée »; ça veut dire que j’ai eu une sentence pour un crime que j’ai commis mais que je ne sortirai seulement lorsqu’un juge jugera que toutes les conditions seront en place; autant dire jamais.
Ça ne m’empêche pas de dormir, non. Je dors bien. Des fois je m’dis qu’ils ont peur que j’me réveille pas, ils ont peur de que je meure en dormant. Tout ce que j’sais, c’est que j’en ai pour soixante ans. Après un certain âge, on te fait plus travailler. On te laisse tranquille, on te laisse mourir tranquille. On autant que t’es pas trop malade, ça va. Des fois, j’me dis que c’est pas une vie; j’me dis que soixante ans de pen, c’est pas une vie, mais c’est la mienne, je n’en ai pas d’autre, pis dans le fond, est-ce que je voudrais en changer ? J’connais rien d’autre que l’pen. J’me souviens de rien d’avant.  Où c’est que j’pouvais bien être avant ?... J’le sais même pas. Les murs sont repeints régulièrement. J’ai droit au coiffeur qui me coupe les cheveux ben courts; il y a un dentiste; pis j’peux aller voir l’infirmière si j’en ai besoin, elle est ben fine, pis cute à part de d’ça. Je lui dis un beau bonjour mademoiselle avec un beau sourire. Elle a une voix douce; pis elle a des beaux yeux, pis une belle bouche; des fois, j’me revire les yeux pour voir son postérieur. Elle me donne des pilules. C’est vrai que j’ai pas droit d’avoir de femme. Ça c’est dur. Je sais ben que j’étais pas fait pour vivre avec quelqu’un, mais jamais de femmes, c’est dur…
Une fois par année on me prend en photo pour mon dossier SGD; des fois j’souris, des fois je souris pas. Pis qui c’est qui va le regarder. De temps en temps je rencontre le psychologue, pour voir si je ne suis pas devenu fou. Hi, hi, hi. J’lui raconte toutes sortes d’histoires insignifiantes pour me faire plaindre un peu, pis il trouve que j’suis pas fou en fin du compte. J’voudrais surtout pas qu’il m’envoie voir le psychiatre; j’voudrais surtout pas être enfermé avec les fous ! Je vois aussi mon ALC, mon agent de libération conditionnelle, mais qu’est-ce qu’il peut bien me dire ? je ne serais jamais en libération conditionnelle. J’ai pris soixante de pen.

Pis, au fil du temps, je me suis aperçu d’une affaire, j’en ai découvert une comique : je ne suis pas le seul ! Il y a en ben d’autres dans mon cas, ben ben d’autres comme moé qui sont au pen pour ben longtemps. Pis le pire c’est qu’eux autres non plus, ils savent pas pourquoi. Ça s’rait-tu que c’est injuste ? Ça s'peux-tu de venir au monde pour être envoyé au pen ? J’sais pas trop.

lundi 17 novembre 2014

Dix mois

Le jour où les jours ont pris fin annonçait la fin de la vie sur terre.
Les trente personnes qui se trouvaient dans la station orbitale JICA (Joint International Cosmos Adventure) avaient regardé se dérouler les événements au début avec surprise, puis de plus en plus perplexes. Elles avaient essayé de ne pas s’alarmer (après tout elles avaient été sélectionnées pour leurs qualités de leadership, pour leur capacité à dominer leur stress et leur habilité à réagir aux situations d’urgence) mais quand toutes les communications avec la Terre s’étaient éteintes, là elles s’étaient rendu compte qu’il se passait quelque chose de grave.
Dans la station orbitale se trouvaient surtout des scientifiques; et les scientifiques ne se font pas la guerre. Spécialistes en cosmographie, en astronomie et en astrophysique côtoyaient botanistes et experts en exobiologie; médecins, géochimistes et mécaniciens parlaient le même langage et s’entendaient sans problème.
Le commandant de l’équipage avait bien entendu su vite prendre les choses en main.
JICA continuait son irrésistible ballet autour de ce qui avait été la terre. Après plusieurs semaines de tentatives infructueuses, il n’y avait toujours pas ni communications avec la terre si même signes de vie. Les seules images sur les écrans étaient des scènes de destruction, de dévastation, de gigantesques marées noires, de continents morts. Il avait bien fallu se rendre à l’évidence : la terre ne répondrait plus jamais !
La station orbitale comme tel n’était pas en danger et aucun de ces trois dizaines de rescapés ne se sentait que sa vie était menacée. Les immenses panneaux solaires de la station orbitale pouvaient lui fournir suffisamment d’énergie aussi longtemps que brillerait le soleil, c'est-à-dire environ cinq milliards d’années. Les plantations hydroponiques et les cultures bactériennes approvisionneraient ses occupants en nourriture sans problème. Toute l’eau était recyclée, et, par malchance, les réserves venaient à diminuer, on savait comment trouver de la glace sur une comète de passage. On avait décidé de cesser toutes les expériences sur les spécimens d’animaux qu’on avait embarqués à cette fin. Il fallait sauver ce qui pouvait être sauvé.
Un problème tout de même, un vrai, était vite apparu : l’avenir de la JICA et de l’existence humaine ne pouvait plus être assuré que par une nouvelle génération. Il fallait donc faire des enfants.
 Toutes les femmes présentes étaient en âge de procréer. Lesquelles seraient désignées  en premier pour tomber enceinte ? avait posé le commandant. Il y eut de longues et difficiles discussions.
Finalement, c’est aux couples déjà formés qu’on demande alors de se mettre à l’œuvre pour assurer une l’indispensable progéniture. Et devant l’urgence de la situation, ils se disent qu’ils doivent bien accepter.
Quand l’une des femmes devient enceinte, quelques semaines plus tard… on fait la fête dans JICA ! On sort quelques bouteilles de la réserve du commandant. Les deux médecins la suivent avec attention. Puis une deuxième femme quelque trois mois plus tard, se découvre à son tour enceinte. L’espoir grandit. Puis une autre aussi. L’optimisme règne. Entretemps, de nouveaux couples se sont formés. On va leur montrer à ces incapables, ce qu’eux qui forment l’élite de l’exploration spatiale peuvent faire.
Au septième mois, de sa grossesse la jeune femme a quelques complications; elle est prise de violentes nausées. Elle a quelques petits saignements et surtout son abdomen est continuellement secoué de violents de mouvements de bras, de jambes, de la tête. Comme si tous les petits membres du futur bébé se faisaient aller tous à la fois et sans arrêt. Malgré les soins de l’équipe médicale et l’attention de tout l’équipage l’état de la jeune femme ne s’améliore pas. Bientôt, la pauvre ne peut même plus dormir. Elle est épuisée, elle ne peut plus s’alimenter par elle-même. Sa santé se détériore. Son mari et les autres s’inquiètent. Les médecins décident qu’il faut faire naître le bébé en procédant à une césarienne. On met la future maman sous anesthésie et on la conduit à la clinique transformée en bloc opératoire. L’équipe médicale fera de son mieux.

Le médecin est allé voir le commandant :
- Oui, c’est ça, nous avons du détruire le « fœtus ». Et on va immédiatement opérer les deux autres femmes.
Pendant ce temps, la jeune mère se réveille; son mari est à son chevet.
-Qu’est-ce que c’est ? Un garçon ou une fille ? Vite, dis-moi !... 

lundi 10 novembre 2014

Avoir un enfant

                -Oh, et puis on ne vous a pas dit qu’on allait voir un enfant !...
                -T’es enceinte !?
                -Non, pas moi ! Es-tu folle ?? Non, qu’est c’est qu’vous pensez ? On a fait appel à une mère porteuse ! Mais ça faisait vraiment longtemps qu’on en voulait un; on a bien pensé à notre affaire, et puis finalement on s’est décidé. Qui aurait cru ça, hein Ti-Loup ?
 -On pense que c’est vraiment le temps idéal pour prendre la décision, Minou pis moi. On a tous les deux un emploi, avec une bonne pension; on a la maison, les deux voitures, on a encore quelques dettes, mais rien d’ingérable. Il faut pas oublier qu’un enfant ça coûte cher; il faut être capable d’assumer les dépenses. On dit qu’élever un enfant jusqu’à l’université, ça coûterait proche de 500 000 dollars. C’est inhumain de faire des enfants sans pouvoir leur assurer le minimum, sans leur fournir un certain niveau de vie. Il faut pouvoir lui assurer un avenir.
-Pis moi j’pouvais pas perdre une année de salaire, au moins ! pour tomber enceinte. Ça fait que pour trouver une mère porteuse, on a mis une annonce sur internet; vous savez il y a pleins de sites exprès pour ça; pis ça, ça va partout dans le monde. On a trouvé une jeune femme de l’Ontario. Au Québec, il y a bien que trop de tracasseries administratives ! Ça en finit plus, mais nous on a cherché aux États-Unis, les lois sont moins strictes, pis c’est proche. Mais finalement on a trouvé en Ontario. Une fois trouvée la mère porteuse, j’aurais pu aller en clinique de fertilité pour me faire extraire quelques ovules comme on a pensé au début, mais vous savez que c’est, j’ai pas le temps, pis on sait jamais, les conséquences à long terme, tout ça, ça pourrait affecter ma fertilité future, ou même ma santé; j’suis pas si forte que ça quand même. J’voulais pas trop me faire jouer dedans, pis me faire rentrer toutes sortes de seringues, j’sais pas... Non, non ! pis les hormones et les médicaments, moi je ne sui pas trop forte là-dessus. On a acheté des ovules sur internet, pas de n’importe qui, non, non, une jeune femme de Pennsylvanie.
-Des fois que l’ovule  parlerait anglais !
-Ti-Loup !! C’est pas la première fois qu’il la fait celle-là, mais moi j’dis qu’il faut pas faire de farce avec ça ! On sait jamais; ça peut porter malheur. Ça arrive tout congelé dans un paquet exprès, c’est vraiment pratique. Ensuite, là on est allés dans une clinique d’infertilité, Oh ! mais avant ça… vas-y, toi, Ti-Loup.
-Ben,  comme je sais que mon sperme n’est pas de bonne qualité, ça, ça vient sans doute de mes parents, en tous cas c’est quelque chose de génétique, on est allé dans une banque de sperme. Des banques privées, il y a plusieurs à Montréal, il y en avait même une à Brossard, quand on y pense ! On a le droit de choisir le donneur, on connait tout sur lui, son âge, son origine ethnique, ses caractéristiques physiques, combien il mesure, combien il pèse. La seule chose qu’on a pas eu, c’est une photo. Mais on a trouvé quelqu’un qui, dans l’ensemble me ressemble pas mal.
-Là on est parti dans une clinique de fertilité avec la mère porteuse, le spécimen de perme qu’on avait choisi et notre ovule et ils ont tout bien fait ça. Heureusement que tout était remboursé par l’assurance-maladie. Ils ont fécondé l’ovule avec le sperme. Pis le plus beau, c’est qu’on peut tout suivre l’évolution de l’embryon au jour le jour, il y a une même une application sur ton téléphone cellulaire, tu peux tout voir ! Le troisième jour, ils ont introduit le mini embryon de notre futur enfant dans l’utérus de la mère porteuse, qui a subi un traitement aux hormones. Je te dis que la seringue elle est longue comme ça, moi qui a peur des piqûres ! Mais faut ce qu’il faut comme on dit ! Mais tout c’est déroulé numéro un ! La mère porteuse vit sans son appartement en pas tellement loin d’ici et elle va à la clinique une fois par semaine. Tout est légal : on n’a pas triché ! On lui a fait signer un papier comme quoi cet enfant était à nous et qu’elle ne le réclamerait pas. Elle ne recevra que la somme promise.
-On s’est acheté un livre sur tous les prénoms du monde : il fallait lui donner un prénom fort, il faut qu’il parte du bon pied dans la vie, quelque chose comme Pierre-Alexandre ou Charles-Antoine.
-Pendant longtemps on a pensé à Désiré... Mais finalement on a lu dans notre livre que Félix, ça voulait dire : Bonheur. Cet enfant-là va être notre «  bonheur » toute notre vie !

-Tenez voilà une photo de notre futur bébé, on sait déjà que c’est un garçon. On l’a mis sur tous nos sites Facebook. Vous pensez ! Il mérite bien ça. On pourra même assister tous les deux à l’accouchement ! Après tout c’est notre enfant à nous ! Tiens, j’ouvre une autre bouteille pour fêter ça !

lundi 3 novembre 2014

Marie-Marthe a un cancer

                À l’université, Marie-Marthe avait fait comme bien d’autres avant elle et bien d’autres après elle : elle avait commencé des études en psychologie puis avait dévié vers l’enseignement parce qu’elle avait trouvé les études en psycho trop rigides, trop académiques, trop désincarnées. Elle, elle voulait surtout aider les autres, travailler avec les gens. Et quand elle avait fait ses stages, elle s’était aperçu qu’elle aimait ça travailler avec les enfants.
À son premier poste, dans une école de Ville-Émard, une banlieue peu favorisée de Montréal, on lui avait confié une classe de deuxième année. Elle avait devant elle vingt-quatre bout d’choux, à qui elle faisait croître les apprentissages, à qui elle apprenait à lire et à compter; elle leur faisait découvrir tant les rudiments de la langue française, les mots, les syllabes, que les quatre opérations mathématiques; elle leur donnait leurs premiers notions de géographie, et les grands principes du cours d’enseignement éthique et culture religieuse. Elle aimait les voir progresser; elle était fière d’elle.
Marie-Marthe s’était acheté une voiture, une petite maison et les meubles pour la remplir dont un vélo d’exercice dont elle ne se servait pratiquement jamais. Elle avait aussi des étagères pleines de livres. Les fins de semaine, elle sortait avec des amies avec qui elle prenait quelques bières et quelques joints. Elle avait eu des amants, périodiquement et temporairement. Celui qu’elle avait gardé le plus longtemps, c’était François, le père célibataire en garde partagée de l’un de ses élèves, Pascal, un mignon petit garçon. Il était écrivain amateur, musicien de talent, végétarien, pacifiste, militant de gauche et écologiste convaincu. Ça avait duré presque une année complète. Il était venu à la rencontre avec les parents en automne et ils étaient tous les deux tombés sous le charme de l’autre. Ils avaient projeté de partir en vacances les trois ensemble dans les Maritimes en camping pendant les vacances estivales. Mais à la fin juin, il avait fait une dépression dont il ne s’était pas bien remis.
                Elle l’avait bien regretté. Et Marie-Marthe avait poursuivi son train-train quotidien d’enseignante au primaire, semaine après semaine, se dévouant pour des cohortes d’enfants sans jamais ressentir l’envie d’en avoir elle-même. Elle profitait de ces longues vacances pour voyager. Elle était allée en France, en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Islande. Un été, elle avait voulu voir l’Australie. Elle passait une semaine par année, chez ses parents en Abitibi, qui se faisait vieux mais qui ne voulaient pas quitter Malartic. Une année, à Noël, elle avait invité toutes ses amies dans un chalet qu’elle avait loué dans les Laurentides pas très loin d’un centre de ski. Ça lui avait coûté une petite fortune, mais elles s’étaient bien amusées.
                Un peu après avoir le cap de la trentaine, c’est le choc : un matin en prenant sa douche, en se préparant pour aller à l’école, Marie-Marthe sent une petite boursouflure sur le côté de son sein gauche. Toute la journée elle est inquiète; pour le faire exprès, les enfants sont plus turbulents que d’habitude. Sur l’heure du midi, elle téléphone pour prendre rendez-vous… dans deux semaines ! Deux semaines à se faire du mauvais sang, deux semaines à stresser !
Elle a toujours fait ses auto-inspections routinières, explique-t-elle au médecin, qui examine ses seins sous toutes les coutures. Il l’envoie passer une mammographie : encore six semaines de plus à s’inquiéter ! C’est la première fois qu’elle passe une mammographie. La technicienne essaye tant bien que mal de la mettre à l’aise lui expliquant ce qu’est la nouvelle technologie numérique, CR. Les résultats lui seront communiqués par son médecin. Un autre mois d’attente. Ce jour-là, peut-être que son médecin est pressé, peut-être a-t-il eu une mauvaise journée, mais c’est presque brutalement qu’il lui annonce le diagnostic de cancer. Elle doit se faire opérer de toute urgence.
Marie-Marthe entend le médecin lui dire qu’elle devra passer une biopsie pour qu’on soit vraiment sûr, et lui signe une ordonnance. La biopsie est un examen envahissant, on lui fait un prélèvement avec une assez grosse aiguille. L’attente des résultats de la biopsie est très angoissante. C’est le premier été depuis longtemps où Marie-Marthe ne fera pas de voyage. Elle réfléchit plutôt à tout ça, assise sur le balcon de sa maison, se disant que la vie est injuste et fragile. Devrait-elle appeler sa mère ? Pourra-t-elle recommencer à enseigner en septembre. Elle a déjà demandé un congé de maladie d’un mois qu’elle devra certainement renouveler. Que se passerait-il s’il lui arrivait quelque chose ?  
Le médecin qui a étudié les résultats de la biopsie a conclu à un cancer de type carcinome lobulaire infiltrant. Elle devra vivre avec un sein en moins. Une mastectomie !
Encore un autre mois d’attente avant son hospitalisation. L’opération se passe bien. Personne ne vient la voir car finalement elle ne l’a dit à personne; sa voisine s’occupera de nourrir son chat, d’arroser ses plantes, de ramasser le courrier.
Le chirurgien vient la voir dans sa chambre le lendemain même, le sourire fendu jusqu’aux oreilles. Elle a bien fait ça. On va faire des analyses. Elle devra prendre des médicaments pendant quelques mois. Quand ce sera cicatrisé, on lui prendra des mesures pour une prothèse. Et pendant les prochains jours ce sera le médecin de gare qui s’occupera d’elle.
                Marie-Marthe devra apprendre à vivre avec un seul sein, comme une demi-femme. Elle dort mal; elle fait des régulièrement des cauchemars. Prendre une douche est un véritablement calvaire. Elle pleure et pleure sans pouvoir s’arrêter. Regarder sa cicatrice est une torture morale à la limite du supportable. À son retour au travail, en novembre, elle sent qu’il y a quelque chose d brisé en elle. Elle essaye tant bien que mal de garder son naturel avec les enfants, mais que les journées lui semblent longue ! Ses collègues remarquent bien qu’elle est différente. Mais elle n’ose pas parler de ce qui lui est arrivé, de ce qu’elle est devenue. Juste une fois, après les heures de classe, en larmes, elle se confie à sa directrice. Elle ne sort plus avec ses copines d’ailleurs la plupart d’entre elles sont maintenant en couple et ont des enfants. Pour Marie-Marthe, c’est fini l’amour, fini la vie; elle n’osera plus draguer comme avant. Quel homme voudra d’elle ? Quel homme la désirera ? Quel homme la regardera dans l’état où elle est ?
 Deux années passent. Marie-Marthe a fini par le dire à ses parents. Elle s’étiole et ils se désolent sans rien pouvoir faire.
Jusqu’au jour où Marie-Marthe reçoit une de lettre la convoquant à l’hôpital.
                -Qu’est-ce qu’il y a ? On m’a découvert un deuxième cancer ?
                Non, ce n’est pas ça; c’est pire, pire que tout ce que Marie-Marthe pouvait imaginer : elle n’avait pas de cancer, on lui a fait l’ablation du sein pour rien. Selon une analyse de l’Institut national de santé publique du Québec la technologie CR fait considérablement grimper les taux de faux tests positifs. On imagine même une hausse de 25% de faux diagnostics positifs par rapport à 3% auparavant. Plus cinq mille femmes au total depuis l’introduction de cette nouvelle technologie.
                Et la biopsie ? Cette nouvelle, il y a un mois, dans le journal lui était passée complètement sous le nez; celle de ce médecin, un oncologue, qui n’aurait pas fait son travail de façon professionnelle. L’ordre des médecins spécialistes a demandé que des centaines de rapports d’autant de patientes soient revus par des confrères. Sa biopsie aurait du être évaluée le docteur Hareguy celui qui n’a pas bien fait son travail; en fait, il n’a pas fait son travail et il a rempli des faux rapports totalement erronée; elles sont 228 femmes dans le même cas.


lundi 27 octobre 2014

J’ai vu Dieu et j’ai vu le diable…

Derinkuyu en Turquie est un lieu extraordinaire. C’est une ville souterraine à plusieurs niveaux s’étendant jusqu’à soixante mètres de profondeur dans la roche volcanique de la Cappadoce. Cet ensemble troglodyte date du 8e ou 7e siècle avant Jésus-Christ; peut-être a-t-il été construit par les Phrygiens ou encore par les Perses. Il était assez grand pour abriter jusqu’à 20 000 personnes avec leur bétail. Les salles de stockage et les caves contenaient leurs réserves de nourriture, de céréales, de vin, d’huile pressée, le fourrage pour les bêtes. L’approvisionnement en eau se faisait par des sources intarissables. On y trouvait étables et écuries aménagées, des salles communes, des réfectoires, des salles de bain, des chapelles.
Aujourd’hui, Derinkuyu se visite, en groupes avec un guide baratineur en principe. Mais en Turquie, comme en des nombreux autres endroits, il suffit d’un bakchich adéquat et n’importe quel guide fermera les yeux. Moi qui n’aime pas les visites guidées, je voulais y aller seul. Je suis donc descendu avec ma lampe de poche par une entrée dérobée que m’avait indiquée l’un des guides. J’ai descendu les marches creusées dans le roc et j’ai lentement parcouru les longs couloirs du premier étage. Au deuxième étage de ce fabuleux complexe est située une salle spacieuse avec un plafond voûté qui ressemble étrangement à un berceau. Les dépliants touristiques disent que cette salle était utilisée comme une école religieuse; quelques cavités adjacentes plus petites auraient servi de salles d’étude.
C’est là, dans ces fascinantes cavernes, que j’ai eu ma première vision. C’était il y a douze ans.
J’avais entrepris, cette année-là, un tour du monde. J’avais été propriétaire d’une galerie d’art pendant vingt ans et, à la mi-quarantaine, j’en avais un peu beaucoup assez du stress, de la pression, des responsabilités, des longues heures de travail. Je voulais prendre le large, je voulais voir un peu « ce que le monde a l’air ». J’ai vendu ma part à mes associés qui sont restés de longs jours ahuris de ma décision; j’ai vendu mon auto; j’ai vendu ma maison à Outremont. J’étais divorcé depuis quelques années; j’avais une fille de treize ans, Anne-Sophie. C’était le seul lien affectif qui me retenait, qui aurait pu me faire hésiter. Elle vivait chez sa mère. Je ne voulais pas la laisser, mais en même temps je voulais vraiment faire ce tour du monde. Un soir, je lui ai parlé, et j’ai promis que la prochaine fois je la prendrais avec moi, et je le croyais vraiment. Je lui ai dit sans la convaincre qu’elle aimerait certainement recevoir des cartes postales ou des lettres du monde entier. À cette époque, la technologie cellulaires n’était pas aussi développée : les liaisons skype ou les téléphones cellulaire n’étaient pas encore ce qu’ils devenus par la suite. Je ne manquais pas d’argent. J’avais mis suffisamment d’argent dans un compte bancaire pour payer la pension alimentaire durant un an. Les dépôts se feraient automatiquement.
J’ai commencé par une région facile l’Europe de l’Ouest : France, Espagne, détour par le Portugal, Italie… À Brindesi, j’ai pris un bateau pour la Grèce; j’ai vu Corinthe, Athènes… puis je suis rentré  en Turquie par Istanboul. Et c’est là que tout a commencé.
Là, dans l’une des petites cavités creusées tout le long du côté gauche de la grande salle de Derinkuyu, j’ai vu une drôle de lumière. Un peu perplexe, j’ai tout de suite éteint ma lampe. Mais la lumière brillait toujours. Je ne savais pas si je devais m’approcher ou m’enfuir. En fait, j’étais très calme. Je ne me sentais pas en danger. Je ne me suis jamais senti en danger. J’étais plutôt intrigué. Je me suis approché pour mieux voir. Subtilement, la lumière est devenue à la fois plus pâle et plus brillante. C’est difficile à décrire. Et j’ai vraiment eu l’impression qu’il y avait une pulsation dans la lumière. Son intensité croissait et décroissait presque imperceptiblement. C’était très bizarre. J’essayais de comprendre le phénomène. À la fin, j’ai senti comme une douleur dans le cou. Comme si on m’avait mis un poids entre les deux épaules, sur la nuque; et instinctivement j’ai baissé la tête… pendant quelques instants.
Lorsque j’ai relevé les yeux, la lumière avait disparu. Bien sûr, je suis allé voir dans la cavité. Il n’y avait rien; rien qui aurait pu être la source de la lumière. Je regardais partout, dans tous les coins, même vers le haut. Mais je n’ai rien trouvé autre que la pierre nue. Tout ça avait duré, je ne sais pas, peut-être dix ou quinze minutes.
Je suis ressorti tranquillement. Le soleil brillait de tous ses rayons. Cette région du centre sud de la Turquie est aride, une terre sèche, de la pierraille dénudée, d’une implacable impassibilité. Dehors des groupes de touristes faisaient la queue, des Grecs, des Japonais, des Français, et un autre groupe slave.
Le lendemain, c’était le jour où je devais téléphoner à ma fille. C’est sa mère qui répond et me dit qu’Anne-Sophie est absente, pourtant c’était l’heure convenue avec elles pour que je lui parle au téléphone. Elle me dit qu’il y  des problèmes avec l’argent dans le compte, et que si je ne paye pas la pension elle entreprendra des procédures pour me faire perdre ma fille pour cause abandon de mes responsabilités. Je demande à parler Anne-Sophie. Ma fille pleure au téléphone et j’ai de la difficulté à comprendre ce qu’elle me dit. Finalement, je dois lui promettre que je reviens tout de suite. J’enrage. J’avais tout préparé : mon itinéraire, mes escales, les lieux à visiter, mais je prends le premier avion pour Londres et ensuite un autre pour Montréal.
C’est un vol de la British Airways. Je m’installe encore maugréant de voir mon tour de monde disparaître; mais bon, je me dis que si ce qu’il faut pour ne pas perdre ma fille. Environ une heure après le décollage, je pensais à ces retrouvailles qui allaient être pénibles quand j’entends l’avion vibrer; il ne vibre pas vraiment mais moi, je l’entends. C’est comme un grand vent impétueux, comme le bruit d’un ouragan. Je n’ai jamais assisté à un ouragan, mais c’est à ça que je pense spontanément. Je me tourne d’un côté et de l’autre essayant d’interroger les autres passagers du regard, mais personne ne semble s’apercevoir de quoique que soit. Le bruit provient de l’avant de l’avion, de plus en plus fort, mais je vois personne ni bouger, ni réagir. Les gens font comme si de rien n’était. Pour moi l’avion va tout simplement se mettre à piquer du nez et s’effondrer. Le bruit sinue dans l’habitacle de gauche à droite, de droite à gauche, vers le haut, vers le bas, rebondit sur le plafond, évolue au raz du plancher, circule sous les sièges. Il traverse le mur et sort vers les ailes, de l’une à l’autre. Personne ne réagit, chacun devant son écran; le personnel ne perçoit rien. Alors le bruit vient tout droit vers moi. Il me traverse, me secoue intensément l’intérieur, pénètre dans ma tête. Je ne veux pas crier. Je ne peux pas crier. J’entends comme un interminable hululement dans mon crâne : Ouoummmmmm… Puis c’est tout, tout s’arrête.
 Qu’est-ce qui m’arrive ? Deux fois en quelques jours j’ai été victime d’hallucinations. Est-ce que je devrais m’inquiéter ?
La troisième fois, ce sera dans un rêve, quelques six mois plus tard. Dans ce rêve, je me retrouve dans une verte prairie d’Écosse. Pourquoi l’Écosse ? Je ne sais pas; je sais juste que je suis en Écosse. Je survole tranquillement des collines verdoyantes parsemées de quelques bosquets de peupliers. Au très loin, je vois la mer. Ça et là il y a un troupeau de moutons qui paissent. Au bout d’une vaste prairie, je vois une petite cabane de berger en torchis avec un toit de chaume et une fenêtre sur le côté. Elle est un peu délabrée par les années, mais ce n’est pas la demeure d’un pauvre. Les alentours sont bien entretenus. Il y a un parterre de fleurs. Toujours en planant, (en fait je ne sais pas si je plane : je sais simplement que je survole la cabane) j’en fais deux fois le tour. Je me retrouve debout devant la porte. Sans hésiter, sans même cogner, j’entre. Un homme est assis à une table, le dos courbé, les poings sous le menton; il semble méditer, perdu dans ses pensées, en regardant vaguement par la fenêtre. Je remarque qu’il a peu près de mon âge. Je ne le vois pas tout à fait de côté, pas tout à fait de dos. Je lui demande : « C’est à toi tout ça ? » Immédiatement je pense : Quelle question saugrenue ! Mais l’homme se retourne et se contente de me sourire avec une infinie compassion; c’est ce que je lis dans ses yeux, de la compassion. Je remarque qu’il a une barbe de quelques jours. Un sourire inoubliable. Le rêve s’est terminé et je me suis réveillé.
À partir de là, j’ai vraiment essayé de comprendre. J’ai acheté des livres sur le spiritisme, sur le prophétisme, la clairvoyance, sur les phénomènes paranormaux, sur tout ce qui a trait au parapsychisme, sans trouver de réponse satisfaisante. J’ai exploré, en vain, l’univers des hallucinations, des visions; j’ai côtoyé sans rien trouver une panoplie d’illuminés, de gourous, de maîtres spirituels. J’ai lit des volumes entiers sur le voyage astral et sur les apparitions des extraterrestres. J’ai cherché sur Internet si quelqu’un aurait eu les mêmes expériences que moi… et je me suis retrouvé avec plus 600 000 apparitions de la seule Vierge Marie.
Plus tard, peut-être deux ans plus tard, j’ai repensé à ces trois visions. En fait, j’ai vécu une quatrième expérience étrange. J’étais en République Dominicaine. Je suis dans un hamac avec une femme, une Mexicaine; en fait elle est naturalisée Américaine mais elle est née au Mexique. Elle s’était installée en Californie et travaille pour faire vivre sa famille restée au Mexique. Je l’ai rencontrée dans le bar où elle travaille. Elle a trouvé que ma barbe blanche ou que mon drôle d’accent ou les deux me donnaient du charme. Nous vivions alors relation aussi chaude que le soleil dominicain et tumultueuse que les tempêtes tropicales que le dévaste régulièrement. Je suis couché dans un hamac; elle est partie nous chercher à boire. Nous buvons beaucoup tous les deux. Tous les deux alcooliques. Soudain je sens comme une vague de froid arriver de la gauche; ça s’approche. Je suis glacé. Je frissonne. C’est une sensation horrible, terrifiante, comme si j’allais me congeler sur place, transformé en glaçon sans pouvoir rien y faire. Elle revient avec les verres et tout s’évanouit.
Aujourd’hui, j’ai fini par me dire, sans comprendre, que les trois premières visions, c’était la trinité : la lumière dans la grotte c’était Dieu, le vent dans l’avion c’était le Saint-Esprit, et le rêve c’était Jésus. Mais quel sens donner à la vague de froid qui a failli m’engloutir ?
Et puis un jour, il y a cinq ans, j’ai vu le diable. Vraiment, j’ai vu le diable. J’avais un petit appartement qui donnait sur le Parc Lafontaine à Montréal. Ma fille venait me rendre visite de temps en temps, une fois par mois à peu près et nous aimions y marcher bras dessus, bras dessous. Je n’avais par beaucoup d’argent – j’étais ruiné – et c’est à peu près tout ce que je pouvais lui offrir. J’étais dans ma chambre allongé sur mon lit à siroter un verre; un autre verre. C’est le plein été, en pleines canicules. Le ciel est tout bleu, il n’y a pas un seul nuage. Alors j’ai vu se former un nuage noir dans ce ciel sans embruns. Le nuage s’approche, noir, très noir. Il vient faire moi. Il entre dans ma chambre, s’installe. Puis, je vois le nuage s’allonger et se transformer en une face monstrueuse. C’est le visage du diable. Il est cornu, il a un menton pointu, une barbichette et de yeux tout petits et tout rouges qui brillent intensément. Je me souviendrais tout ma vie de ces yeux rouges, horribles. Nous nous regardons un long moment au bout duquel je dis simplement : « Tu ne me fais pas peur. »
Récemment, j’ai fait un séjour en prison et pour la première fois de ma vie j’ai raconté cette histoire à quelqu’un. C’était à l’aumônier du pénitencier. Je ne l’ai pas raconté d’un seul coup, mais en plusieurs rencontres. De temps en temps il me posait une question pour m’inviter à poursuivre ou pour me faire clarifier certains détails. Il a été patient avec moi, et compréhensif.
À la fin, il m’a dit : « André, tu es appelé à faire le bien. » 




(Avertissement : Sans doute que l’histoire que vous venez de lire vous a paru invraisemblable; peut-être croyez-vous que c’est moi qui l’ai imaginée, que je l’ai inventée comme toutes les autres de cette série. Mais je vous assure qu’elle est rigoureusement exacte. Je vous l’ai racontée telle que celui qui l’a vécue me l’a racontée, presque mot pour mot. Et je n’ai aucune raison de douter de la véracité de son récit. Si vous aviez été à ma place, vous l’auriez assurément cru tout comme moi.)

lundi 20 octobre 2014

Nimushum

                Nous sommes un peuple qui vit de la chasse et de la pêche surtout, de la cueillette et de la culture du sol aussi. Nous vivons en harmonie avec la terre. Nous vénérons le grand Manitou, nous honorons les arbres, les rivières, les lacs, le vent, le soleil. Nous les Naskapis avec les Montagnais sont les membres d’un même peuple, mais eux, ils parlent différemment. On appelle notre langue Innu-Aimun.
Regarde mon garçon, on voit les arbres changer de couleurs, on voit les oies qui partent vers le sud… le froid s’en vient.
Ce sont des signes que l’automne approche, takuatshin on dit. Tu t’en souviens, n’est-ce pas ?
Après viendra l’hiver : pipun.
Et puis ensuite reviendra le printemps, shikuan.
Et enfin c’est le retour de l’été la saison chaude… nipin, c’est ça.
À chaque saison, on peut voir les animaux de la forêt.
Nous sommes un peuple de chasseurs.
Quand on tue un animal on honore sa mémoire, on lui dit merci de nourrir les enfants. On mange son cœur pour avoir sa valeur, son courage, sa force.
Pour le grand original qui vit très vieux, on dit mush.
Pour nommer le loup fort et courageux, c’est makan.
Pour l’ours tout-puissant, on dit pishu
Le rusé et fin renard, c’est matsheshu.
Quant au lièvre rapide et agile que chasse matsheshu, c’est uâpush.
Au fond de la forêt on peut voir aussi le fier porc-épic qui se prépare à dormir durant la froide saison, kaku.
Et au-dessus de tous, volant majestueusement, oui, c’est l’aigle, mitshishu.
Et ceux que tu vois s’envoler vers d’autres contrés, les huards, ce sont les muakuat.
Quand ils volent dans le bleu du ciel, on dit kauasheshkunat.
Quand c’est le bleu de la mer, on dit : kakashteu-uasheshkunat.
Tu aimes ces petits fruits bleus, n’est-ce pas, des bleuets, on dit : inniminana.
Et les framboises, tu les aimes bien aussi, on les appelle : anushkanat.
Après la chasse, après la récolte on fait la fête.  On appelle le chanteur, kanikamusht; et les danseurs, kanismishiht, se mettent à danser.
Et alors on danse autour du feu ! Le feu, c’est kutuan; faire du feu, c’est kutuenanu
Ce jour-là même les enfants comme toi dansent autour du feu, nimuat auassat.
Et nous les aînés, sur nos jambes un peu raides nous dansons aussi, mimuat tshishennuat
           

-Nimushum ! Nimushum ! Viens manger ! Le souper est prêt. Maman t’appelle depuis tout à l’heure, et elle m’a envoyé te chercher.

lundi 13 octobre 2014

Mémère

                Quand mon père est décédé, l’année dernière, ma mère a décidé de vendre ce qui avait été la maison familiale pendant plus de quarante ans en banlieue de Montréal. Elle, elle aurait bien déménagé de cette maison le lendemain même du jour où le dernier d’entre nous, mon plus jeune frère Samuel, était parti étudier à Québec. Morceau par morceau, boîte par boîte, elle s’est mise à nous redonner ou se débarrasser de tout ce qui nous avait appartenu : meubles, vêtements, livres, disques, cahiers, accessoires, jeux de société, photos, collections de timbres, objets exotiques en tous genres… La maison était nettement devenue trop grande pour seulement eux deux,  et il fallait l’entretenir, mais mon père n’avait aucune envie de déménager, il ne voulait même pas en entendre parler. Il était bien dans ses pantoufles, ses affaires et les souvenirs qu’il avait rapportés de tous ses voyages et dont il ne voulait surtout pas se débarrasser. Puis, un hiver,  il a eu son accident : il a glissé sur la glace et il a eu des côtes fêlées et surtout une fracture du crâne, qui l’a laissé paralysé, dans un état semi-comateux. Il est mort à l’hôpital, au premier jour du printemps suivant. Très estimé pour son implication au niveau de la politique municipale beaucoup de gens sont venus à ses funérailles. Il y avait beaucoup de fleurs, malgré notre appel à faire des dons à la Croix-Rouge.
Ainsi, avant même que mon père ne décède, ma mère avait décidé de vendre la maison. Ce que nous ne savions pas, et que nous avons appris avec étonnement, c’est qu’elle avait déjà  réservé sa place dans un centre d’accueil pour personnes âgées autonomes du quartier.
Devant le fait accompli, mon frère et moi l’avons aidée à emménager. Mais, son petit appartement de trois pièces étant déjà meublé, elle ne prend pas grand-chose avec elle : des photos, quelques livres, ses vêtements.
C’est là que énorme surprise m’attend !
Je ne l’ai pas vue pas la première fois, trop occupé que je suis à aider ma mère. Peut-être ne l’avait-on même pas sortie de sa chambre. C’est la cinquième ou sixième fois que je viens voir ma mère. Nous sommes à la fin du mois de mai. Ma mère est visiblement heureuse; elle parle avec les autres résidentes comme à de vieilles amies. Elle participe à pratiquement toutes les activités des loisirs. Elle veut me faire voir l’aquarium de l’entrée, le jardin, ses allées, ses rangées de fleurs, les arbres qui font de l’ombre, les bancs pour s’asseoir, les balançoires que tout le monde apprécie. Ce sont les premières belles et chaudes journées de la saison, le personnel en profite pour faire prendre l’air à quelques-uns des pensionnaires, autrement cloués dans leurs chambres en permanence. Et là sous un hêtre majestueux, je vois dans sa chaise roulante, un corps recroquevillé, enveloppé dans une robe de chambre bleue pâle.
Je ne sais que penser. Je ne sais que dire.
Je vois cette vieille dame affalée sur sa chaise, toute maigrichonne, la bouche ouverte.
Cette vieille dame, c’est « mémère ».
                Je la retrouve ici, dans le centre d’accueil où est venue vivre ma mère. Celle-ci n’a pas remarqué mon étonnement. Et moi je fais comme si de rien n’était. Cette vieille chose dans sa chaise roulante, c’est la femme qui m’a terrorisé, qui nous a tous terrorisés, qui nous faisait peur.
Je  me fais violence pour ne pas montrer mon impatience à ma mère; je m’efforce de terminer calmement notre promenade. Je dois encore la raccompagner jusqu’à son appartement. Elle m’embrasse en me comblant de mille remerciements et d’autant de recommandations.
À la réception, je pose la question qui me brûle les lèvres, mais je sais d’avance qu’il n’y a pas de doute : c’est bien elle, mémère, madame Trépanier, la grand-mère de ma première femme. Je ressors dans le jardin et m’approche d’elle et en la regardant fixement… Et des images, des souvenirs que je croyais enfouis pour toujours remontent à la surface, me reviennent en rafale.

                Je me souviens de ces menaçantes admonestations alors que j’avais commencé à fréquenter celle que j’allais marier l’année d’après : « Mon jeune, ma petite-fille, elle est belle, elle est pure; ne la salis pas. Si tu la salis, tu auras affaire à moi. » Si je l’ai « salie » plus tard, comme elle disait, je sais que je n’étais pas le premier.
Mémère était une femme qui ne s’en laissait jamais imposer, par personne et par aucune circonstance. Elle avait traversé les années de guerre en faisant de la contrebande. Elle avait alors cinq enfants en bas âge de je ne sais combien de pères différents et elle ne voulait pas qu’ils souffrent de la faim et de privations. Elle avait monté un réseau de trafic avec celui qui était alors l’homme qui vivait avec elle et qui travaillait pour l’armée canadienne, comme ça tombait bien, dans les services d’approvisionnement.
Contrairement à elle qui n’était pas allée à l’école, elle avait tenu à ce que ses enfants fassent des études. Sa deuxième fille, Manon, ma future belle-mère était devenue assistante dentaire et avait mis le grappin sur le dentiste chez qui elle avait trouvé son premier emploi. Deux de ses fils vivaient en Abitibi. Pendant un temps ils avaient été foreurs puis chauffeurs de machinerie lourde; moi, durant les quelques où j’ai fréquenté cette famille, je ne les ai jamais rencontrés. Un autre de ses fils habitait à Saint-Hyacinthe et ne venait qu’à Noël. Son autre fille ne s’était jamais mariée. Elle avait des aventures d’une nuit. Chaque fois que je l’ai vue, c’était avec un homme différent. Mémère prenait un plaisir fou à les dénigrer un à un, ce qui arrangeait bien Marie-Chantal. Surtout, elle torturait son gendre, le seul qu’elle avait sous la main, le mari de Manon, mon beau-père, qui a fini par en perdre la raison à moitié. Elle lui faisait sans cesse des reproches, des remontrances, sur sa tenue, sur sa conversation, sur ses revenus, sur ses opinions. Elle l’apostrophait en public avec force admonestations dites assez fortes pour que tout le monde entende. Elle le grondait comme un petit garçon sur ses manières de rustre; et sa femme, elle, s’esclaffait à chaque fois. Edmond, comme il s’appelait, avait appris à se taire, à se faire discret, ce qui n’avait en rien amélioré les choses. J’avais pitié de lui. Les rares fois où nous avions pu parler « d’homme à homme », c’était suite au fait que j’avais mis sa fille chérie enceinte.
Les rencontres familiales, Noël, fête des mères… devaient toujours se passer chez eux, dans leur bungalow avec vue sur le fleuve de Ville LaSalle. Mémère donnait des ordres à tout le monde et tous nous obéissions habitués et bien dressés. Elle n’acceptait aucune contestation. Ça marchait au doigt et à l’œil; un vrai régiment. Ses enfants, ses gendres et sa bru, ses petits-enfants, tous nous marchions droit. Elle adorait ses petits-enfants, elle en avait sept, en comptant les trois de l’Abitibi qui ne venaient jamais, mais elle exigeait d’eux la même soumission. Elle adorait avoir son monde autour d’elle, elle jouissait de notre présence, elle aimait à préparer et à servir les repas, mais il devait nous faire en payer le prix, c’est tout. Ses descendants de la première et deuxième génération, qui la connaissaient bien, la laissait faire sans rechigner. Mais nous, les blondes et les chums essayions de ne pas faire de vagues. Tous nous devions nous tenir convenablement à table, ne jamais jurer, ne jamais interrompre quelqu’un qui parlait et surtout pas elle ! Personne ne fumait chez elle, personne ne jurait. Mémère n’élevait jamais la voix, jamais, d’ailleurs les disputes et les esclandres étaient rarissimes. Mais son regard qui nous foudroyait et nous figeait sur place suffisait.
Toujours je l’ai connue user de sarcasme, de raillerie, de persifflage, avec une cruelle délectation. Aucun voisin ne trouvait grâce à ses yeux, aucun commerçant, aucun homme politique. Je ne peux compter le nombre de fois qu’elle est allée en cours pour des « chicanes de clôtures ».
Moi, je m’en suis sauvé, car je ne suis pas resté assez longtemps dans ce milieu. Sa petite-fille et moi étions trop différents l’un de l’autre.
                Après mon divorce, après quatre ans de mariage, difficile, acrimonieux (nous sommes allés une bonne douzaine de fois en cour pour arriver à un accord sur la garde des enfants), duquel je suis sorti sans un sou, je n’ai plus jamais revue Mémère. Mon ex-femme et moi nous nous voyions de temps en temps pour régler des questions comme l’école ou les passeports. Je ne lui demandais jamais des nouvelles de sa grand-mère. Je savais que les enfants allaient la voir de temps en temps avec leur mère et quand ils revenaient ils n’en parlaient pas.
Bien des années plus tard, alors que je travaillais comme journaliste sur la Côte-Nord, j’ais reçu une carte de mon ex-femme m’annonçant le décès de celui qu’on appelait « pépère ». Nous l’appelions ainsi par commodité, mais il n’était en vérité ni mari de mémère, ni le père d’aucun des enfants, ni le grand-père de personne. C’était plutôt bon vivant, bonne pâte. Je ne l’ai jamais vu décider quoi que ce soit; on le considérait comme une quantité négligeable. Il apportait une bonne retraite et c’était amplement suffisant. Ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était jouer aux cartes, et moi j’ai du apprendre, et siroter sa bière du samedi soir, la seule qui lui était autorisée. Ça lui suffisait pour supporter le reste.
Après ce fut tout. Je me suis remarié et j’ai eu d’autres enfants. J’avais refait ma vie. Et mes parents ont vieilli.

« Madame Trépanier est ici depuis dix ans, me dit l’une des employées qui s’est approchée, sans doute un peut intriguée de me voir fixer cette vieille femme avec autant de fascination. Vous la connaissez ? »
-Oui… je l’ai connue il y a plusieurs années.
- Elle ne reçoit jamais de visite; en tout cas, elle n’en a jamais reçu depuis que je suis ici. Êtes-vous de la famille.
-Non, non.
-Étiez-vous voisins ?
La jeune femme me regarde; elle a un joli sourire invitant, mais j’hésite à donner des détails. Est-ce par pudeur ? par peur ? par remords ?
Mémère a les yeux vides et le cerveau mort. Elle a les cheveux rares, hirsutes, la goutte au nez, la lèvre pendante, un filet de bave lui coule sur le menton que la jeune femme essuie doucement; elle doit certainement porter une couche.