lundi 23 mai 2016

Les petits enfants
Chapitre 21

-Ça vous en bouche un coin, hein, jeunes femmes ? En fait, au début je ne savais pas qu’il était noyé. Quand je l’ai vu étendu sur le ventre tout le haut du corps dans l’eau, il était en simple maillot de bain, je me suis précipité pour l’en sortir. Il semblait peser une tonne. Je l’ai soulevé par les bras et je l’ai sorti de l’eau. J’ai déposé son corps inerte sur le sable et j’ai commencé des exercices de réanimation. J’avais suivi au fil des ans quelques cours de secourisme, mais c’est la première que j’allais utiliser les techniques de réanimation. Je lui ai fait des compression de la poitrine, des massages cardiaques, la respiration artificielle. Mais j’ai dû me rendre à la terrible évidence, Leonard était mort noyé…
« Quand je me suis tourné vers eux, les garçons, je veux dire les deux moniteurs Matthieu et Marc, m’ont dit que Harold avait essayé de poursuivre le petit Luc, qu’il avait glissé sur les roches mouillées et qu’il s’était assommé. Ils étaient comme terrorisés; ça se comprenait. Il me fallait penser vite. J’ai dit à Matthieu et à Marc de repartir rejoindre le groupe sur la plage avec Luc et je leur ai fait promettre de ne rien dire à personne, que j’allais m’en occuper de tout. Alors, j’ai caché le corps de Leonard dans le boisé. L’herbe était haute en ce début du mois d’août, et puis j’ai mis des branches mortes dessus. Il était invisible. Il faudrait vraiment que quelqu’un cherche vraiment pour le trouver. Le soir on est tous reparti de Lac-des-Sables dans les voitures des paroissiens de Noyan qui étaient venus nous chercher. J’avais l’impression que les garçons n’avaient pas parlé, comme je le leur avaient demandé. Le soir durant la cérémonie du drapeau en réponse à la question que les campeurs se posaient, j’ai dit qu’il n’y aurait pas d’histoire ce soir parce que Leonard avait dû partir en ville pour une urgence et que j’espérais qu’il serait de retour avant la fin du camp. Ça a calmé les choses. J’ai fait comprendre aux garçons qu’ils devaient continuer à garder le silence.
« Plus tard, durant la nuit, je suis revenu, seul, de Noyan, chercher le corps. Je ne savais pas trop quoi faire, mais en arrivant à Lac-des-Sables, soudain j’ai vu les enseignes qui annonçaient le chantier de la nouvelle route. J’ai arrêté la voiture près de là et sans me faire voir, je suis allé discrètement chercher le corps. J’avais pris une couverture dans laquelle je l’ai enveloppé. Je l’ai porté jusqu’au chantier; je l’ai déballé et je l’ai jeté dans le premier trou que j’ai trouvé et j’ai fait tomber quelques pierres dessus. Il faisait noir, c’était en pleine nuit, je ne voyais pas très bien s’il était entièrement recouvert, mais j’ai jugé que ça devait être suffisant. Et vite je suis reparti. Quelques jours plus tard, je me suis dit que les ouvriers devaient revenir le lundi, matin et qu’ils pourraient le trouver, mais sur le coup je n’y ai pas pensé.
Les deux jeunes femmes échangent un regard plein de points d’exclamation, d’interrogation et de suspension tout à la fois. Isabelle s’aventure.
-Est-ce que vous nous dites la vérité, monsieur Dumas ? Toute la vérité ?
Monsieur Dumas tourne lentement la tête vers elle comme s’il venait de découvrir sa présence. Il la fixe de ses yeux mi-clos un très long moment. C’est Roxanne finalement qui brise le silence.
-Monsieur Dumas, vous n’avez pas appelé la police ?
-Bien sûr que non. Qu’est-ce que vous croyez !
-Et vous n’avez pas déclaré sa disparition ? Il n’y a pas eu d’avis de recherche ?
-Là, j’ai dû faire preuve d’astuce. Ce qui m’a aidé, c’est que cette année-là, j’étais le président du Synode; j’avais été élu l’année d’avant et j’exerçais un mandat d’un an. À la fin de l’été, au moment du terme normal de son stage, j’ai écrit un faux rapport de stage que j’ai signé pour lui et que j’ai présenté au responsable des stages dans le Synode, en lui disant que son stage, à Leonard, s’était bien passé et qu’il était reparti en Colombie-Britannique. On se connaissait bien, tout le monde se connaît dans l’Église, et il me faisait confiance; il n’avait aucune raison de ne pas me croire : le rapport était établi dans les normes. Et ensuite, j’ai fait le contraire : j’ai rempli un autre faux rapport de stage que j’ai encore signé pour lui et que j’ai envoyé au Synode de Colombie-Britannique disant cette fois-ci que son stage s’était bien passé, mais tellement bien qu’il avait décidé de rester ici poursuivre ses études. Et, en tant que président du Synode, ça c’était infaillible, j’ai demandé qu’on m’envoie tout son dossier; ça se fait régulièrement. Personne au Synode de la Colombie-Britannique ne s’est demandé pourquoi c’était le président et non le directeur des stages qui faisait cette demande. Quand le dossier est arrivé, il m’était adressé et je l’ai tout simplement détruit. Il ne restait plus de traces de lui dans l’Église. Il y a eu deux lettres d’un dénommé Peter que j’ai aussi interceptées et auxquelles je n’ai jamais répondu.
-C’était un risque énorme. Et sa famille dans tout ça ? Elle aurait pu le rechercher ?
-Je crois que sa famille vivait en Ontario. Ils ont dû essayer de contacter le Synode de la Colombie-Britannique, ou peut-être que leurs lettres se sont perdues. Je ne sais pas… C’est vrai, pendant un certain temps j’étais pas mal nerveux. Mon travail ne s’en est pas trop ressenti, mais ça n’allait pas très bien dans mon couple. Finalement après trois ans ou à peu près, je me suis senti mieux; j’ai commencé à me dire que mon stratagème avait somme toute fonctionné, et que je ne serai pas inquiété. Le corps de Leonard avait été enterré dans le chantier de la nouvelle route de Lac-des-Sables et je n’en entendrais plus jamais parler.
-Jusqu’à aujourd’hui.
-Peut-être que votre patron vous donnera une médaille ! Ce que vous ne savez pas, jeunes femmes, c’est que rétrospectivement j’ai vraiment bien fait : j’ai littéralement sauvé l’Église ! Un mois plus tard, au mois d’août, c’était la réunion du Conseil général, c’est comme le gouvernement de l’Église. Le Conseil général a lieu tous les trois ans et en 1978, il avait lieu à London et la grosse grosse question à l’ordre du jour, c’était celle de l’admissibilité des personnes homosexuelles au ministère consacré ! C’est vrai, les pédophiles ne sont nécessairement des homosexuels, mais la question était loin de faire l’unanimité dans l’Église, et bien des gens dans et hors l’Église faisaient ce genre de rapprochements. Si j’avais averti la police, si on avait appris cette histoire-là par les médias, quel scandale ! C’en était fait : ça aurait retardé leur cause d’au moins dix ans…
Une jeune préposée s’approche et empoigne la chaise roulante.
-Monsieur Dumas, c’est l’heure du repas depuis un bon bout de temps ! Si vous continuer à faire du charme à ces deux jeunes femmes, il ne vous restera plus rien à manger ! Allez, dites au-revoir à vous admiratrices; je vous amène à au réfectoire.
-Oh, vous savez ce ne sont pas des admiratrices : elles sont venues pour m’arrêter ! lui répond monsieur Dumas. À mon âge ! À 92 ans ! Oh, et puis quand on y pense, si elle m’arrête ce serait simplement passer d’une prison à l’autre !

Roxanne sont sorties de la chambre commune de la maison de retraite. Elles marchent sans échanger un mot vers l’ascenseur, sous le choc; elles sont comme groggys par ce qu’elles viennent d’entendre. Une fois dehors, Roxanne dit d’une voix sourde à sa collègue : « Allons manger avant de repartir. Ça nous fera du bien. »

Une semaine plus tard, Roxanne et Paul sont attablés dans la salon de thé miniature de la bibliothèque de Juliette Sabourin. À leur retour au poste de la SQ de Papineauville, Roxanne et Isabelle avaient fait un compte-rendu de leur rencontre avec monsieur Gaston Dumas, le pasteur du camp Bethesda. Elles lui avaient formulé leur hypothèse.
-Peut-être les deux jeunes garçons, Matthieu et Marc, l’avaient-ils "aidé" à se noyer ? C’est possible ! Peut-être l’avaient-ils surpris sur le fait en train d’abuser du petit Luc… Peut-être que c’en était trop pour eux; qu’ils en avaient eu assez… Il ne faut pas oublier que probablement ça faisait plusieurs semaines qu’ils le voyaient aller.
-Oui, peut-être.
-Et les enfants devaient se parler entre eux, c’est sûr. Quand les deux moniteurs l’ont surpris avec un des petits, peut-être qu’ils se sont battus, les deux moniteurs et Leonard; ils devraient être enragés. Ce Leonard a effectivement peut-être glissé dans l’eau dans la bagarre et ils l’y ont maintenu… pour se venger…
-Peut-être aussi monsieur Dumas voulait tout prendre sur pour protéger les deux garçons. Peut-être, quand il a alors compris qui était ce Leonard Bishop, il s’est senti coupable de ne pas l’avoir démasqué; coupable de tout le mal qu’il avait fait subir aux enfants de son camp, ses enfants.
-Oui; les garçons ne devaient pas être aussi innocents qu’il le dit. Mais comment les retrouver ? Il ne les dénoncera pas, c’est certain. Ils ne dira jamais leur noms.
Finalement, Paul décidera de ne pas porter d’accusation se disant que de toute façon les délais de prescription étaient échus depuis longtemps. Il a fermé le dossier en écrivant en gros : AFFAIRE CLASSÉE. Il se chargera de rejoindre les deniers membres de sa famille, deux frères dont l’un habite encore à Surrey en banlieue de Vancouver, et l’autre a déménagé à l’Île-du-Prince-Édouard.
Roxanne l’a convaincu de venir avec elle remercier Juliette de son aide inestimable et de son apport essentiel dans la résolution de cette affaire.
-Et bien, je ne me serais jamais attendu à ça ! dit-elle, tant pour leur visite que pour leurs révélations.
Soudain, le téléphone cellulaire de Roxanne sonne.
-Excusez-moi...
Elle se déplace un peu à l’écart. « Quoi ?... Tu es sûre ?... Maintenant ?... Mais je suis avec mon père et Juliette Sabourin ! Je ne peux pas partir maintenant ?... Ça va; ça va. Je vais voir ce que je peux faire.
Elle raccroche et s’approche d’un air piteux des deux autres.
-Et bien c’est vraiment embêtant. C’était Isabelle qui vient de me téléphoner. C’est vrai ! Elle me dit qu’il faut absolument qu’elle me parle : qu’elle a de nouvelles informations sur l’affaire du chantier ! Elle a retrouvé des anciens ouvriers. Je dois y aller ! Je suis obligée de vous quitter. Merci encore pour tout, Juliette. J’espère qu’on se reverra. À plus tard, papa !
Elle s’empresse de disparaître et de s’engouffrer dans sa voiture laissant Juliette et Paul un peu interloqués. Paul est pris d’un fou rire, comme il se doit irrépressible, imité par Juliette.
Entre deux quintes de rire, elle lui demande :
-Je vous sers encore un peu de thé ?
-Je crois qu’il le faut.





La semaine prochaine : Trahisons.

lundi 16 mai 2016

Les petits enfants
Chapitre 20

-Monsieur Dumas ?
Roxanne se penche vers un vieillard assis dans une chaise roulante dans laquelle il est sanglé; à moitié endormi, il contemple le plancher, les yeux mi-clos, un léger filet de bave pendouillant sur le menton.
-Monsieur Gaston Dumas, je m’appelle Roxanne Quesnel-Ayotte, je suis officière de la Sureté du Québec, et voici ma collègue Isabelle Dusmenil. Nous aimerions vous poser quelques questions. M’entendez-vous ?
Après la conversation avec Juliette Sabourin sur la rue Principale de Lac-des-Sables, Roxanne et Paul s’étaient rendus chez Jocelyn Bibeau à Pontneuf comme convenu pour un interrogatoire en règle. Roxanne avait pris prétexte de lui rapporter les dossiers concernant l’occupation de l’hôtel « Chez vous, c’est vous » pour effectuer une deuxième visite. Mais leur visite ne s’était pas bien passée, Jocelyn Bibeau étant dans un mauvais jour, ou peut-être l’avaient-ils trouvé dans son état habituel et que c’est Roxanne qui avait été chanceuse la première fois de l’attraper à un bon moment ?
Toujours est-il qu’il n’avait pas voulu leur ouvrir et que Paul avait dû hausser la voix pour qu’il les laisse entrer. Il avait brusquement pris les dossiers qui lui tendait Roxanne et les avait jetés sous la table sans autre forme de procès et, bien sûr, il n’avait répondu à aucune de leurs questions disant soit qu’il ne se souvenait de rien, soit qu’il était trop jeune, soit qu’il s’était trompé, soit tout simplement en gardant le silence.
Paul et Roxanne étaient repartis Gros-Jean-comme-devant. Cependant dans la voiture ils avaient jugé que la journée n’était pas complétement gâchée car l’information que leur avait partagé la bibliothécaire sur les camps des groupes protestants valait la peine d’être creusée. Ils pourraient toujours, s’il le valait obtenir un mandat pour faire comparaître Jocelyn en bonne et due forme. De retour au poste de la SQ à Papineauville, Roxanne s’était mise à la recherche des responsables des camps de jeunes protestants qui venaient à Lac-des-Sables trois ou quatre fois l’été faire une célébration dans leur église et profiter du lac et de la plage. Elle avait découvert que le fondateur, le pasteur qui avait construit l’Église au début des années 1950, sur un terrain offert par un certain monsieur Perron, était Charles Duclos un pasteur missionnaire itinérant qui s’occupait alors de toute la région : depuis Turso, Noyan, Lac-des-Sables, Grammond, La Minerve, Vendée, et même jusqu’à Mont-Laurier à presque de cent kilomètres. Cet élan missionnaire avait effectivement provoqué une petite vague de conversions de quelques familles à Lac-des-Sables, mais comme chaque famille ayant entre six et douze enfants, ça faisait beaucoup à la fois. Lorsque le pasteur Duclos avait pris sa retraite, l’église avait périclité, faute de continuité; ses successeurs avaient été des étudiants, des pasteurs intérimaires, des suppléants envoyés par le Consistoire. À cela s’ajoutaient l’éloignement, les enfants qui déménageaient en ville; on avait vite manquer d’argent pour entretenir l’église et on avait dû la fermer. Elle avait connu un regain de vie à la fin des années soixante lorsqu’un pasteur Gaston Dumas, de Montréal, s’était efforcé avec le pasteur de Noyan, de maximiser les ressources et l’environnement de la petite église de Lac-des-Sables. Il y amenait des jeunes de la ville qui campaient sous la tente sur les terrains de l’église de Noyan. L’expédition Lac-des-Sables était toujours l’un des moments forts des camps. La petite communauté restante préparait et parait l’église pour la venue de cette belle jeunesse dont un faisait une grande fête; après une célébration dans l’église, il y avait un pique-nique sur le terrain adjacent et les enfants passaient le reste de la journée dans et au bord du lac. Un après-midi de rêve pour ces jeunes des quartiers pauvres de la ville, comme Pointe-Saint-Charles, Saint-Henri ou la Petite Bourgogne. Effectivement, 1978 avait été la dernière année de camp. C’était ce Gaston Dumas que Roxanne avait retrouvé dans un centre de soins de longue durée de l’Est de Montréal.
Elle et Isabelle étaient parties le matin pour le rencontrer. Elles étaient arrivées vers 11 heures. À l’accueil on leur avait indiqué un petit homme en survêtement assis dans une chaise roulante dans la salle commune.
-Si vous pouvez lui parler ? Ah oui, Il a encore toute sa tête ! Et il a un sens de l’humour… très particulier, vous verrez !

-Monsieur Dumas, m’entendez-vous ? Me comprenez-vous ? Je voudrais vous parler du camp Bethesda…
Le vieil homme relève légèrement la tête et ouvre les yeux; il observe avec intérêt les deux jeunes femmes pendants quelques instants; elle se tirent des chaises près de lui et s’assoient.
-Ça veut dire Maison de la miséricorde. On peut aussi dire Bethsaïda. C’était une piscine de Jérusalem qui avait cinq portiques, et dont les eaux miraculeuses s’agitaient sous l’action d’un ange.
-Vous étiez responsable de ce camp n’est-ce pas dans les années 1970 ?
-C’était il y a bien des années. Ça n’existe plus. Si vous voulez vous inscrire, il faudra en trouver un autre…
-C’était un camp à Noyan, n’est-ce pas ?
-Oui, sur les terrains de l’église. On avait pas mal d’enfants; on faisait six semaines de camps, tout d’abord une semaine pour les grands, les futurs moniteurs et ensuite les plus jeunes. C’était des enfants de la ville, des enfants des familles pauvres qui ne pouvaient aller à la campagne. Pour eux, c’était extraordinaire; ils allaient de découvertes en découvertes.
-Vous en étiez le directeur, n’est-ce pas ?
-Mais oui; vous avez l’air de tout savoir !
-Non, je ne sais pas tout. Parlez-moi de l’année 1978, par exemple.
-Ç’a été la dernière année.
-Monsieur Dumas, parlez-moi du camp de 1978.
-Ensuite on l’a fermé.
-Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi avez-vous arrêté de faire des camps après 1978 ?
-Les petits enfants…
-Pardon ?
-C’est ça que vous voulez savoir non ? Il aimait trop les petits enfants.
-Qui ça ?
-Leonard Bishop. Vous ne l’avez pas trouvé ?
Paul et Roxanne échangent un regard.
-Vous en avez mis du temps, mais vous avez quand même fini par me retrouver. Je me demandais si la vérité n’éclaterait qu’au ciel !
-Qui était Leonard Bishop, monsieur Dumas ?
-C’était un étudiant en théologie de Vancouver. Il était en processus de formation pour devenir pasteur et il était venu faire un stage ici au Québec, paraît-il pour apprendre le français. Il voulait faire une immersion et français et il avait demandé de faire son stage au Québec. Tu parles ! Il venait chercher de la chair fraîche ! C’est ça qu’il voulait. Moi, j’avais souvent eu des stagiaires, c’était normal, ils doivent faire deux stages… À cette époque c’était deux stages; ensuite ça a été juste un, par mesure d’économie… Peut-être qu’aujourd’hui il ne faut plus rien faire du tout; tout change.
-Donc il était venu de Vancouver…
-Oui, il avait fait sa demande dans son Synode de la Colombie-Britannique et on avait reçu sa demande au Synode de Montréal-Ottawa, et moi j’avais déjà plusieurs années d’expérience. Alors on me l’a confié, surtout qu’il n’y avait pas beaucoup de superviseurs qualifiés qui parlaient français. Il est venu à mon église à Montréal, elle aussi est fermée maintenant, et puis au camp. Il apprenait vite. Il avait le sens de l’humour, les jeunes le trouvaient drôle, il avait le tour. Il était bon comédien : il racontait des histoires le soir et il imitait la voix de tous les personnages. Les enfants se moquaient de son accent, mais lui ça le faisait rire. Il connaissait plein de jeux. Il savait jouer de la guitare. Mais… mais derrière mon dos…
-Qu’est-ce qu’il faisait derrière votre dos ?
-Ils aimaient trop les petits enfants, les petits garçons surtout. Je me souviens de la toute première fois qu’il avait dû préparé une prédication, ça fait partie de leur apprentissage, il avait choisi de prêché sur ce passage de l’évangile, vous savez, quand les femmes amènent leurs enfants à Jésus et que les disciples les repoussent. Jésus leur dit : « Laissez venir à moi les petits enfants et ne les empêchez point, car le Royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent…. Et moi je n’ai rien compris, rien de rien ! Ça devait être plein de sous-entendus, mais je n’ai rien vu. Et comment j’aurais pu comprendre ?... Jamais je ne m’en serais douté !
-Qu’est-ce qui s’est passé au camp, monsieur Dumas, à Lac-des-Sables ?
-Je ne m’en suis jamais aperçu, non pas du tout; il était habile, il faisait ça dans les bois, on avait un immense terrain, sous l’eau, peut-être même dans les tentes, toujours en cachette; un vrai terrain de jeu. Au début c’était des chatouilles, puis de petites caresses, il les prenait par le cou, par le bras, par les épaules; il leur pinçait la joue. Ceux qui résistaient ils devait les laisser tranquilles, les autres ça allait plus loin… Il avait le choix ! Et puis les enfants partaient après deux semaines, ni vu ni connu. C’était un prédateur; il savait capturer ses proies : il leur faisait des petits gentillesses, il leur donnait des privilèges en échange d’attouchements, ils agressait les plus faibles. Et un puis un jour à Lac-des-Sables…
-Oui… à Lac-des-Sables…

-C’était notre troisième sortie de l’été à Lac-des-Sables, c’était la dernière semaine du camp. Je ne sais pas exactement ce qui s’est passé; je me suis toujours dit que ça devait être un accident. Mais l’un des moniteurs, appelons-le… appelons-le Matthieu, est venu me chercher en courant presque me disant de venir vite, que c’était urgent, sans avertir les autres. Dans un des coins de la plage, caché par un petit bosquet, il y avait un autre moniteur, disons Marc et un des petits, on va dire Luc qui pleurait, qui reniflait et Marc essayait de le consoler. Et dans l’eau, couché sur le ventre, les pieds sur sortis, le corps de Leonard gisait, noyé…

lundi 9 mai 2016

Les petits enfants
Chapitre 19

                Pour Roxanne, la réunion « au sommet » qui a lieu ce matin dans le bureau de son père Paul Quesnel, chef du poste de la Sureté du Québec, pourrait bien être déterminante dans l’enquête qu’elle mène, avec sa collègue Isabelle Dumesnil; une enquête dans laquelle elles tâchent de découvrir l’identité de la personne dont on a récemment découvert les restes à Lac-des-Sables. Son corps avait été jeté dans une excavation du chantier de construction d’une nouvelle route et avait ensuite été enterré. Le corps est resté là pendant quarante ans et on en a découvert, par hasard, le squelette lors de travaux de réfection de la route. Une enquête qui sert à découvrir son identité certes, mais aussi les circonstances de sa mort.
                Après avoir écouté attentivement les rapports de ses deux enquêteuses, Paul réfléchit quelques instants.
                -Vous avez bien travaillé... Oui, c’est bien. Nous avons plusieurs certitudes… et quelques pistes. Nous savons que la personne dont on a retrouvé les restes était un homme adulte; nous savons aussi qu’il était déjà mort quand son corps a été jeté dans ce trou de chantier et enterré par la suite. Donc, on a sans doute voulu dissimuler quelque chose : une mort accidentelle ou un crime. Ce qui est étrange c’est que quoi qu’il soit arrivé, il semble qu’un tel crime ou qu’un tel accident n’ait laissé aucun souvenir dans la mémoire des gens. C’est difficile à comprendre… Parmi les quelques informations que nous avons reçues de façon anonyme, aucune ne parlait de règlement de compte ou de mort brutale qui aurait eu lieu à cette époque... Il ne semble pas que c’était un village avec un haut niveau de violence; certes on y retrouvait de la petite criminalité – larcins, drogues – mais rien de ce type-là : jamais dans les annales du village n’est mentionné quelque crime violent que ce soit. Donc, il ne semble pas que ce soit un crime relié au trafic de drogues. Cependant, il ne faut rien négliger; il nous faut aller jusqu’au bout de cette piste. Les deux trafiquants notoires de cette époque, Dominique Dompierre et Michel Sabourin, seront faciles retrouver; ça ne donnera peut-être rien, mais il faut aller voir. Isabelle, est-ce que tu peux t’en occuper ?
                -Oui, bien sûr, dit Isabelle.
                -Ça te changera de l’étude des dossiers et des archives. Rien non plus ne nous laisse supposer aussi que cette mort pourrait être reliée à l’attribution du contrat de la route, ni avec le chantier même. Quand tu en auras fini avec les deux vendeurs de drogue, on essaiera de retrouver un ou deux ouvriers de cette époque.
                -Et moi, qu’est-ce que je fais ?
                -L’autre hypothèse qu’il faut examiner est celle d’un accident : il y aurait eu un malencontreux accident, une noyade par exemple, et pour s’éviter des ennuis on aurait se serait débarrasser du cadavre ? C’est la piste que tu vas creuser.
                -Mais si c’était un accident pourquoi vouloir le dissimuler ? Même si on voulait cacher quelque chose, il n’y a aucun témoignage qui vient l’appuyer. Il y aurait eu un accident mortel et on aurait jeté le cadavre dans un trou et personne ne s’en serait souvenu ? C’est dur à croire. C’est comme s’il était tombé du ciel !
                -Ce que tu dis est vrai, mais en même temps on n’a pas fait le tour de toutes les personnes âgées du village; s’il y a eu dissimulation, c’est à peu près sûr que quelqu’un sait quelque chose. Et peut-être qu’il y a quelqu’un qui ne veut pas parler !
Isabelle intervient :
-Mais peut-être que ce "quelqu’un" n’est plus au village ! Il faudrait chercher dans les maisons de retraite, dans les foyers pour personne âgées !
-Très juste ! Tu vois Roxanne que tu as du pain sur la planche.
                -Mais la grande question c’est pourquoi il n’y a pas eu d’avis de recherche ? Pas une seule notice de personne manquante ! Encore que sur place cela pourrait s’expliquer par un complot général, il n’y a rien eu, aucun signalement ni sa famille, ni ses amis; comme si cette personne n’avait jamais existée !
                -Peut-être que ta bibliothécaire pourra t’orienter dans cette voie; peut-être qu’elle ne t’a pas tout dit, qu’elle te cache quelque cho…
                -Juliette Sabourin ! Ça m’étonnerait; elle a tout fait pour m’aider ! s’offusque Roxanne.
                -Très bien, très bien ! Mais peut-être qu’elle ne s’est pas souvenu de tout et que sa mémoire fait défaut… L’autre point à éclaircir est celui de l’accident des chasseurs. Je sais que l’homme était en maillot de bain, mais il faut quand même investiguer. Ce Jocelyn Bibeau avait dix ou douze ans à l’époque. Il se souvient peut-être de certains détails; tu aurais pu creuser d’avantage; il faut aller le revoir et le cuisiner un peu.
                -Le cuisiner ?
                -Tu sais ce que je veux dire…. Nous avons tous une mémoire sélective; il peut y avoir un détail que sa mémoire enregistré mais que son inconscient a rejeté, un détail qui peut revenir à la surface quand on brasse un peu les choses; les émotions reviennent vite qu’on on force un peu la personne à revivre un événement du passé
                -D’accord, mais tu devrais venir avec moi.
                -Pourquoi donc ?
                -Je pense que… qu’il parlerait plus à un policier mâle. C’est ça : il a toujours vécu dans un monde d’hommes, il ne faut pas l’oublier, des chasseurs, des pêcheurs, son père omniprésent. Il n’y a que sa mère mais ces dernières années elle souffrait d’Alzheimer et elle avait perdu contact avec la réalité.
                -Ok, je vais venir avec toi; il faut battre le fer quand il est chaud. Isabelle tu t’occupes des deux petits trafiquants, et nous nous allons à Pontneuf.

-Voudriez-vous faire une tour du village ?
-Pardon ?
En route vers Pontneuf, Roxanne avait demandé à son père de s’arrêter à la bibliothèque de Lac-des-Sables; elle voulait demander à Juliette Sabourin où elle en était dans sa recherche de photos du village de l’époque. Le bureau de tourisme était ouvert; elle avait fait un peu geste de la main à Anouk la tête penchée derrière son comptoir. J’aimerais bien mieux connaître les adolescentes d’aujourd’hui, j’aimerais en rencontrer et découvrir ce qui les préoccupe. Son père l’avait suivie dans la petite bibliothèque. Elle avait fait les présentations et « ils » s’étaient serré la main avec un regard, qui, avait-elle bien vu ?, s’était très légèrement attardé. Juliette leur avait montré quelques clichés en noir et blancs, d’autres en couleurs. Ils avaient passé quelques instants à les regarder se les passant de main à main, commentées par Juliette. Son père ne disait rien. Et c’est en disant que ce serait difficile d’avoir une vue aérienne, que Juliette leur avait demandé s’ils voulaient faire le tour de village avec les quelques photos, ils pourraient mieux comprendre la disposition des bâtiments, la composition des lieux.
-Oui, peut-être qu’on pourrait faire un tour des lieux avec les photos et je pourrais vous les expliquer au fur et à mesure.
-Ça me plairait énormément.

                -Nous allons commencer par le sud c’est le côté du village qui a le moins changé, qui est rester presque tel quel. Le développement s’est fait surtout du côté nord. Le chemin a été élargi, il y a énormément de maison neuves, de chalets transformés en résidences permanentes, des pans entiers de forêt qui ont disparu. Sans compter tout le nouveau secteur qui s’est développé le long de la nouvelle route et qui n’existait pas avant 1978. On va marcher.
                Paul se tourne vers le bâtiment qu’ils viennent de quitter
-C’est l’ancien presbytère ?
                -Oui, il a été transformé il y n’y a pas longtemps. L’église catholique a brûlé il y a plusieurs années et pendant on y a fait les célébrations. Avant ça, elles avaient eu lieu dans l’ancienne église protestante qui se trouvait un peu plus loin vers le nord justement…
               Subitement, en se retournant dans la direction qu’elle pointe, Juliette se fige et s’arrête de parler.
                -Qu’est-ce qu’il y a ? Vous pensez à quelque chose ?
-Oh, mais tout d’un coup je pense à quelque chose qui m’était tout à fait passé de l’esprit. Comment il se fait que je n’y ai pas pensé plus tôt ? Je suis bête. À l’époque cette petite église protestante était en activité. L’été seulement car on ne pouvait pas la chauffer l’hiver. Il y avait une série de groupes de jeunes qui venaient l’été, toutes les deux semaines; je crois que ça avait commencé dans les années 1950 ou quelque chose comme ça; c’est sûr qu’on trouverait les détails dans le livre du cinquantenaire. Ils avaient un terrain et ils y avaient construit une église; c’était un nouveau converti qui leur avait donné le terrain et ils avaient trouvé des fonds, des dons ou je ne sais pas trop, pour graduellement faire les fondations, puis les murs et le reste. Et tout ça à bras d’hommes ! Les jeunes s’amusaient bien. Ils arrivaient tôt le matin, ou bien dormaient sous la tente, ils travaillaient toute la matinée et ils passaient l’après-midi dans le lac. L’église pouvait contenir une quarantaine de personnes. Il y avait des chaises, une chair, des fenêtres nues, sans vitraux. Qui était le pasteur d’origine, je ne sais pas, mais, et c’est ça le détail qui m’avait échappé, c’est que ces groupes de jeunes protestants venaient encore à Lac-des-Sables dans les années 1970. Ils venaient le dimanche; ils arrivaient un plein autobus d’école, et dans plusieurs voitures aussi. Il y avait une célébration, un pique-nique et ils passaient l’après-midi à la plage. Il y avait vraiment beaucoup de petits enfants ici cette journée-là. À l’époque elle était beaucoup plus grande. Je m’en souviens car avec l’une de mes amies, Vicky, on avait joué, à "la bouteille", un jeu d’adolescents où on fait tourner une bouteille et il fait embraser la personne qu’elle pointe. On jouait avec les moniteurs. Moi j’avais dix-sept ans cette année-là, je veux dire en 1976; on avait embrassait pas mal de beaux garçons; ça faisait changement de nos camarades de classe mal dégrossis. Je me souviens que les fils du pasteur qui y jouaient. Le pasteur n’était pas là : il était occupé à faire des visites aux quelques familles protestantes du village. Et le soir, on faisait des saucisses et ensuite ils repartaient. En plus de l’autobus, il y avait plusieurs voitures, des parents, des amis, des membres de l’église. Ils venaient deux ou trois fois par été. Ils venaient et ils repartaient sans laisser de trace. Et je me dis qu’eux, aucun d’entre n’étaient enregistré, ils n’allaient pas à l’hôtel. En 1977, et 1978, j’ai travaillé pour me faire un peu d’argent pour payer mes études alors je n’ai pas participé à ces petites… festivités. Et ensuite, très peu de temps après les camps n’étaient plus là; les groupes ne sont plus revenus. La petite église protestante a été fermée; elle est devenue catholique, quand la vraie église catholique a brûlé.

                Paul et Roxanne se regardent. Cette dernière se dit qu’elle c’est la deuxième fois en quelques minutes qu’elle aurait envie d’embraser sa Juliette !

lundi 2 mai 2016

Les petits enfants
Chapitre 18

-Je vais revenir car ça va me prendre des outils, un marteau ou un tournevis, pour ouvrir le coffre.
-Vous pouvez briser la serrure si vous voulez, ça ne me dérange pas.
-Vous êtes sûr ?
-Ouais, c’pas grave; de toute façon il faudrait que je jette tout ça; ça ne sert plus à rien. J’aurais dû déjà m’en débarrasser. Quand on était jeune, mon frère pis moé… Y’est en prison, vous savez…
-À Kingston ?
-Oui… Pour trafic de drogues...
-Qu’est-ce que vous alliez dire sur votre frère et vous quand vous étiez jeune ?
-Tout le monde au village nous connaissez. Pour vrai, tout le monde connaissait tout le monde et tous les parents connaissaient les enfants des autres. Et beaucoup des autres enfants venaient chez nous parce que c’était comme un Parc d’amusement; on pouvait jouer à cachette toute la journée. Pis mon père avait toujours des bonbons ou des friandises pour tout le monde. Ma mère nous trouvait fatigants, mais mon père ça lui faisait rien… Il aimait les enfants… Il aimait la compagnie…
-Mais…
-Mais rien, je sais pas pourquoi j’vous raconte ça; ça n’a rien à voir avec ce que vous cherchez… Avec mon frère pis moi, il était différent; c’est tout; c’était pas toujours drole... J’dois avoir un marteau à quelque part. J’vais aller le chercher.
Jocelyn Bibeau disparaît dans l’escalier qui mène au sous-sol et Roxanne l’entend déranger quelques boîtes.
Il remonte avec un marteau dans la main.
-Le v’là !
Pendant un court instant, Roxanne hésite : est-ce que c’est la bonne chose à faire ?
-Allons-y. On va ouvrir ce maudit coffre.
Il commencer taper rageusement sur la serrure de la vieille malle, qui résiste. Roxanne demeure un peu surprise de voir cet homme corpulent déployer tout-à-coup une telle énergie.
-Tabaslac ! On va-tu en v’nir à bout ?
-Je peux vous remplacer si vous voulez ?
-Non, non, ça va; j’vais l’avoir, la maudite.
Il se remet à taper férocement. La serrure tient bon mais les ferrures commencent à fléchir. Encore quelques coups bien placés et le tout cèdera.
-Enfin ! On l’a eue !
Il dépose le marteau sur le sol. Lentement il ouvre le lourd couvercle de la malle sur un amoncellement de papiers, de dossiers, de carnets de comptes, de registres pêle-mêle. Ça sent l’humidité et la moisissure à plein nez. Pendant quelques instants il farfouille dans le tas.
-C’est n’importe quoi ça !
-Oui…
-Vous allez fouiller tout ça pour trouver quoi… quelle année encore ?
-1978.
-Bonne chance.

Roxanne finira par trouver. En deux heures et demi, elle a sorti un à un les dossiers, les documents, les divers carnets et registres en mettant de côté tout ce qui concernait l’année 1978, ainsi que plusieurs photos, surtout des groupes avec leurs trophées de chasse. Régulièrement, Jocelyn Bibeau montait l’escalier pour voir où elle en était rendue. Il lui a apporté un café instantané qu’elle a accepté avec un sourire, puis quelques biscuits à demi brisés, et enfin juste un verre d’eau pour « l’aider avec la poussière ». Quand elle a voulu tout replacer du mieux possible dans la malle, Jocelyn Bibeau lui a dit de s’arrêter.
-Laissez faire ! J’vais tout mettre ça au feu. C’est même pas la peine de me rapporter ce que vous prenez.
-Une dernière question, monsieur Bibeau; votre frère, Roger, quand il était jeune à Lac-des-Sables, est-ce qu’il était impliqué dans le trafic de drogues ?
-J’sais pas trop… Il en vendait un peu, mais c’était surtout du pot.
-Et est-ce qu’il a été impliqué dans un accident, disons une bagarre ou même un règlement de compte ?
-Non, non jamais; Lac-des-Sables était un village tranquille; trop tranquille; il ne se passait jamais rien.
Après avoir correctement remercier Jocelyn qui lui a répondu par un sourire sincère et gêné, elle emporte avec elle ce qu’elle a trouvé et le dépose dans sa voiture. Elle démarre avec un dernier signe de la main quitte Pontneuf avec, en tête, beaucoup de matière à réflexion.

Elle rentre dans son bureau au poste de la Sureté du Québec à Papineauville. Et aussitôt elle se met à éplucher son butin.
Elle trouve rapidement la liste et le nom des clients : 155 visiteurs durant l’été. Pour une petite auberge d’une dizaine de chambres, c’est beaucoup, si on compte que la saison totalise environ 150 nuits. Certains sont venus pour une fin-de-semaine, la plupart pour une semaine ou même plus mais rarement. Il y quelques relevés de carte de crédit, des talons de chèques, mais il semble à Roxanne que la plupart des clients payaient comptant. Ça faisait beaucoup d’argent en circulation; et ça n’a pas attiré les convoitises ?
Roxanne trouve aussi des reçus d’achats des marchandises et du matériel, la nourriture, les produits d’entretien. Elle se fait la remarque que selon ces reçus il y a eu très peu de dépenses. Probablement que beaucoup d’achats ont été payés en espèce ou même sous la table, donc pas comptabilisés.
La très grosse majorité des clients étaient des hommes évidemment; Roxanne découvre que seule une dizaine de femmes ont séjourné à l’auberge « Chez nous, c’est chez vous » cet été-là. Ça devait être pas mal la même chose les autres années. Je me demande si l’inconnu du chantier a séjourné à l’auberge. Et comment savoir si l’un des clients a manqué à l’appel. Je ne peux quand même pas essayer de rejoindre les 155 personnes et leur demander s’ils sont tous revenus chez à la maison sains et sauf ?

Roxanne en est là dans ses recherches, lorsque Isabelle cogne à sa porte.
-Ça y est j’ai terminé !
-Ah, bonjour Isabelle. Terminé d’éplucher les archives de Lac-des-Sables ?
-Oui, ma chère.
-Alors, c’était fructueux ?
-Ce que j’ai trouvé ce sont les magouilles habituelles dans ce genre de petit milieu, la connivence entre les élus et le monde des affaires; le traficotage dans les attribution, même dans les chiffres des budgets; chacun voulait s’en mettre plein les poches. Mais ce qui peut être intéressant c’est qu’il y avait un groupe d’opposition à la nouvelle route, un groupe minoritaire, mais bruyant : des expropriés surtout, mais aussi un groupe de jeunes qui trouvaient que le chantier offrait très peu de nouveaux emplois aux jeunes chômeurs du coin, mais engageait plutôt des ouvriers spécialisés qui venaient d’ailleurs.
-Oui…
-Alors que jamais personne auparavant ne se présentait aux sessions du conseil, ils sont venus plusieurs perturber les délibérations et une ou deux fois ça a brassé pas mal.
-De la violence ?
-Du brasse-camarade en fait; et probablement qu’il y a eu des menaces de représailles ou d’autres choses… Et toi ?
-Pas grand-chose; j’ai retrouvé les papiers de l’auberge principal de ces années-là et j’ai même trouvé la liste des clients de l’été, mais là je suis un peu coincée : je ne sais pas trop où toutes ces recherches, les tiennes et les miennes vont nous mener. Il va falloir consulter mon paternel, sans doute !
-Minute papillonne ! Il arrivé quelque chose d’intéressant ce matin : le rapport du laboratoire médico-légal !
-Et tu ne me l’as pas dit !
-Tu ne me l’avais pas demandé !
Roxanne fait des gros yeux à sa collègue.
-Écoute-moi. Il s’agirait d’un homme dans la trentaine, en bonne santé, mesurant entre un mètre 60 et 1,65; on a trouvé quelques restes de quelques cheveux bruns. Il était bien alimenté et ne semblait pas souffrir de maladie. Une ancienne facture à un doigt, un petit bout d’os qui s’était détaché, probablement en faisant du sport ou une chute de vélo. Il lui manquait une dent du côté droit, qui est tombée ou mieux qui a été arrachée sans doute une dizaine d’années auparavant; on peut le savoir car les autres dents ont eu le temps de prendre un peu de place. Il n’avait pas de malformation apparente sauf une jambe légèrement plus courte que l’autre, mais personne n’a les deux côtés exactement proportionnés. Il était couché sur le ventre, donc avec quelques micro fractures aux côtes causées par sa chute. Et maintenant le plus beau : ce n’est pas la chute qui l’a tué, il était mort avant ! On le sait par les fractures de côtes. Mais il n’est pas mort non plus de mort violente : il n’y a pas eu de mauvais traitement, il n’y a pas de coups apparents : pas de blessure, pas de trace sang. La mort est dû à autre choses, un cause « douce », si on peut dire, qui ne laisse pas de trace : strangulation, étouffement, suffocation, syncope, crise cardiaque, infarctus…
-Ou noyade…

-Ou noyade.

mardi 26 avril 2016

Les petits enfants
Chapitre 17

En début d’après-midi, Roxanne se rend de nouveau à Lac-des-Sables. D’après les archives, il y avait deux motels-hôtels à l’époque, dont un seul est toujours en opération aujourd’hui. La visite au motel « Chez Joe Montferrand » qui ne paie pas trop de mine ne donne grand-chose. La jeune femme à l’accueil n’était visiblement pas née en 1978 et elle n’a une idée où pouvaient bien se trouver les anciens registres.
-Les registres de 1978 ??
La jeune femme regarde Roxanne comme si elle venait de la planète Mars.
-Nous n’avons pas de registre, tout est informatisé !
Il suggère à Roxanne de contacter le propriétaire actuel Tony Bibeau; mais comme le motel a été vendu trois fois en trente ans, Roxanne ne se fait pas trop d’illusion. Elle se doute que tout a été détruit au fur et à mesure des changements de direction. Elle reprend la route et se rend à Pontneuf à une quarantaine de kilomètres au nord-est de Lac-aux-Sables; c’est là que demeure l’héritier des propriétaires de l’autre hôtel.
L’hôtel « Chez nous, c’est chez vous » - c’était son nom - a longtemps été le détour obligé à Lac-des-Sables, le lieu d’arrêt par excellence pour toute personne séjournant quelque temps dans la région. Il avait ouvert une décennie après la fondation officielle du village au début des années 1950. L’accueil chaleureux et bon enfant de Francine et Bernard Bibeau, le couple qui en était propriétaire, son ambiance festive, la qualité de la table et la beauté de la vue sur le lac qu’il offrait, faisaient sa réputation. On se sentait vraiment chez soi; on se sentait loin du monde, on y oubliait tout. C’était un must qu’on ne pouvait manquer qui attirait une clientèle composée autant de riches Étatsuniens venus chasser l’orignal que de simples familles de vacanciers. Il est vrai aussi que Francine n’était pas une femme à dédaigner; elle aimait bien rire et elle savait que sa poitrine généreuse moulée par dans des gaminets blancs ou jaunes faisait tourner bien des regards innocemment concupiscents, le tout sous l’œil complice et moqueur de Bernard. Il y avait une douzaine de chambres et l’hôtel affichait souvent complet. Toute la clientèle se mêlait dans la salle à manger, le soir, Bernard n’avait pas son pareil pour relater ou pour faire raconter les exploits du jour des uns et des autres et tout le monde écoutait, commentait et participait. La bière coulait abondamment et servait à délier les langues. Une fois un homme de l’État de Washington avait raconté sa mésaventure devant un ours aventureux; il avait dû grimper dans un arbre et y avait passé une bonne partie de l’après-midi par peur de redescendre et de se retrouver face à son ours. La salle entière s’était esclaffée devant son air piteux, et Francine et Bernard n’avaient pu s’empêcher de rire eux non plus, et ni le personnel; on en avait parler pendant tout l’été et même l’année d’après. Tous les jeunes du village ou presque voulaient travailler l’été à l’hôtel « Chez nous, c’est chez vous »; on y était rémunéré qu’au salaire minimum mais les pourboires étaient spectaculaires.
Avec les années, la clientèle avait graduellement changé; la chasse était devenue moins populaire au profit des randonnées en motoneiges, et les motoneigistes préféraient s’arrêter au « Rendez-vous du Nord » nouvellement établi dans un autre coin du village. Et la nouvelle route avait fait mal aussi; le long de celle-ci des établissements commerciaux avaient ouvert plus modernes correspondants mieux aux nouveaux goûts de la clientèle. Francine et Bernard vieillissaient aussi, ils le savaient; ils avaient moins d’énergie qu’avant et Francine pouvait moins jouer de ses charmes. Ils avaient pris leur retraite; ils avaient eu deux fils, Sammy et Jocelyn et aucun des deux ne voulaient ni ne pouvaient prendre la relève. Ils auraient bien voulu vendre, mais pendant deux ans, ils n’avaient reçu aucune offre intéressante parce que l’édifice demandait trop de rénovations et trop d’innovations modernes. Ils avaient fini, la mort dans l’âme, par céder leur hôtel mythique pour quelques dollars à la municipalité qui l’avait déclaré monument patrimonial, le premier du genre dans la région. Malheureusement, il sera rasé par un incendie une dizaine d’années plus tard. Trois autres motels-hôtels avec beaucoup moins de cachet se sont ensuite ajoutés au fil du temps à Lac-des-Sables.

-Bonjour, je suis l’officière Roxanne Quesnel-Ayotte, de la Sureté du Québec; j’aimerais avoir des informations sur l’hôtel que possédaient vos parents.
Elle regarde cet homme obèse, hirsute et débraillé, qui est venu paresseusement lui répondre; il ne semble pas avoir pris sa douche depuis un bon bout de temps.
-Ils sont morts, mon père il y a longtemps, pis ma mère il y a deux ans. En plus, tout a brûlé, il y a au moins dix ans.
 -Oui je le sais en 2005. Mais ce que je cherche ce sont plutôt les archives, les anciens registres; savez-vous où je pourrais les trouver ?
-Ils ont fait quelque chose de pas correct…
-Non, pas du tout, mais je fais une enquête sur un événement qui s’est passé à Lac-des-Sables en 1978 et je cherche le plus d’information possible sur cette époque, et j’ai pensé que les registres de l’hôtel « Chez nous, c’est chez vous » pourrait m’aider.
-Moi, je ne m’en suis jamais occupé. Quand, mes parents ont pris leur retraite, ils ont essayaient de vendre l’hôtel, mais personne n’a voulu l’acheter; la bâtisse était ben qu’trop maganée. La municipalité la pris pour le dixième de sa valeur, avec la promesse de faire les réparations. C’était pas beaucoup. Mes parents étaient vraiment découragés. Tout avait été vidé; ils ont fait une vente de feu pour récupérer un peu d’argent, le mobilier, la coutellerie… Le pire, c’est que quand ça a brûlé, c’est la municipalité qui a eu les assurances. Mon père était vraiment découragé; il est mort pas longtemps après pis moé, je me suis occupé de ma mère qui faisait du Alzheimer. Elle est morte il y deux ans.
-Est-ce que je peux entrer ?
Jocelyn Bibeau cède de mauvaise grâce. La maison est sens dessus dessous, tout est disposé pêle-mêle.
-Vous vivez seul ?
-Oui; j’ai un frère à… Kingston, mais on ne se voit pas souvent.
Roxanne sait que son frère Sammy est interné au pénitencier fédéral de Kingston pour trafic de stupéfiant et elle se demande bien pourquoi Jocelyn Bibeau n’en parle pas. On verra plus tard. Je ne suis pas venue pour ça.
-Avec l’argent qui leur restait ils ont acheté cette maison, loin de Lac-des-Sables. Ils voulaient plus rien savoir de ça. Ils avaient pas une grosse pension, même s’ils ont travaillé toute leur vie. Pis moé, je me suis occupé de ma mère quand mon père est mort.
-Vos parents quand ils ont déménagé ici, ils n’ont rien gardé de l’hôtel ? Ils n’avaient pas de chemises, des dossiers, des boites ?
-Non rien, ils voulaient tourner la page… Ah oui, il y a un gros coffre dans le grenier où ils ont mis des affaires. Je sais pas quoi; je ne l’ai jamais ouvert.
-Est-ce qu’on peut aller voir ?
Un escalier en colimaçon mène au grenier, tout aussi encombré que le reste de la maison : des veilles chaises, des meubles, des couvertures, des boites, des outils.
Jocelyn Bibeau désigne un coin : « C’est là. »
Roxanne aperçoit une grosse malle qui disparaît presque sous des amas de vieilleries.
-On va la dégager, dit-elle; et elle se met à déplacer les objets les uns après les autres. Jocelyn Bibeau les dépose négligemment n’importe où.
La malle à découvert, Roxanne s’agenouille.
-Elle est barrée.
-Ça s’peut, moi je l’ai jamais ouverte.
-Il y a peut-être un trésor !
La remarque de Roxanne ne fait pas ni rire ni sourire son interlocuteur.
-Elle est très lourde comment l’a-t-on montée jusqu’ici ?
-Probablement que mes parents l’ont remplie au fur et à mesure.
-Je cherche l’année 1978.
-C’est mon père qui s’occupait de la comptabilité.
-Je peux supposer que vous aviez dix ou douze ans en 1978.
Elle sait qu’il est né en 1966 et son frère ainé deux ans auparavant.
-Quand mes parents avaient l’hôtel, tout le monde me connaissais, je pouvais aller partout. Je connaissais tous les racoins.
-Dites-moi une chose monsieur Bibeau. Est-ce que vos parents vous auraient parlé d’un homme qui serait parti en catimini sans payer ?
-Bien des gens partaient tôt le matin; ils laissent la clé sur la table de lit ou au comptoir d’entrée et on ne les voit plus. Il y a plein de gens qui vont ça. Peut-être moins à l’hôtel parce que c’était familial. Des gens qui sont partis sans payer ? Je ne sais pas; il fallait payer d’avance, mais on sait jamais. Partir sans payer, ça me surprendrait.
-Est-ce qu’il y a déjà eu un vol ?
-Les gens pouvaient partir avec des serviettes, des savons, même des draps, mais pas beaucoup; mes parents étaient quand même très respectés et quand ça arrivait, par exemple, un drap qui manquait, le client était barré à jamais.
-Savez-vous si il y aurait eu un cambriolage…
-Un cambriolage ?! Non, il n’y jamais eu de cambriolage.
-Est-ce qu’il y avait des bagarres ? Ou alors des événements extraordinaires ?
-Il y avait des chasseurs qui se vantaient pas mal et d’autres qui avaient un peu trop pu qui pouvaient se crier des noms, mais des batailles, non, j’en ai jamais vu.
En entamant sa descente, Jocelyn Bibeau repète : « Non, jamais… »
-Est-ce qu’il y aurait eu quelqu’un qui serait parti en laissant toutes ses affaires, qui aurait disparu en laisser ses bagages ?
-Bien des gens oubliaient des affaires, bien du monde, des brosses à temps, des chaussures des sous-vêtement, des couteaux, des sacs de voyage; mais tous les bagages, je n’en ai pas entendu parler…. Attendez, je me souviens une fois, c’était au milieu de 1977 ou 1978, quelque chose comme ça; je ne suis pas sûr. Mais une fois, un groupe de chasseur était parti toute l’après-midi dans la région du Mont Dufresne, peut-être, je m’en souviens pas, et ils devaient revenir pour le souper; ils devaient être quatre ou cinq. Et le soir, ils ne sont pas rentrés. Maintenant, ça me revient, j’avais complétement oublié ça.
-Oui, vous vous souvenez de quoi ?
-Il arrivait souvent que les soirées se prolongent; mon père aimait ça compter des histoires; moi j’étais tanné de l’entendre alors je passais mes soirées au lac. Là, ils sont rentrés plus tard que prévu. Quand je suis revenu, j’ai vu que mon père les attendait encore. Moi il m’a pas vu, mais les chasseurs sont arrivés au milieu de la nuit; c’était vendredi ou samedi soir. Quand ils sont rentrés, ils ont eu une grosse chicane avec mon père, ça m’a réveillé, mais je comprenais pas vraiment; j’entendais juste : « C’est pas d’notre faute ! C’est pas d’notre faute ! » Mon père était vraiment en maudit. Le lendemain, ils étaient partis… Ah oui, ils disaient qu’ils étaient tombés dans l’eau, que le courant les avait emportés… Quelque chose comme ça.
-Est-ce que c’est possible qu’ils soient partis cinq et qu’ils soient revenus quatre ?

-Je ne peux pas dire. Ça me paraît dur à croire. Quand je me suis levé le matin, ils n’étaient plus là. Ça devait être en ‘77 ou ‘78, peut-être après les Olympiques en tout cas.

lundi 18 avril 2016

Les petits enfants
Chapitre 16




Le réveille-matin de Roxanne sonne à 6h45 en ce lundi matin. Roxanne l’éteint d’un doigt incertain et autoritaire à la fois. Elle ouvre les yeux, souriant au petit matin, se sentant de très bonne humeur. La fin-de-semaine avec Fabio s’est bien passée. Il était content, vraiment, de la revoir. Il a été gentil tendre, affectueux, attentionné. Il avait cessé ses activités pour lui consacrer, et à elle seule, toute la fin de semaine. Elle ne désirait pas tellement coucher dans le petit réduit qu’il occupe et qu’il a aménagée en chambrette dans le centre d’art-coopérative où il vit et travaille depuis son retour Montréal. Alors elle avait loué une chambre dans un hôtel dans le sud-ouest de la ville près de l’autoroute et il y était venu sans problème. Il avait pris quelques affaires pour se changer, sa brosse à dents. Il a l’air de bien se porter, s’était-elle dit; il a l’air de bien manger. Bien sûr, il avait commencé par l’inviter à venir voir son atelier; il lui a montré son travail et elle a trouvé ça bien : ce sont des collages ou plutôt des montages faits avec des objets récupérés, du plastique, du caoutchouc, du métal, des morceaux brisés des divers matériaux. C’est très original, n’a pu s’empêcher de constater Roxanne. Ses créations ne sont jamais de formes géométriques, jamais carrées ou rectangulaires comme des toiles; elles prennent toutes sortes de formes : ovales, rondes, biscornues, selon ce en quoi résulte l’agencement. Ce sont des œuvres mi-peinture, mi-sculpture, mi-assemblage. Ça ressemble à des animaux, des paysages, des villes, des personnages, des mouvements, comme si Fabio pouvait faire sortir ce qu’il voulait d’un peu n’importe quoi. C’est un art contestataire certes, mais pas agressant, presque apaisant, qui pousse surtou à réfléchir sur la finalité des choses, sur leur valeur intrinsèque, et donc sur celles de nos vies. Il a vraiment du talent, a-t-elle souri, impressionnée.
 Ils ont passé une nuit d’amoureux comme elle, et probablement lui non plus, n’en avaient pas eue depuis longtemps, avec juste assez de passion, juste assez de fougue, et sans rien de factice. Il avait été content de lui faire à manger, de lui prépare une recette de chez lui, une authentique soupe au pozole, ce maïs blanc très nutritif, qui trouve son origine chez les Aztèques. Le samedi après-midi, ils sont simplement allés aux Îles de Boucherville faire une longue promenade main dans la main; ils ont redécouvert le plaisir, le bonheur, d’être ensemble à écouter les oiseaux, à regarder l’eau du fleuve couler. Ils avaient plein de choses à se reconter et ont ri comme deux enfants. Et elle n’a pas parlé de son travail. Il lui a demandé comment aller son père et lui a recommander de le saluer. Pendant un moment, elle a pensé qu’ils pourraient aller voir sa mère qui vit à Saint-Bruno, mais elle ne lui avait pas téléphoné avant de partir et ce sera pour la prochaine fois.
Roxanne met la cafetière en route. Elle se dit que vendredi, elle n’a pas perdu son temps non plus, qu’elle a bien avancé. Juliette la bibliothécaire/guide touristique de Lac-des-Sables est décidément mine inestimable et intarissable d’information. Quelle sagacité ! Et puis son je-ne-sais-quoi d’aisance qui lui donne un charme fou.
Roxanne pense à tout ce que Juliette lui a partagé; son intuition lui dit que la solution se trouve dans ce que Juliette lui a dit, dans petit un détail, un fil qui lui faut tirer, une piste qu’elle doit suivre; il suffit juste de trouver la bonne; elle sait qu’elle n’est pas loin d’y voir clair. Contrairement à son père qui est beaucoup plus pragmatique, qui possède une excellente capacité analytique, qui peut faire des liens alors que personne n’en voit, Roxanne est davantage intuitive, elle se fie sur sont instinct sur ce qu’elle « sent », ce qu’elle ressent. Ils se complètent assez bien. Normalement elle aurait dû tout-de-suite, à chaud, rendre compte de sa rencontre avec Juliette à son père et lui il y aurait réagi; c’est souvent comme ça qu’ils fonctionnent et qu’ils créent les étincelles qui font progresser les enquêtes ou qui mènent à la solution. Mais elle devait partir pour Montréal. Elle ne voulait pas faire attendre Fabio, ni l’appeler - surtout pas ! catastrophe ! - pour lui dire qu’elle sera en retard; c’est arrivé trop souvent qu’elle rentre tard le soir, ou que ses fins de semaine soient interrompues, et ça été trop dur pour leur couple. Elle aimerait bien sauver son couple, et Fabio aussi sans doute, mais elle ne peut pas faire ce que lui doit faire, mais elle peut faire ce qu’elle doit faire, et elle sait ce qu’elle doit faire : ne plus faire passer le travail avant l’amour… sauf exception. Hier, ils se sont quittés avec émotion, Roxanne plus convaincue qu’à son arrivée que Fabio ne reviendra pas à Papineauville. Est-ce que c’est comme ça que sera leur vie de couple, de façon intermittente, en deux endroits différents ?
Roxanne se met en grand uniforme aujourd’hui, avec cravate, épinglette, et souliers bien cirés; elle attache bien ses cheveux pour que pas un ne dépasse, et dépose tout juste un soupçon de fond de teint sur ses pommettes. Qui veut-elle bien impressionner ? Elle ouvre la porte de sa voiture et démarre. Il fait beau et elle conduit machinalement; depuis le temps, elle connaît la route par cœur jusqu’au poste de la Sureté du Québec; le trajet qui n’est pas très long, à peine dix minutes.
Elle salue Jocelyne à l’entrée et les autres collègues qui arrivent en même temps.
-Alors Isabelle, ça avance ?
-Je continue d’éplucher les dossiers. Pour l’instant je n’ai trouvé de compromettant. On se voit tout-à-l’heure ?
-Bien sûr.
Roxanne a une demi-heure avant la rencontre hebdomadaire du lundi matin pour prendre les messages qui se sont accumulés.

Après la rencontre du matin, qui a duré une heure comme d’habitude, Isabelle arrive dans son bureau.
-Allons mettre mon père au parfum
-D’accord.

Roxanne fait la bise à son père. Celui-ci remarque sa tenue impeccable.
-Tu as passé une bonne fin de semaine ?
-Oui, excellente; ça m’a fait du bien.
Les jeunes femmes s’assoient devant son bureau.
-Alors, qui commence ?
-Moi, je vais commencer. J’ai pris tout ce qui pouvait nous intéresser dans les archives de la municipalité à partir de la fin de 1977 jusqu’au début de 1979, pour vraiment tout couvrir. Je continue à tout éplucher; mais vraiment je ne vois rien de particulier. Rien d’illégal en tout cas. Oui, en étant pointilleux, on trouverait beaucoup de connivences, bien des entourloupettes; par exemple, ce sont toujours les mêmes compagnies qui obtiennent les contrats. Ça peut être parce que les options sont limitées remarque bien.
-Oui, c’est vrai.
-Ce qui est sûr, ce que c’était une période de grande effervescence. Il s’est octroyé plus de permis de construction ou de rénovation ou d’excavation cette année-là que durant les cinq années précédentes. Ce qui est intéressant, c’est le nombre d’individus qui ont demandé de rénover ou d’agrandir leur maison ou leur établissement commercial. Ou alors plusieurs qui voulaient se construire le long de la nouvelle route. Le village a dû considérablement changer d’allure à cette époque.
-La question des établissements commerciaux sera à creuser. Est-ce qu’il y en a par exemple qui ont fermé ou des nouveaux ont été ouverts…
-Qu’est-ce qu’on dit sur le camping ?
-Ouais; par grand-chose. D’après moi, les gens faisaient un peu ce qu’ils voulaient.
-À toi Roxanne…
Roxanne relate à Isabelle et son père le long entretien qu’elle a eu avec Juliette Sabourin, les photos qu’elle va chercher, l’atmosphère un peu Peace and Love, l’afflux des touristes, le fait qu’elle n’ait jamais entendu parler d’une disparition, son frère qui était impliqué dans le trafic de drogues…
-Hmmm… Et tu en conclus ?
-Pour l’instant rien d’autre que j’ai probablement rencontré la personne qu’il nous fallait, qu’elle est un contact inespéré.
-C’est quand même un peu fort : on retrouve un pauvre bougre enterré peut-être vivant dans un chantier mais il n’y aurait ni disparition, ni de violence. Et il semble qu’il n’y a jamais eu d’avis de recherche. Je commence à le croire qu’il est tombé du ciel !
-Vous avez bien travaillé toutes les deux, continuez. Surtout que le rapport du laboratoire devrait arriver aujourd’hui.
-Ça pourra aider.
-Il y avait aussi un appel du maire-adjoint qui a demandé à me parler, un certain Claude Parisien. Un vrai tourbillon ! Qu’est-ce que vous lui avez donc fait ?
-Bah, c’est un petit roitelet un peu misogyne qui ne voulait pas tellement qu’on vienne fouiller dans ses affaires; il joue les seigneurs offensés quand le maire est en voyage…
-En Nalaska !
-Bon très bien, je vois que sa plainte n’est pas très sérieuse.
Sur le pas de la porte Roanne se retourne :
-Tu devrais venir la rencontrer.
-Qui ça ?
-La bibliothécaire,
-Moi ?

-Oui, toi-même en personne.