lundi 23 juin 2014


Je la vois, cette maison, la maison où je suis née, où tout s’est passé. Je suis restée à une certaine distance sur le sentier qui y mène, et je la vois, entre les branches des bouleaux et des érables, à peu près telle qu’elle était alors.
Qu’est-ce que je ressens ?... Je me dis que c’est une vieille maison désaffectée, oubliée, qui pourrit, qui s’en va vers la mort... qui est morte déjà. Personne n’y est revenu depuis que je l’ai quittée; personne n’y a plus habité depuis le drame.
Quelqu’un aura verrouillé la porte, et la maison a été laissée à l’abandon.
La végétation a poussé sans contrainte; les jeunes peupliers ont envahi tout le devant, les grands conifères cachent à demi la façade; le jardin du côté n’est plus que broussailles. Quelques tuiles du toit ont été emportées par le vent; les murs sont lézardés.
Est-ce que je me souviens d’elle ? de cette porte, de ces fenêtres, de cet escalier sur le côté, de ces lucarnes, de cette cheminée ? Je cherche; je ferme les yeux; j’essaye de me souvenir. C’est l’intérieur que je vois, si distinctement : la grande cuisine et le salon avec le foyer, et l’escalier qui mène aux chambres de l’étage... et ce cagibi où je suis presque morte, d’où j’entendais les cris horribles, horribles !
J’ouvre les yeux, mon cœur palpite un peu. Après tant de séances de thérapie, tant d’aide de la part de mes amies, de la part de Julio, je sais maintenant que j’ai survécu au drame, que mon être propre a survécu, mais, néanmoins, mon cœur palpite un peu. C’était il y a longtemps, plus de vingt-cinq ans, et je me souviens avec tant d’acuité : ma mère, ma sœur... Maman... je me surprends à murmurer.
Je regarde les environs, les champs, les bois, les collines à l’horizon, et à ma droite, un peu en contrebas, j’entends couler, presque chanter, l’eau de la rivière.
En me tournant encore plus, j’aperçois Julio appuyé sur le capot de la voiture, et je lui souris. Je voulais y marcher seule, je ne sais trop pourquoi, car, somme toute, je suis un peu déçue. Après tout ce qu’on m’avait dit au village - en me dévisageant comme un animal bizarre -, je croyais trouver une maison beaucoup plus délabrée, presque effondrée, en ruine. Je croyais que le chemin serait impraticable et le sentier introuvable dans la végétation. Et me voilà maintenant, presque à regret, regardant cette maison d’où j’ai entendu, il y a vingt-cinq ans, ma mère et ma petite sœur hurler leur agonie.
La contrée est reconnue pour ses denses brouillards. Y viennent-ils toujours tuer ?
*
*     *
Ma mère, les soirs de brouillards, nous faisait nous dépêcher. Nous soupions en vitesse et la vaisselle restait là pour le lendemain; et interdiction formelle de s’approcher des portes et des fenêtres. On éteignait tout. Les soirs de faibles brouillards, nous nous terrions au fond de la cuisine. Mais les soirs de brouillards plus épais, lorsque dans la pénombre nous voyions les nuées blafardes se former, s’opacifier, s’allonger, se distordre, s’agglutiner aux arbres, lorsque nous voyions, apeurées, les masses blanchâtres s’avancer pesamment et, en une lente valse mortuaire, lentement encercler, envelopper toute la maison, ma mère nous agrippait, ma petite sœur Diane et moi, et elle nous enfermait, et elle avec nous, dans le cagibi qui servait de dépense. Et elle nous étreignait, nous serrait contre elle jusqu’à nous faire mal.
Je me souviens de ses yeux exorbités d’épouvante; je me souviens qu’elle essayait de nous rassurer, mais ses mots rapides, saccadés, hachurés, peut-être n’avaient-ils pas de sens pour nous deux, et bientôt elle s’arrêtait, et nous restions là toutes les trois terrorisées par la mort, par la menace de la mort toute proche, rôdant tout autour, partout autour de nous, prête à nous engloutir. Je voyais ses grands yeux qui brillaient dans l’obscurité. Parfois, nous restions ainsi toute la nuit, et alors ma sœur et moi nous nous endormions plaquées contre la poitrine de notre mère et nous nous réveillions le matin un peu courbaturées.
Les brouillards pouvaient s’infiltrer n’importe où, par la moindre fissure, par le moindre interstice. Lorsque ma mère voyait les brouillards se former, elle s’affairait anxieusement à vérifier encore et encore toutes les possibilités de petites ouvertures. Continuellement, compulsivement, elle calfeutrait les portes et les fenêtres, les murs et les planchers, et elle chassait à grands cris et en faisant de grands moulinets les minces volutes qui malgré tout réussissaient à pénétrer dans la maison.
Cet automne-là, les brouillards ont été de plus en plus fréquents. C’était presque chaque jour que notre mère nous entraînait dans le cagibi où nous nous blottissions en tremblant. Les brouillards montaient plus vite et plus opaques de la rivière et rapidement enveloppaient notre maison. Ils semblaient alors l’écraser, l’emprisonner. Nous entendions les murs grincer sous leurs forces titanesques. Parfois, ma mère entrouvrait la porte et regardait, toute aux aguets, à l’affût de la moindre petite ouverture.
Ma petite sœur avait à peine un an et moi j’en avais quatre. Nous savions - notre mère nous le répétait sans fin - que ces brouillards de mort pouvaient et voulaient nous prendre et nous précipiter dans la rivière et nous y noyer comme tant d’autres avant nous. Nous savions déjà accomplir les gestes rituels de hâte et de fuite, de plus en plus vite, pendant que notre mère vérifiait tous les verrous, avant de nous cacher au fond du cagibi. Ma mère parfois tremblait frénétiquement quand elle nous serrait contre elle et elle invectivait alors, paniquée, fiévreuse, d’imprécations et de malédictions, les brouillards de la mort; et malgré la peur atroce que je ressentais, je tâchais de toujours tenir la petite main de ma sœur.
Un soir de cet automne-là, il y a plus de vingt-cinq ans, alors que nous étions toutes les trois blotties dans le cagibi, ma mère, après quelques regards furtifs par la porte entrouverte, est allée vérifier le calfeutrage de la porte d’entrée. Et ma petite sœur, à quatre pattes, l’a suivie ! J’avais lâché sa main, j’avais lâché sa main !
Ma mère n’a pas semblé la voir tout de suite et ne semblait pas la savoir derrière elle alors qu’elle s’activait à la porte. Et subitement, avec une violence inouïe, la porte s’est ouverte toute grande, comme arrachée des mains de ma mère, et le brouillard est entré et a agrippé ma petite sœur ! Ma mère, comme une démente, s’est aussitôt mise à hurler de toutes ses forces contre le brouillard tout en empoignant ma sœur qui criait aussi; déjà elle avait les jambes à l’extérieur ! Le brouillard agglutiné à son petit corps l’entraînait, la tirait, la capturait...
« Non, non, non! PAS ELLE, PAS ELLE ! » hurlait ma mère, en retenant Diane à pleins bras tout en essayant de refermer la porte. Du cagibi, je voyais, horrifiée, cette lutte sans merci : je voyais le brouillard qui tirait inexorablement le petit corps de ma sœur qui se démenait des bras et des jambes, vers l’extérieur; et je l’entendais hurler de terreur et de douleur. Ma mère, criant toujours et le corps à demi- plié, cherchait à refermer la porte tout en tirant de toutes ses forces sur les membres de ma sœur toujours davantage aspirée vers le néant.
Alors, ma mère est tombée en avant, et avant qu’elle ne se soit relevée la porte s’est refermée. Et j’ai entendu l’insupportable cri de douleur de ma petite sœur. Le brouillard lui arrachait les vêtements, lui brûlait la peau. Et ma mère la tenait toujours, et elle aussi a été attaquée. Elle a eu le visage lacéré, les vêtements déchirés, la tête furieusement secouée, comme si le brouillard s’acharnait sur elle pour lui faire lâcher cette proie qui était la sienne.
J’ai entendu leurs cris et les bruits de leur lutte encore quelques minutes, de l’autre côté de la porte, puis de plus en plus loin... vers la rivière. Puis plus rien; que le silence ouaté du néant.
On a retrouvé leurs corps, que le courant avait entraînés un kilomètre plus loin, le lendemain, enlacés, pris dans des branches basses. Et moi, on m’a retrouvé recroquevillée, hagarde de terreur, dans le cagibi de la cuisine. Les enterrements ont eu lieu et je suis allée vivre chez une tante en ville.
*
*     *
Avant de venir à la maison, je suis allée au cimetière voir les tombes de ma mère et de ma sœur, ainsi que celle de mon père. Je n’ai pratiquement aucun souvenir de mon père. Ma mère ne m’en a jamais parlé. Je sais qu’il est mort noyé dans la rivière, alors qu’il revenait d’une longue journée de travail au chantier et que, ayant voulu prendre un raccourci, il s’était égaré dans le brouillard. Je n’avais pas encore trois ans et ma mère était alors enceinte de sept mois de ma petite sœur Diane.
C’est tout de suite après que les premiers signes de sa folie sont apparus.


lundi 16 juin 2014

Le fantôme de la petite morte

                Oh, les vieilles gens du quartier savaient bien qu’il s’était passé un drame, une histoire de pendue, dans cette maison aux tourelles, mais qui donc les écoutait encore ? Et puis, ça faisait tellement longtemps… cinquante ans peut-être.
                Georges Primeau, c’était un « monsieur ». Un monsieur qui avait réussi; jeune avocat fougueux, brillante carrière, puis juge et maintenant maire de la ville et propriétaire immobilier prospère. Cette maison du début du siècle dernier qu’il venait d’ajouter à la liste de ses immeubles, « pour une bouchée de pain », n’avait rien de particulier. Peut-être les tourelles avaient-elles un certain charme. Peut-être était par nostalgie qu’il l’avait achetée. Il se souvenait que c’était là qu’il avait trouvé à se loger lors de son tout premier stage alors qu’il encore qu’étudiant en Droit. Comment s’appelait-elle cette vieille à la fois concierge et intendant qui lui avait ouvert la porte en le scrutant des pieds à la tête ? Il s’était senti gêné, comme fautif; il s’était senti rougir. Il n’arrivait pas à se souvenir de son nom; peut-être les plus vieilles locataires le sauraient... Peut-être sauraient-elles aussi quelque chose sur… mais non voyons ! personne ne l’avait jamais su. Et puis ça n’avait été qu’une petite amourette sans importance.
*
*      *
Émilienne et Félicie connaissaient le juge, et maintenant maire, Primeau de réputation, par les photos et les reportages dans les journaux. Mais là, elles l’avaient vu en chair et en os (« …en chair et en chair ! » avait ricané Émilienne) lors de ses visites à l’achat de la maison. Elles en avaient bien placoté avec les autres locataires pour se distraire un peu, et ensuite on ne l’avait plus revu…
Or, c’est justement à ce moment-là que les « bruits » avaient commencé. Très vite, les deux vieilles sœurs, et les autres aussi, avaient compris que quelque chose – ou quelqu’un ? – se manifestait. On entendait faiblement, très faiblement des sortes de longs grincements. C’était régulier, monocorde, presque doux, presque beau, et si triste, si pathétique. Les deux sœurs avaient songé à des gémissements, une lente plainte soupirée, à peine perceptible, « comme le souffle d’un ange mortellement blessé » avait dit Émilienne. Ça se faisait entendre très tôt le matin, vers cinq heures, ou encore en milieu de soirée. À ce moment-là, on aurait dit que la plainte était encore plus pénible. Félicie certifiait qu’ « assurément on pouvait entendre le "fantôme" durant la journée également », mais il y avait « trop de bruit, trop de distractions ».
Le plus souvent, et presque toujours en y pensant bien, les frêles plaintes provenaient de l’appartement numéro 4, au premier étage, là où logeait Gertrude Fontaine; et la pauvre madame Fontaine qui était pourtant bien dure d’oreille, en avait perdu et le sommeil et la tranquillité… d’excitation ! Puis, les plaintes murmurées étaient devenues plus audibles, plus distinctes; en quelques jours toutes les six locataires ne parlaient plus, ni vivaient plus que pour le « fantôme ». On allait de l’effroi à la trépidation quand il s’agissait de  trouver une explication.
Bientôt, les six locataires avaient convenu de se retrouver dans le salon de Gertrude Fontaine pour « écouter ». Chacune s’asseyait à sa place, religieusement, avec précaution, le genou un peu plus hésitant, le cœur un peu plus palpitant que d’habitude. On cessait vite les babillages (et il fallait pour cela quelque cause de vraiment exceptionnelle !). Et dans le silence, le recueillement, la demi-pénombre, on attendait, en tendant l’oreille. Et alors, dans le silence, dans la demi-pénombre, se faisaient entendre les longs sanglots tristes et lointains sanglots tristes et lointains, toujours de la même façon, d’une durée de trente à quarante secondes, rarement plus. Et toutes les six en avaient le cœur retourné. Les sanglots cessaient; on rallumait et on s’essuyait les yeux.
Si l’on faisant consensus sur le fait qu’un esprit habitant chez madame Fontaine venait de se réveiller, chacune avait sa réponse au qui ? : un amant éconduit, une belle abandonnée, un enfant martyr, une mère pleurant son enfant…
On avait convenu de faire appel à un médium, et Émilienne avait été chargée de demander à madame Naria, qu’elle disait connaître, de venir élucider le mystère. Et on s’était solennellement juré le secret absolu… pour le moment.
Madame Naria n’était médium à s’en laissait imposer, mais le récit d’Émilienne et de Félicie l’avait intriguée. Promesse avait été faite de venir le jeudi suivant. Alors ce soir-là, elles sont toutes au rendez-vous alors que madame Naria fait son entrée. Les yeux se croisent et se baissent.
On s’installe autour d’une table sur laquelle on pose les mains à plat, le regard fixe. Dès que la voix se met à gémir… et ce soir elle une intonation différente, comme une hâte contenue, la médium se met à trembloter. Ses yeux se sont plus que deux petites fentes…
Après un long moment, elle commence à parler comme dans un murmure : « C’est un tout petit être, un tout petit être… C’est un tout petit être, une petite morte… »
Tout s’arrête.
On rallume quelques lumières, et chacune se regarde à la dérobée, un peu coupable. A-t-on raison de chercher à savoir ?
Madame Naria a repris ses esprits; elle se lève et se dirige vers la porte. Émilienne la retient.
« Mais voyons, dites-nous quelque chose ! »
Madame Naria se retourne lentement et demande, le visage vide de toute expression :
-Quel drame affreux s’est-il passé en ces lieux ? 
Les vieilles locataires se regardent l’un l’autre, mais nulle ne répond.
-C’est l’esprit d’une toute petite enfant ! Comme elle a dû souffrir ! Et comme elle souffre ! La pauvre petite… » Et après avoir dit cela, madame Naria se dirige à nouveau vers la porte.
-Allez-vous revenir ? intervient de nouveau Émilienne.
-Oui, sans doute me faut-t-il revenir. Je reviendrai demain à la même heure.
Peut-on aller se coucher ? Peut-on trouver du repos ? Elles sont toutes les six encore là au petit matin au moment où les plaintes de la petite morte se font à nouveau entendre.
*
*      *
Pendant quelque temps, madame Naria vient quotidiennement… et bientôt le voisinage met en marche la machine à rumeurs. Et c’est l’intendant chargé de l’entretien de la maison qui commence à ne pas aimer ça du tout. Il décide d’en parler à monsieur Primeau le propriétaire. Ce dernier le considère avec un étonnement amusé, mais l’intendant insiste; si bien que le maire Primeau accepte d’aller rendre une petite visite à ses locataires spirites.
Et l’une d’elles s’empresse de lui offrir une tasse de thé, et l’autre des biscuits qu’elle a faits, et une autre un verre de sherry. Émilienne et Félicie sont également tout doux tout miel.
« Quel honneur nous faites-vous ! Nous avons suivi toute votre carrière ! Quel homme respectable êtes-vous ! Et intègre ! Et intelligent ! Et si bon ! Et si simple ! »
Le juge et maire Primeau se pâme… après tout ces petites vieilles radoteuses ont bien besoin de distractions. Et, au lieu de tergiverser, Émilienne lui explique l’histoire depuis le tout début… à sa façon.
« Vous comprenez, monsieur le maire, il fallait bien faire quelque chose ! Qu’auriez-vous fait à notre place ? Ces bruits troublaient notre sommeil et notre tranquillité. Madame Fontaine en perdait le sommeil ! Et depuis les visites de madame Naria, nous nous sentons beaucoup mieux, plus rassurées. Vous ne voudriez certes pas que l’une de vos pensionnaires tombe malade de mauvais sang ? Quelle réputation cela ferait à votre maison ! Madame Naria n’explique rien, mais elle est… comment dirais-je… Oh ! vous monsieur le maire qui êtes un homme si intègre, un homme de si grande intelligence, que nous tenons toutes en si haute estime, je ne sais si je devrais vous dire à quoi je pense.
-Mais oui, dites, madame Émilienne.
-Non, non, c’est trop stupide. Voudriez-vous un autre biscuit ?
-Vous détournez la conversation, madame Émilienne, ce n’est pas bien ça. Vous voudriez que je vienne à l’une de vos "séances", n’est-ce pas ? Est-ce bien ça ?
-Monsieur le maire, qu’allez-vous penser ? Je n’ai pas le droit de demander à un homme aussi important que vous de s’occuper de lubies de vieilles dames !
-Madame Émilienne, vous n’êtes pas si vieille que ça. Et puis, laissez-moi vous dire qu’en tant que maire responsable je m’intéresse à tout ce qui intéresse mes ouailles, surtout si c’est intriguant; et votre histoire de "fantôme" m’intrigue. Demandez-moi de venir et je viendrai.
-Monsieur le maire, que dites-vous là ? Un homme tel que vous ! Qu’est-ce que les gens vont dire ?
-Laissez-les dire, et moi je saurai leur répondre.
Émilienne sourit, et Félicie aussi.
*
*      *
Madame Naria, ce soir-là, arrive à l’heure habituelle et elle reste un peu surprise en voyant le maire Primeau assis à la table avec les autres, même si Émilienne, en deux mots, l’avait prévenue sur le palier de la porte de sa présence.
Il est venu par curiosité, pour voir et peut-être pour entendre. Bien sûr, il ne croit pas à toutes ces chimères, ces histoires de revenants, d’esprits et de fantômes. Mais n’a-t-il toute sa carrière de juge durant fait face au mystère, à l’incompréhensible et à l’insolite, et parfois à l’insoluble ? Il saura découvrir la vérité ici aussi. Il sourit à madame Naria, mais le regard étrange de celle-ci le fait frissonner; il se sent transpercé, sondé, brûlé à vif. Qu’a-t-il à avoir un avoir léger mouvement de recul ? Mais il ne peut plus se dérober maintenant.
On s’assoit, on s’installe. On retient les souffles. Madame Naria baisse les paupières. Voilà la mélopée qui se fait entendre, en longue plaintes d’agonie; mais ce soir elles sont différentes, plus sourde, presque stridulantes, plus présentes que jamais auparavant. Une lugubre plainte monocorde du fond des nuits de la mort. Il se passe quelque chose !
On l’entend ce long cri qui perce les sens et les esprits, qui fait mal, qui fait battre les vieux cœurs; il se déplace, se promène dans la pièce, au début très lentement, au plafond, le long des murs, autour de la table.
« Viens… Viens… murmure madame Naria; viens, n’aie pas peur… Viens, petite morte; viens, parle-nous… dis-nous quelle est ta souffrance. »
Elle sent cet être tout près, elle sent qu’il est là, qu’il va s’emparer d’elle.
La voix se promène toujours, murmure toujours, geint toujours. Et soudain, Émilienne se fige ! Elle avait ouvert les yeux… pour observer et soudain elle voit une ombre blanchâtre se former, se coaguler, se matérialiser au-dessus de la table, comme un fantôme sans forme !
« Le fantôme de la petite morte, pense-t-elle; le voilà. »
Elle regarde monsieur Primeau… Elle regarde madame Naria dans une fixité macabre.
« Viens… Viens… approche; n’aie pas peur petit être, continue celle-ci. Viens, approche. Viens en moi… Viens et tu seras délivré de ta si grande souffrance, des souffrances atroces que tu portes depuis tant de temps. » 
Et tout-à-coup, sans aucune transition, sa tête se renverse vers l’arrière, le cou arqué; ses yeux se révulsent, se bras se tendent vers l’avant, tout raides; et sa voix se transforme, une voix grinçante, saccadée.
-Oui… Oui, je viens. 
Émilienne voit l’ombre s’agiter, se crisper, se convulsionner.
-Oui, je suis une petite morte… Je suis une petite fille, une toute petite fille qui est morte, le soir même de ma naissance. Je suis née, et je suis morte… et c’est ma mère qui m’a tuée.
Émilienne regarde l’ombre blanche et regarde en face d’elle; elle sait qu’elle ne devrait pas, mais elle veut voir.
-Ma mère n’était qu’une femme de chambre, qui vivait ici, dans cette pièce, et qui travaillait pour la maison… Et un jour, elle a été suite par un jeune homme aux beaux habits et aux paroles enjôleuses. Elle a cédé après de longs mois d’avances toujours plus insistantes. Et voilà que je devais naître… et vivre. Mais le jeune homme était parti, et ma mère ne pouvait plus vouloir de moi. Alors, elle m’a mis au monde toute seule, dans sa chambre, et le soir, dans la bassine à laver le linge, elle m’a noyée encore toute palpitante de s vie à elle… Et ensuite, elle s’est pendue; pauvre maman…
Silence aussi triste que cette coulée de voix.
-Elle repose en paix… et moi aussi maintenant.
Et subitement, aussi vite qu’il s’était cabré, le corps de madame Naria revient à son état premier. Son cou se redresse, ses bras retombent sur la table. Sa tête dodeline doucement. Se paupières sont closes.

Au-dessus de la table, l’ombre blanche a disparu; Émilienne regarde en face d’elle. La tête de monsieur Primeau est tombée sur sa poitrine. Il est mort.

lundi 9 juin 2014

Natas et Véro


Natas et Véro, ce sont les diminutifs de Natasha et Véronique. Deux sœurs adoptives, adoptées par la même mère.
Comment s’appelait-elle cette mère ? Cela n’a pas importance. Elle avait toujours voulu avoir des enfants et n’en avait jamais eus. Elle avait espéré, beaucoup espéré, prié peut-être, maugréé, pleuré, et à la fin elle s’était résignée. Elle avait dépassé quarante ans, et puis elle avait eu sa ménopause. Plus d’espoir. Alors, ce qui lui restait, c’était l’adoption. Et elle l’avait fait; elle était allée à l’orphelinat, c’était par qu’elle aurait commencer de toute façon, s’était-elle dit, et elle y avait vu ces deux petites de deux et trois ans. Dans l’orphelinat, elles se  tenaient  toujours  serrées  l’une contre l’autre depuis le premier jour - on croyait même qu’elles étaient arrivées le même jour - si bien qu’on avait pris l’habitude de les  prendre pour deux sœurs. Pourtant elles ne se ressemblaient  pas; l’une était foncée et l’autre claire; l’une avait les yeux grands, l’autre tout petits; l’une babillait et jacassait, et l’autre ne disait presque rien. Mais dès le premier jour, l’une s’était accrochée à l’autre  et  elles étaient restées accrochées; et c’est presque accrochées l’une à l’autre que la nouvelle mère les avaient amenées chez elle.
Les deux sœurs avaient grandi, toujours aussi différentes l’une de l’autre; l’une élancée, l’autre trapue, l’une enjouée, l’autre  réservée, mais  toujours ensemble, toujours complices, presque siamoises. Natasha et Véronique. « Natas et Véro », comme elle les appelait toujours. Ça devenait presque un seul prénom commun « Natassévéro ». Sans doute les deux petites sœurs avaient-elles été la joie de sa vieillesse, même si elle ne savait plus trop comment se réjouir, ni même si de quoi elle aurait dû se réjouir; l’une souriante et l’autre maussade; partageant les jeux, partageant les rires et les pleurs.
Et puis quand elles ont atteint l’adolescence, leur mère fatiguée de toutes  ses années de labeur et de malheur est tombée malade. Elle s’est alitée, et n’est plus sortie du lit. Les deux  sœurs la  soignait, la nourrissait,  la changeait.
Jusqu’au jour au Véro a fait ce rêve d’horreur macabre. Elle y voyait sa sœur Natas agenouillée sur la poitrine de son petit ami et elle le tailladait avec une petite fourchette en argent.  Dans son rêve, Natas  se retourne  et éclate  d’un rire, insupportable, diabolique.  Véro  s’est réveillée, en sueur, en larmes, les yeux exorbités; elle criait. Elle s’agitait, tremblait de tous ses membres et Natas est vite accourue pour la prendre  dans ses bras... mais d’un geste stupéfiant, incontrôlable, Véro l’a repoussée, rejetée, violemment, avec un cri d’animal à l’agonie. « Ne m’approche pas ! NE M’APPROCHE PLUS ! J’en ai assez de t’avoir toujours collée à moi ! Tu es un vrai diable ! Va-t-en ! ». Quelque chose, le lien béni s’était brisé. Quelque chose avait changé, pour toujours. Elle ne lui a jamais pardonné  son  cauchemar.
Peu après, leur mère est morte. Et un après-midi que son petit ami était venu lui rendre visite, Natas l’a crié à Véro d’en bas de l’escalier en ouvrant la porte. Véro ne voulait pas descendre, elle ne voulait pas. Natas a insisté bien sûr, doucement, presque tendrement, et son petit ami appelait aussi. Et quand, enfin, elle est descendue, elle l’a vue, c’était son rêve ! Natas était là, était là, vraiment, agenouillée sur sa poitrine et le torturait avec sa fourchette en argent ! Elle a hurlé, hurlé, hurlé, hurlé, hurlé indéfiniment à la mort; et c’est à sa propre mort qu’elle hurlait ainsi.
Elle est morte en effet, du pays des vivants. Elle a sombré dans la folie.
Et depuis lors, Natas s’en occupe, doucement, patiemment,  comme  elle l’avait fait avec leur mère.
Et le pauvre petit ami se désole, sans pouvoir se consoler. « Ma pauvre Véro, ma pauvre Véro toute à l’envers ! Dis-moi quelque chose ! Ma pauvre Véro ! » Et Véro ne répond jamais.
Mais Natas va s’occuper de lui aussi, bien sûr.



lundi 2 juin 2014

Mon ami Pierre-Marc

                Sans doute est-ce à moi de raconter cette histoire. Sans doute suis-je le seul à pouvoir la raconter, le seul à avoir compris… compris trop tard. Sans doute me faut-il expier d’avoir compris trop tard. Aurais-je pu éviter la mort violente de mon ami Pierre-Marc ? Oui, certainement…
                Je connaissais Pierre-Marc depuis plusieurs années. Nous nous étions rencontrés à l’université. C’était simplement « un bon gars » comme on dit. Il savait rire et s’amuser, et faire rire aussi. Il prenait la vie du bon côté. Il savait faire des folies, des choses originales. Il arrivait aux cours en vieux jeans et runningshoes, avec toutes sortes de chapeaux sur la tête, et même une fois il était arrivé avec une fausse barbe ! Et il « avait le tour », comme on dit, avec les filles; comme il pouvait être charmant avec elle, et comme il savait les charmer ! Il en avait conquis des cœurs… mais était-ce là quelque indice de ce qui allait se passer ?
                À la fin de nos études il est parti faire le tour du monde avec vingt dollars en poche et les yeux pleins de rêves. Deux ou trois fois, j’ai reçu une carte de lui de l’Argentine ou de l’Île Maurice. Moi, j’ai commencé à travailler; je suis tombé en amour, on a eu un enfant, puis on a divorcé. Rien de très original je le sais. Et voilà ce Pierre-Marc qui est réapparu dans ma vie, sans crier gare, comme un animal aux abois, apeuré, qui cherche un ultime refuge avant l’hallali.
                Sans crier gare ? Je ne sais trop; je ne crois pas à tous ces phénomènes paranormaux, un peu comme tout le monde, mais j’avais rêvé à lui les semaines précédant son retour… mais encore là, était-ce une raison pour me méfier ?
                Quand on a sonné à la porte, ça a été une vraie apparition : il était là aux limites de la panique, il haletait presque, les cheveux hirsutes, tout débraillé; dans ses yeux arrondis, c’était l’angoisse que je lisais.
                « Michel ! Michel ! Enfin je te retrouve ! Il faut que tu m’aides ! Il faut que tu m’aides ! 
                - Pierre-Marc ??... C’est toi, Pierre-Marc ?... Mais qu’est-ce que tu as ? Entre, entre ! »
                Il a presque fallu que je le porte jusqu’au salon où il s’est affalé sur le divan. C’est à ce moment-là, sans doute, que j’aurais dû faire attention, que j’aurais dû mieux écouter, que j’aurais dû me douter de quelque chose. Et maintenant il est mort; il s’est tué.
                Je lui offert à boire; ses mains tremblaient et il ne pouvait tenir le verre et j’ai dû le faire boire comme un enfant. Il a commencé à me raconter toute une histoire, mais son récit était si chaotique, si emberlificoté, si embrouillé, et son intonation variait constamment; parfois il criait ou alors sa voix devenait presque inaudible que j’avais de la peine à tout comprendre. Voici à peu près ce que m’a dit :
                « Écoute-moi, Michel; écoute-moi bien… Il faut que je te raconte, laisse-moi te raconter. Je n’en peux plus, je sens que j’approche de la fin; je sens que si personne ne m’aide, ce sera la fin pour moi. Je suis en train de devenir fou…
                - Pierre-Marc, calme-toi.
                - Laisse-moi parler, Michel, il faut que je te raconte. Tout a commencé quelque part en Inde. J’étais en train de traverser l’Himalaya; je ne m’étais pas senti très bien depuis quelques jours, mais c’était une occasion unique de faire un voyage extraordinaire. J’avais traversé toute l’Europe, le Moyen-Orient, la moitié de l’Afrique et je suis retrouvé en Inde. On m’offrait de me joindre à une expédition jusqu’au Tibet. Fantastique !! Incroyable ! Et là, au pied de l’une de ces gigantesques montagnes de l’Himalaya, une nuit, j’ai fait ce rêve pour la première fois. Je marche avec une femme que je ne connais pas, que je ne crois pas connaître; nous marchons sur une plage, - j’ai fait ce rêve tant de fois ! – des fois nous sommes nus ou habillés, mais le plus souvent en maillots de bain et tee-shirts. Le soleil se couche, tout est gris, pourtant tout est clair; je perçois parfaitement chaque détail de la scène. La mer est houleuse et le sable noirâtre, mais si doux, si doux, si mou… Nous nous enfonçons parfois jusqu’aux chevilles, mais nous marchons sans difficulté aucune. Cette femme à côté de moi, je la vois marcher; toujours de dos, ou de côté, jamais de face; je ne connais pas son visage. Dès que j’essaie de la regarder, de lui prendre la tête pour la voir de face, le rêve s’arrête. Elle est là à ma gauche; des fois je parle, mais elle ne répond pas, elle ne répond jamais et ne tourne jamais la tête vers moi, pour m’écouter ou me regarder… Et voilà qu’apparaît toujours au même moment, devant nous, une jeune fille immobile; une fille absolument magnifique, exceptionnellement belle, ravissante, éblouissante de beauté et d’attraits; et juste au moment où nous passons près d’elle, elle m’appelle par mon nom : "Pierre-Marc … Pierre-Marc …" Je n’entends pas sa voix; je vois seulement, mais très nettement ses lèvres remuer et sa bouche qui m’appelle : "Pierre-Marc … Pierre-Marc …" Toujours deux fois. Et à chaque fois nous passons tout droit, cette autre femme et moi, nous continuons notre marche; de toutes mes forces je voudrais m’arrêter et répondre à la jeune fille, mais nous continuons tout droit, et le rêve s’arrête, s’évanouit ou bien je me réveille…
                « La première fois, je me suis demandé : qu’est-ce que ça veut dire ? qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? qui sont ces deux femmes ? Au début, je me suis dit que ce n’était qu’un simple rêve, très étrange, mais un rêve quand même. Mais ce rêve revenait toutes les nuits; tu entends Michel, toutes les nuits !! Je me demandais chaque matin, à chaque réveil : qui sont ces deux femmes ? qui suis-je pour elles ? Toujours il revenait, toujours semblable, toujours la même scène sur cette plage grise, toujours la même fin. Est-ce que cette jeune femme m’appelle ? Comment faire pour la rejoindre ?
                « L’expédition progressait et je me sentais de plus en plus mal. Bientôt je ne pouvais plus continuer; j’avais de la fièvre; je vomissais tout ce j’essayais de manger. J’ai dû retourner à Katmandou où on a dû m’hospitaliser. Heureusement que des gens se sont occupés de moi. Je me suis resté deux semaines à demi-inconscient, sans que le rêve ne revienne et je suis sorti de la clinique. Et puis soudain, il est revenu. Le même rêve, la même plage, la même jeune femme qui m’appelait : "Pierre-Marc… Pierre-Marc…" si doucement, si langoureusement, si insidieusement. Je devrais trouver cette femme; je devais trouver cette plage !! Mais où ? Dans quel pays ? Dans quel coin sur la terre ? Où est cet endroit sur le globe ? Peut-être devais-je trouver l’autre femme aussi, celle qui marche à mes côtés dans mon rêve. Je devais la trouver. Je connais son visage par cœur; il me semblait que je pouvais la retrouver entre dix mille ! Michel, je suis allé partout ! J’ai commencé par l’Australie et j’en ai parcouru toutes les plages. Puis Hawaï, la Californie, le Mexique, les Caraïbes, la Jamaïque… Partout j’étais aux aguets; chaque matin, je me disais : "Aujourd’hui, je vais la trouver, elle est là ! elle m’attend en bas, elle m’attend au bar, non, sur la plage, elle est là tout près !…" J’avais si peur de la manquer, de passer juste à côté, qu’elle passe à quelques mètres de moi. Je devais la trouver. Elle me cherchait. Je suis allé partout : en Martinique, en Guadeloupe, en République Dominicaine, au Venezuela, en Argentine, au Brésil, en Floride. Je suis retourné en Afrique, au Sénégal, en Côte-d’Ivoire, jusqu’à Madagascar. Et chaque nuit le même rêve obsédant. Nous marchons sur la plage et elle est là et elle m’appelle : "Pierre-Marc… Pierre-Marc…" Toujours deux fois. Toujours en me regardant intensivement de ses yeux incomparables, profonds, à nuls autres pareils. Toujours ce sable mou, et ce vent qui agite la mer et qui me fait frissonner. Je suis bien; toujours les mouvements de ses lèvres charnues et sensuelles qui prononcent mon nom en silence, comme une mélopée qui me fait frissonner encore plus. Elle m’appelle, c’est sûr. A-t-elle besoin d’aide ? A-t-elle besoin de moi ? Elle ne semble pas angoissée, ni désespérée. Elle ne crie pas mon nom comme si je devais aller à son secours. Elle apparaît et dit mon nom, toujours deux fois, et disparaît. Où es-tu donc mon amour ? Où es-tu donc ? Mon amour, mon adorable amoureuse, ma femme, où es-tu ? Où te caches-tu, mon amour ? M’appelles-tu de quelque part de l’univers ? Montre-toi pour que nous nous aimions pour l’éternité. Mon amour, mon amour… Je connais son visage par cœur, ses lèvres, ses yeux, son nez, ses cheveux foncés, jusqu’aux lobes de ses oreilles; elle me ressemble. Je connais son corps, la rondeur de ses seins, de son ventre, de ses cuisses. Dans certaines auberges de jeunesse je demandais aux responsables s’ils l’avaient vue en la décrivant avec force détail. M’apparaîtra-t-elle subitement comme un ange, comme une apparition ? Elle me dira simplement : "Bonjour Pierre-Marc, me voilà", avec son magnifique sourire. Parfois, je la touchais presque. Combien de femmes vues de côté ou de dos ai-je accostées en étant sûr que c’était elle. Et à chaque fois quelle déception ça a été !
                « Enfin je me sui dit : quel idiot que je suis ! Ce n’est pas pour rien que j’ai rêvé d’elle la première fois en Inde, c’est là qu’elle se trouve, c’est là qu’elle m’attend. Alors j’y suis retourné. Depuis longtemps je n’avais plus d’argent et je devais retourner là-bas. J’ai tout fait pour me procurer de l’argent; j’ai travaillé comme un forçat… j’ai aussi fait de la contrebande, j’ai vendu de la drogues aux jeunes; j’ai volé, j’ai extorqué d’autres femmes et j’enrageais que ça me prenne trop de temps à amasser la somme dont j’avais besoin pour continuer ma quête folle. Enfin j’ai pu retourner en Inde et j’ai parcouru tout le pays; tu ne peux pas t’imaginer l’immensité de ce pays. Je me suis retrouvé sur la magnifique plage de Goa que surplombe le vieux port portugais… Et c’est là que j’ai craqué, Michel. Je n’en pouvais plus; c’était assez… Ma douleur d’abandonner était atroce, insupportable, mais j’ai lancé la serviette. Qu’elle se montre à moi et je l’aimerai, mais je n’en pouvais plus… J’ai tout fait; j’ai tout fait ce qui était humainement possible et même plus. Quelle torture c’était, Michel ! Toujours la voir, chaque nuit, l’avoir juste à côté de moi, en moi, comme si elle était mienne déjà, et ne jamais la trouver, ne jamais la voir en chair et en os, ne jamais pourvoir la toucher, comme un fantôme de l’au-delà. Je sais qu’elle m’aime. Tu ne peux pas t’imaginer, Michel, comme j’ai souffert… cruellement ! Et je souffre encore; je ne vois plus qu’elle, je ne pense qu’à elle, je ne vis que pour elle. Quand je me couche, avant même de rêver je sais que je vais rêver à elle; je rêve que je fais un rêve et dans ce rêve je vois se dérouler ce rêve qui est toujours le même rêve… J’ai l’impression que ma tête va éclater ! Et souvent, je me dis que, non, elle n’existe pas, que je suis fou, que j’ai le cerveau malade. Qu’est-ce que ça veut dire d’autre ? À chaque fois que le téléphone sonne, à chaque fois qu’on m’interpelle, chaque fois que ça cogne à la porte, je sursaute et je tremble de tout mon corps en répondant; toujours je crois que c’est elle… Où est-elle ? Où est-elle ailleurs que dans ma tête ? Tu dois m’aider, Michel; j’ai besoin d’être soigné, d’être délivré de ce fantôme. Il faut que tu m’aides. »
                J’avoue que sur le coup je ne savais trop quoi faire. Son récit, aussi incohérent et invraisemblable qu’il pouvait être, m’avait véritablement impressionné. Mais c’était surtout son état de surexcitation extrême qui m’avait secoué. Je l’ai mis au lit; il était littéralement mort de fatigue et d’angoisse, mais il ne voulait pas se coucher :
« Elle va venir cette nuit encore, Michel, elle va venir me voir encore. Michel ! Empêche-la ! Empêche-la de me hanter d’avantage ! »
                Je l’ai veillé comme un petit garçon et il a fini par s’endormir. Et jusque tard dans la nuit, j’ai pensé à son incroyable récit en cherchant la clé qui me permettrait d’y trouver un sens. Mais je ne trouvais rien.
                Le lendemain, il était plus calme. J’ai alors mieux remarqué comme il était maigre; il semblait squelettique. Il me faisait penser à un héroïnomane qui ne peut plus se passer de sa dose de mort : le même état d’agitation, la même maigreur, les mêmes yeux hagards. Nous sommes allés à la clinique. Il se laissait faire, docilement, comme un enfant. Il n’avait pas de carte d’assurance-maladie, alors j’ai dû payer la visite. Pendant que nous attendions, il ne disait rien; il restait amorphe, comme s’il avait peur d’ouvrir la bouche et que survienne l’irréparable; mais je le sentais extrêmement conscient, tout son être aux aguets, aux limites de la résistance. En le voyant, la médecin a encaissé le coup. Pierre-Marc avait tenu à ce que j’assiste à l’examen. Elle l’a examiné sous toutes les coutures, longuement, vraiment minutieusement; j’en étais perplexe. Elle a diagnostiqué, par commodité : « Surmenage extrême, besoin de repos complet, sous-alimentation, système nerveux fragilisé… » Elle lui a prescrits des fortifiants et des tranquillisants en arrangeant un rendez-vous pour dans deux semaines.
                Mais Pierre-Marc n’est jamais allé à ce rendez-vous. Il s’est suicidé.
                C’était il y a trois jours, au crépuscule. Il semblait plus calme; sans doute les effets des médicaments. Sans doute savait-il que c’était la fin; il s’est peut-être dit qu’il ne s’en sortirait jamais, que cette accalmie serait de courte durée ou encore peut-être qu’il ne pourrait jamais rejoindre cette femme que dans l’au-delà ? Que sais-je ? C’est sûr que comme moi à ce moment-là, il n’avait pas compris. Des témoins ont dit qu’ils l’avaient vu marcher tranquillement le long du fleuve et se laisser couler. Sans doute s’était-il assis une bonne partie de la journée sur l’herbe à regarder l’eau du fleuve couler inlassablement vers le large. Sans doute son esprit, son âme s’est-elle écoulée avec cette eau et s’y est confondue pour enfin, peut-être, rejoindre, quelque part dans l’ailleurs, une plage au sable gris. Sentant le soir arriver – un autre soir – Pierre-Marc s’est laissé couler à son tour. On l’a retrouvé trois kilomètres plus loin. Je suis allé identifier son corps à la morgue. Bien que tout boursoufflé, tout gonflé d’eau, son visage était paisible; il ressemblait à un quelconque banlieusard sans problème, un bon père de famille
                Et c’est alors, seulement, seulement alors, en le voyant que j’ai compris ! Je te demande pardon Pierre-Marc, mon ami; je te demande pardon de n’avoir pas compris avant; et peut-être à cause de cela es-tu mort, inutilement, stupidement, et celle que tu adorais et qui t’aimait déjà avec toi. Pierre-Marc, cette jeune fille de ton rêve qui t’appelait chaque nuit, oui elle t’appelait, oui elle t’appelait, mais ce n’est pas ton nom qu’elle prononçait si tendrement; elle disait, elle te disait : « Papa… Papa… »