lundi 7 septembre 2015

Les flammes de l’enfer

6
                Au moment où y pénètrent, vers 16 hrs les deux voitures de police toutes sirènes hurlantes, le Parc Natura est déjà sens dessus-dessous. La première contient l’officier Paul Quesnel enquêteur-chef du poste de la Sureté du Québec de Papineauville et l’officière Beausoleil et dans la deuxième les agents Turgeon et Olivier Jean-Jacques. Paul Quesnel s’est dit que ce serait une bonne occasion de plonger son stagiaire, qui en est à sa dernière semaine chez lui, dans le feu de l’action, de lui faire voir à quoi peut ressembler une scène de crime. Il sait que Turgeon qui l’accompagne saura l’aider et bien lui faire profiter de cette possibilité d’apprentissage.
La nouvelle qu’il y aurait eu un mort lors d’un incendie qui s’est déclaré dans le chalet numéro quinze a fait le tour de l’endroit en un rien de temps. Par la force des choses, les diverses activités du Parc ont été suspendues. Les manèges ont été arrêtés, les visites dans le mini-zoo interrompues, la piste d’hébertisme s’est vidée; toutes personnes qui avaient emprunté des pédalos, des canots ou des kayaks sont rentrées à la rive; celles parties à la pêche ou à la chasse sont revenues. Toute cette populace est dans un état de grande agitation, de surexcitation. On dirait que tout le monde parle en même temps avec les plus grands gestes possibles; on entend des cris, des pleurs. Bien des parents se sont réfugiés avec leurs enfants dans les bâtiments de service : l’accueil, la restauration, les services. D’autres se sont barricadés à l’intérieur de leur tente ou de leur chalet. On entend les enfants pleurer. Tout un amas de gens qui vocifèrent manifestant bruyamment leur désir impérieux de quitter les lieux.
C’est seulement la deuxième fois que Paul Quesnel pénètre dans le Parc Natura depuis son ouverture il y a cinq ans. La première fois, c’était justement lors de l’ouverture officielle; il y avait le député du comté, le maire de Notre-Dame-de-la-Croix et plusieurs autres personnages publiques. À dire vrai, cette nouvelle attraction touristique ne lui avait pas fait grand effet. Tout était kitch, trop plastifié, à commencer par les bâtiments de service en préfabriqué.  Les kayaks et autres embarcations étaient en synthétique.  Même les cabanes de pêcheurs isolées dans le bois sur les rives nord et ouest du lac étaient en fond bois rond. C’est tout juste si on n’avait pas peint les arbres en vert ! Ça n’avait rien à voir avec un vrai séjour à la campagne. Heureusement qu’il restait l’air pur.
Rien n’avait changé depuis sa première visite, sauf qu’on avait ajouté des glissades d’eau pour les jeunes et les enfants et même des machines à boules et des jeux électroniques ! Je suppose qu’on peut se connecter à l’internet et aux réseaux des cellulaire, maintenant, jusqu’au milieu du lac.
                Dans toute cette marée de personnes et de véhicules, les deux voitures ont de la difficulté à se frayer un chemin jusqu’au poste d’accueil. Il en sera de même pour l’ambulance qui arrivera quelques minutes plus tard. Paul Quesnel aperçoit Simoneau le chef des pompiers de Buckingham. Il accompagné d’un homme en tenue d’été d’une quarantaine d’années un peu agité. Il me semble que je l’ai déjà vu, celui-là.
                -Enfin, dit Gérald Simoneau en le voyant ! Monsieur Sansregret, voici l’inspecteur Paul Quesnel de la Sureté du Québec. C’est lui qui prend la direction des opérations à partir de maintenant.
                Ah oui, je me souviens; c’est l’un des promoteurs de cette mascarade. Paul se souvient de cette inauguration. Cet homme, comme ses compères promoteurs de la ville, lui avait semblé fat, prétentieux et cupide, qui ne s’intéressait à ce site naturel que dans le but de faire des profits. Des jeunes arrivistes ambitieux qui étaient prêts à détruire et à remodeler sans scrupule aucun les forêts et les lacs pour plaire avec des plaisirs artificiels à une clientèle insipide de banlieue et, surtout, à faire de l’argent avec leur projet.
                -Bonjour !
                -Bonjour, inspecteur, dit l’autre d’un air un peut prétentieux; je suis Martin Sansregret, l’un des propriétaires et administrateurs du Parc Natura.
Paul le toise quelques instants; décidément, ce personnage est et lui sera toujours foncièrement antipathique, mais il ne fait pas se faire influencer. Il demande à Simoneau de lui dire ce qu’il sait. Les trois hommes doivent se frayer un passage vers le centre d’accueil entre tous les gens qui vocifèrent avec colère. Ils s’installent dans le bureau de la direction.
                -Vers 13h30, il y a eu un appel d’urgence de la part de monsieur Sansregret pour un incendie dans un des chalets ici au Parc Natura. On est arrivés environ trente-cinq minutes après. Comme les camions ne pouvaient pas atteindre le chalet parce à cause du chemin qui est trop étroit, on a installé une pompe dans le lac. On a isolé l’endroit et on s’est surtout occupés à arroser les arbres des alentours qui brûlaient déjà pour éviter que le que le feu ne se répande partout. Heureusement qu’avec la pluie des derniers jours, ce n’était pas trop sec. Le feu du chalet n’a pas été très long à maitriser. En éteignant les dernières flammes, on a trouvé un corps calciné. C’est là que je vous ai appelé.
                -Pour une mort suspecte…
                -Ça m’en a tout l’air.
                -Est-ce qu’on sait c’est qui ?
Martin Sansregret intervient.
-Monsieur l’inspecteur, on est en train de faire le décompte des vacanciers et des membres du personnel. Mais avec le tout ce chaos, vous pensez bien que ce n’est pas si facile que ça. On a bloqué la sortie.
-Il faudrait que personne ne quitte le terrain avant qu’on est fait le décompte complet.           
-Mais il y a des gens qui ont déjà quitté !
Paul essaye de ne pas trop tiquer à l’incorrection grammaticale.
-Comment ça ?
-Ben, vous savez, il y a tout le temps des gens qui vont et viennent. C’est un parc populaire ici. Certain arrivent pour une journée, pour une demi-journée, pour un week-end; et il y a les autres qui quittent à la fin de leur séjour. Il  y a trois familles qui ont quitté avant qu’on est donné l’ordre de fermer les portes.
                -Il faudra trouver leurs coordonnées.
                -Oui, ce ne sera pas trop difficile.
                -Bon, Simoneau, je suppose que tes hommes sont prêts à partir ?
                -En effet.
                -Alors, renvoie-les. Nous, on va aller voir le lieu de l’incendie. Je suppose, monsieur Sansregret, que vous avez un service de communication par haut-parleurs à la grandeur du parc. Je voudrais faire une annonce.
                -Quoi ?... Ah, oui, venez par ici.
                -Messieurs, dames ! Que tout le monde reste calme. Je suis l’inspecteur Quesnel de la Sureté du Québec. Je vous promets que dans moins d’une heure vous pourrez tous rentre chez vous. En attendant, le Parc Natura va vous offrir des rafraîchissements gratuits…
Paul sourit : « N’est-ce pas monsieur Sansregret ? »
-Heu… Oui… Oui, bien sûr.
                En sortant, Paul Quesnel s’entretient quelques instants avec Véronique Beausoleil.
Puis, s’adressant à Turgeon et  Olivier Saint-Jacques : « Vous deux, vous essayez de mettre un peut d’ordre là-dedans. Commencez par faire dégager l’entrée pour que les pompiers puissent enfin sortir.
Simoneau guide Paul Quesnel vers la direction opposée au pavillon d’accueil. Les camions de pompiers sont là prêts à partir. Les pompiers en sont aux derniers rangements. Après avoir donné quelques ordres à ces hommes, le chef du service d’incendie guide Paul Quesnel vers un étroit sentier. Il y a une foule compacte d’une cinquantaine de personnes, surtout des hommes et des jeunes garçons.
                Simoneau et Paul montent chacun dans un quatre roues pour se rendre deux kilomètres plus loin dans le sentier « bleu ». Paul commence à sentir l’odeur de brûlé. Deux pompiers surveillent un large cordon de sécurité. La forêt a brûlé sur plusieurs centaines de mètres carrés.
                -Ouais, ça a flambé…
                -On s’en est bien tirés. Heureusement qu’on avait le lac à disposition.
                Paul sent l’odeur du feu le prendre à la gorge. Il tousse. Simoneau lui tend une bouteille d’eau. Il passe sous le cordon de sécurité et avance tranquillement. Il commence par se faire une idée de l’ensemble de la scène : les arbres roussis, les troncs noircis, quelques volutes de fumées qui s’échappent encore. Il se tourne vers les décombres du chalet. Il se dit qu’il ferait bien d’appeler Roxanne.
                -Il ne reste pas grand-chose.
                -T’sais un chalet de bois comme ça, ça brûle en un rien d’temps.
                Paul s’avance avec précaution. Il voit des morceaux de verre éclaté, les restes d’un sommier et d’un matelas; des restes d’ustensiles de cuisine. Dans un coin se trouve la carcasse d’une sorte de poêle au gaz ou quelque chose comme ça. Il y a bel et bien un corps méconnaissable allongé sur le ventre le long des restes d’un des murs. Un homme probablement. Il était costaud, bien bâti. Il portait des bottes de travail, des gants aussi. Près de lui, Paul remarque une lame de hache, une lame de couteau, des clés aussi, les débris d’un lampe-torche. Paul s’accroupit.
                -Est-ce qu’il y a des traces d’accélérant ?
                -C’est trop tôt pour le dire. C’est ton expert en sinistre qui va te dire ça.
                -Oui, c’est vrai. Je te libère. Merci pour tout.
                -Ça va. Bonne chance.
                Au moment où Simoneau s’en retourne et embraye son quatre roues, Paul entend le son d’un autre véhicule tout terrain qui s’approche. Une voix l’appelle.
                -Inspecteur ! Inspecteur !
                Martin Sansregret, légèrement débraillé, arrête net son véhicule. Il en descend et sans hésiter se met à courir vers lui.
                -N’entrez pas à l’intérieur des limites de sécurité !
                - Inspecteur ! Je pense savoir qui c’est !
                -Ah oui !?
-Oui, tout notre monde est là sauf un de nos employés qui manque à l’appel. Il s’appelle Gustave Abel.


lundi 31 août 2015

Les flammes de l’enfer

5

                Après avoir mis le feu à la dernière maison, celle d’Henri Trudel, et avoir contemplé l’incendie pendant quelques minutes, il avait roulé un long moment dans la nuit, à toute vitesse sur sa moto. Il lui fallait fuir. Il s’était d’abord rendu jusqu’au bout du chemin Brookdale, environ une quinzaine de kilomètres plus loin jusqu’à l’embranchement aux quatre routes de Pine Hill. Il savait qu’il ne pouvait se diriger vers le sud, à droite. Le chemin se rendait jusqu’à Kilmar, puis longeait la Rouge jusqu’à son embouchure, ce qui l’éloignait bien trop de Noyan. Il devait prendre vers le nord, un chemin en gravier qui débouchait au Lac-des-Sables, tout à fait convenable pour une moto. Mais Lac-des-Sables n’était pas sa destination; ça le mettait encore un peu trop loin. Il devait revenir chez lui, à Noyan, le plus vite possible. Il avait donc décidé de couper donc à travers bois, en prenant un sentier qu’il avait découvert récemment; ce n’était qu’une piste tracée par les chevreuils à travers la forêt. Il s’y était engagé prudemment. Son phare avant allumé, il roulait à faible allure; il devait éviter les branches basses et les broussailles. Les épines lui griffaient le visage; ses roues dérapaient parfois. Plusieurs fois, il avait dû poser le pied par terre. Une fois, il s’était embourbé et son moteur s’était noyé; il avait dû tirer sa moto, la remettre sur le sentier pour ensuite redémarrer. Il s’était à trembler quelque peu; tout ça lui prenait plus de temps que prévu.
Finalement, il avait réussi à aller jusqu’au bout du sentier et s’était retrouvé sur le chemin Sénéchal, aux limites du village de Saint-Camille, mais aussi tout près de Noyan. Dans quelques minutes il serait chez lui.
À l’entrée du village, il arrête son moteur. En passant par l’arrière, il n’aura que quelques mètres à faire pour arriver chez lui, mais il vaut mieux continuer à pieds pour ne pas attirer l’attention. Il pousse sa moto sans faire de bruit le long de la route. Il perçoit toute l’agitation qui perturbe le village. Bien des gens guettent aux fenêtres ou s’interpellent d’un perron à l’autre. Comme il n’y a pas de service de pompiers, on a dû faire appel à ceux de Lac-des-Sables, mais ça ne servira à rien : les chalets se consumeront sans qu’ils puissent y faire quoi que ce soit. Il traverse le village le plus discrètement possible, évitant de se faire voir. Plus que quelques pas et il pourra ranger sa moto et aller se coucher. Mais monsieur Doyon, le pasteur, dressé comme une vigie sur le parvis de l’église, en essayant de comprendre ce qui se passe, le voit. Il connaît bien le pasteur Doyan. Il y a quelques années, celui-ci l’a beaucoup aidé. Il avait terminé son école primaire de peine et de misère, et les débuts de son secondaire avaient été extrêmement difficiles. Il avait été toujours été un enfant solitaire et les autres jeunes de l’école se sont mis à se moquer de lui, de son allure, de sa façon de parler; ils se moquaient de lui parce qu’il était différent. Après une semaine, il avait refusé d’y retourner. Le pasteur Doyon était venu parler à sa mère : il le prendrait sous son aile. Pendant que madame Doyon lui avait patiemment donné des leçons particulières adaptées à ses capacités, le pasteur lui a fait suivre un cours de catéchisme à sa mesure. Plusieurs nuits, ils l’avaient gardé à coucher au presbytère. Grâce à eux, il avait fini par apprendre à lire, à écrire et à compter. Le jour de sa confirmation, il avait lu le passage de l’évangile devant toute la communauté.
Puis il a commencé à travailler, tout d’abord comme plongeur au restaurant, puis comme aide-cuisinier. Il avait gagné un peu d’argent; il en donnait une partie à sa mère et avec le reste il s’était acheté ce dont il rêvait depuis des années : une moto ! Chez un concessionnaire de Montebello, il avait trouvé une kawa 500 de couleur verte, juste ce qu’il lui fallait. Une vraie merveille ! Il aimait écouter le ronronnement du moteur; et il aimait aussi le faire rugir. Bien des gens du village, il le savait, le regardait avec jalousie. Et depuis, il parcourait inlassablement les routes de la région, du matin au soir. Il avait négligé son emploi, et après un incident – un début d’incendie – dans la cuisine, il l’avait quitté. Le pasteur Doyon, bien sûr, n’avait pas abandonné et essayé de le replacer quelque aprt. De l’autre côté du chemin, dans l’ombre des arbres, il l’avait vu.
-C’est toi, Ti-Gus ?
Tout le monde au village l’appelait Ti-Gus, même ses professeurs, même sa mère. Son père était parti quand il était encore bébé gagner sa vie aux États-Unis, quelque part dans le Montana. Il ne l’avait jamais vu. Une fois quand il avait douze ou treize ans, sa mère lui avait montré une vieille photo un peu embrouillée, d’un homme qui fumait une pipe près d’un feu de camp. C’était lui ton père, avait-elle dit, et aussitôt, sous ses yeux totalement décontenancés, elle avait jeté la photo dans le poêle.
-C’est toi, Ti-Gus ? Est-ce que tu sais ce qui se passe ?
-J’sais pas, m’sieur Doyon… J’pense qu’il y a un feu dans le rang Brookdale, mais j’sais rien d’autre.
-Es-tu allé voir ?
-Non, non ! J’ai rien vu !
-Qu’est-ce que tu fais là à cette heure-ci ?
Le pasteur connaissait sa passion qui allait jusqu’à la griserie pour la vitesse et pour le bruit des moteurs. Il ne le décourageait pas, mais il essayait de lui trouver quelque chose d’autre à faire pour occuper ses journées. Il lui disait de faire attention, d’être prudent, de ne pas aller trop vite, de ne pas passer à travers champs, de ne pas rouler la nuit à pleins gaz.
-J’étais parti… faire un tour… mais j’ai manqué d’gaz. C’est ça, j’ai manqué d’gaz, c’est pour ça qu’il faut que j’pousse !...
Le pasteur Doyon le regarde dubitatif.
-Rentre vite chez ta mère Ti-Gus; je pense que c’est mieux pour toi.
Il est rentré chez lui sans demander son reste. Tiens, sa mère aussi est sur le balcon à guetter l’horizon et essayer de comprendre ce qui se passe.
Il va lentement ranger sa moto dans le semi-garage et rentre dans la maison en passant devant elle sans lui adresser la parole. Sa mère non plus ne dit rien, mais elle aussi semble le regarder d’une drôle de façon.
Il se couche en enlevant simplement ses vêtements et en les laissant choir sur le plancher, mais il ne dormira pas beaucoup cette nuit-là. Il tourne et retourne. Toute la nuit il perçoit la confusion; il entend distinctement et tout à la fois, les cris, les appels, les ordres des pompiers, les sirènes, le bois qui flambe, les exclamations, les clameurs, les interjections, les hurlements, les jurons, les vociférations. Toute la nuit, il voit les flammes des brasiers qui montent qui montent dans le ciel de la nuit. Il les voit tellement qu’il a chaud, il est en nage. Il se lève, il va boire un peu d’eau. Sa mère est partie se coucher, tant mieux.
Il a fini par s’endormir car lorsqu’il ouvre les yeux, c’est le matin. Tout de suite il se dit qu’il pourrait aller prendre sa moto et aller voir, mais il hésite. Il sait qu’il ne devrait pas y aller, mais c’est plus fort que lui. Il doit aller voir. Il pourrait partir, et dans quelques minutes à peine il serait là-bas; c’est encore le temps. Il se prend un muffin aux bananes qui sa mère a fait la veille. Il boit une gorgée de lait à même le pichet. Il sort.
Il prend le guidon de sa moto de ses deux mains. Il lui faudra la nettoyer, enlever les traces de boues, les feuilles qui y sont accrochées. Il roulera lentement bien sûr. Le village dort encore, il ne fait pas les réveiller. Dès la route principale, il verra les dernières volutes s’élever dans le ciel de l’aube rose. Il n’ira pas trop loin; il ne s’approchera pas de trop près. Oui, tout a brûlé sur le chemin Brookdale. Le premier chalet puis le deuxième, le troisième... C’est un paysage de désolation, de dévastation, de saccage. Les maisons sont carbonisées, quelques poutres qui fument encore. Il va pour s’élancer.
-Ti-Gus ! Rentre à la maison !
Sa mère lui dit qu’on a trouvé le corps d’Henri Trudel carbonisé dans les décombres de sa maison. Il rentre et va s’allonger sur son lit, médusé, désemparé.

C’est vers la fin de l’après-midi du lendemain que la police viendra cogner à la porte.

lundi 24 août 2015

Les flammes de l’enfer

4

                Cette région frontière entre l’Outaouais et les Laurentides, est encore aujourd’hui demeurée en-dehors des circuits touristiques ou du développement commercial. Et ceci était particulièrement vrai pour Noyan, qui en tant que village protestant,  avait longtemps été tenu à l’écart par les autres villages de la région. Pendant des décennies on s’était regardés en chiens de faïence; ça n’allait pas jusqu’à l’hostilité et les menaces, mais on le regardait avec une sorte d’incompréhension, de perplexité, d’indifférence presque caricaturale.
Les choses avaient beaucoup changé depuis et les anciennes délimitations religieuses avaient disparu, mais Noyan était resté avec une sorte de complexe d’infériorité et une frilosité ambiante, alors que ses voisins avaient attrapé, même si c’était sur le tard, le virus du développement et des grands projets. Contrairement au Lac-des-Sables et à Notre-Dame-de-la-Croix, on n’avait pas eu de grands projets dont le but était d’attirer les touristes… et leur argent. Edmond Abel, le père du maire actuel Simon Abel, avait bien supervisé l’élaboration d’un grand jardin et d’un parterre fleuri autour de la mairie, bordé d’allées pour se promener, mais c’était surtout la population locale qui en profitait. Plusieurs des mariages récents y avaient été célébrés.
                Lac-des-Sables avait réussi à attirer des citadins de passages grâce aux magnifiques plages de sable fin autour de son lac. Déjà à l’époque de la coupe de bois, les responsables des chantiers avaient découvert le site et en avaient fait leur lieu privilégié de villégiature. Au fil des années et des générations, plusieurs enfants et amis s’étaient fait construire des chalets aux grandes baies vitrées autour du lac, surtout sur la partie est, la plus accessible. Un bon nombre de ces chalets avaient été transformés en fil des rénovations et des agrandissements en des maisons confortables habitables à l’année. Un, puis deux, puis trois hôtels avaient ouverts, augmentant d’avantage le nombre de visiteurs estivaux. La plage municipale qui autrefois s’étendait sur une bonne partie du lac, s’était considérablement réduite au fur et à mesure des acquisitions et du développement au détriment des plages privées.
La route 327 qui filait (presque) tout droit vers le nord en rejoignant les différents villages était la rue principale de Lac-des-Sables. Sinueuse  et toute en bosses, épousant les charmants tours et contours des rives du lac, elle ne permettait plus une libre circulation, surtout avec l’augmentation incessante du trafic automobile. On avait donc décidé de construire une toute nouvelle route qui, dans sa configuration plus rectiligne ne  passerait plus au centre dans le village mais qui le contournerait, le laissant de côté. Tout cet été là, une énorme machinerie de bulldozeurs, de pelles mécaniques, d’excavatrices, de foreuses, avait travaillé à construire la nouvelle route à travers les boisés. C’était certes une amélioration pour la circulation entre l’Outaouais et les Laurentides, mais bien des habitants se plaignaient de la poussière, du bruit, des détours, des dynamitages et de la perte de la beauté du site, et bien des commerçants s’interrogeaient, malgré les formidables profits du moment, à savoir si le fait que la route évitait complètement le village était ou non, à long terme, une bonne nouvelle pour l’économie du village…
Notre-Dame-de-la-Croix, le village au sud de Noyan, fêtait cette année le trentième-cinquième anniversaire de son « Festival de la patate ». Par une particularité de l’évolution de la vallée glaciaire une terre noire et fertile, excellente pour la culture des pommes de terre, avaient recouvert le coin sur des kilomètres carrés. Toute l’économie du village dépendait de la culture de ce tubercule. En été, les champs de cette petite plante aux feuilles vert mât, s’étendait à perte de vue. On en était venu bien sûr, à rendre un véritable culte à ce légume et on avait institué, à la mi-août, à la fin des récoltes, le Festival de la Patate.
Avec le temps, le Festival avait mal vieilli avec ses décors en carton-pâte, ses manèges brinquebalants, ses stands de tir à la carabine sur des ballons de toutes les couleurs, ses ventes d’artisanat local. La municipalité avait demandé à un entrepreneur en spectacle de le renouveler, le revamper, le rajeunir. Et l’entrepreneur avait proposé une formule vraiment moderne, une peu surprenante pour les gens du coin, mais qui avait attirait toute une nouvelle clientèle de motocyclistes et de caravaniers, qui étaient venus par centaine : un véritable succès ! Un grand chapiteau avait été dressé et les festivaliers avaient eu droit à un spectacle western par soir, des activités d’aérobie, des compétions d’hommes forts, des démonstrations de tracteurs à six et à huit roues, des tirs au « rayon laser », des dégustations d’une gastronomie parmentière nouveau genre, sans que ne soit abandonné l’indélogeable poutine aux mille saveurs, quand même !
On trouvait à Notre-Dame-de-la-Croix aussi le club de golf L’Oasis, (c’était le club de golf dont était membre Laurent Groulx, le président de Conseil de paroisse de Noyan et qui avait été impliqué dans la mort du pasteur Sébastien Saint-Cyr). Les propriétaires avaient dû déboiser une assez grande surface de forêts, niveler le terrain, dessiner et aménager le circuit, construire le stationnement et les bâtiments d’accueil avec vestiaires et l’inévitable bar du dix-neuvième trou. Mais l’investissement en avait certes valu la peine : le club de golf de dix-huit trous l’Oasis était le seul de la région, et il était donc très couru par tous les hommes d’affaires, les professionnels, les arrivistes en tous genres des municipalités environnantes.
Depuis une dizaine d’années, une nouvelle attraction avait vu le jour à Notre-Dame-de-la-Croix, plus au nord sur la route en s’en allant vers Noyan : un club de pêche et de villégiature familiale le Club Natura. Des promoteurs avaient vu le potentiel qu’on pouvait tirer du Lac Farmer. Ils l’avaient acheté, ainsi que tout le territoire aux alentours. Puis, après s’être assuré qu’il était bien isolé et qu’aucun poisson ne pouvait y entre en grillageant tous les ruisseaux qui s’y jetaient ou qui en sortaient, on l’avait « nettoyé » en le vidant de tous poissons. Il suffit pour cela de déverser la quantité de produits chimiques nécessaires pour éliminer toutes les sortes de poissons indésirables : crapets-soleils, barbotes, mulets, carpes… Une fois le lac « stabilisé » on y avait mis à profusion des truites arc en ciel, mouchetées, dorées, que les amateurs adorent pêcher. La pourvoirie de pêche du Lac Farmer avait aussi été grand succès.
Les propriétaires avait agrandi la surface du parc qui s’étendait maintenant jusqu’aux limites sud de Noyan. Sentant la bonne affaire, ils avaient ainsi ajouté des activités familiales comme des tables de pique-nique, des pistes d’hébertisme et un mini-zoo d’animaux sauvages. Tout le long de  la route 327, on pouvait voir des affiches aux slogans accrocheurs : Le Parc Natura, « Cerfs » riche d’expérience ! Le Parc Natura, « Ratons » pas ça, ou encore Le Parc Natura, touj « ours » palpitant.
Ouvert dès le mois de mars, jusqu’à la fin octobre (c’est la fête de la Halloween qui terminait la saison), on songeait, après dix an, à garder le Parc Natura ouvert toute l’année. Des nombreuses activités hivernales étaient en cours de préparation.

On avait construit des chalets sur toute la rive est du lac où des groupes de quatre à six pêcheurs pouvaient rester toute une semaine sans être dérangés, une vingtaine au total qu’on ne pouvait atteindre qu’en 4 X 4 ou encore bateau. C’est dans les débris encore fumants du chalet numéro 15 qu’on avait retrouvé un corps calciné pour lequel le chef pompier Simoneau avait téléphoné à Paul Quesnel.

lundi 17 août 2015

Les flammes de l’enfer

3

                Assis à son bureau, au poste de la Sureté du Québec à Papineauville, en cette fin d’après-midi, Paul Quesnel faisait le bilan de l’été qui se terminait. Il estimait que son équipe avait bien travaillé; ce n’était pas une grande surprise, non, car avec les années il avait réussi à instituer un bon climat de travail et maintenir un haut niveau de motivation, et ses agents et officiers avaient adhéré à sa méthode. Il ne voulait pas être excessivement exigeant avec son équipe; il essayait juste de tirer le meilleur de chacun « et de chacune ».
L’été était toujours une saison un peu plus compliquée. Plusieurs de ses agents, particulièrement ceux qui avaient des enfants d’âge scolaire, prenaient leur congé, leurs vacances. C’était toujours un casse-tête pour avoir des effectifs en nombre suffisants pour que le travail se fasse de façon adéquate. Lui, il préférait, depuis plusieurs années, prendre ses vacances en automne, durant la saison morte. Il pouvait profiter des réductions bien sûr sur les réservations, mais il a avait aussi la possibilité de pouvoir visiter des endroits touristiques sans touristes; c’était pour Paul un plaisir inégalé. Il aimait beaucoup visiter les lieux chargés d’histoire. Il y a deux ans, il avait fait Venise et l’Italie du nord : Padoue, Verone, Milan, Turin, pour finir avec Gênes; il avait à peine entr’aperçu la Toscane aux paysages à couper le souffle et il s’était promis d’y retourner un jour. Et l’année dernière, ça avait été Versailles et les châteaux de la Loire (il aimait beaucoup Paris, mais comme il y était déjà deux fois, il voulait voir autre chose de la France) : Sully-sur-Loire, La-Ferté-Saint-Aubin, Chambord, Beauregard, Chaumont, et ainsi de suite jusqu’à Angers.  À la fin toute fin, il était remonté jusqu’en Normandie pour passer deux jours au Mont Saint-Michel qui l’avait grandement impressionné. Cette année, il avait déjà son billet d’avion pour la Chine. Il s’était fait un itinéraire à partir de Beijing.
En plus de jongler avec l’horaire des congés, Paul devait s’occuper des stagiaires. Chaque été l’École de police de Nicolet lui en envoyait un ou deux qu’il jumelait avec l’un et l’autre de ses agents dans les équipes de patrouilles. Paul devait remplir un rapport de stage avec évaluation, bilan et commentaires; c’était ce qu’il était en train de faire : finaliser le rapport de stage de d’Olivier Jean-Jacques… un jeune homme d’une famille d’origine haïtienne qui avait passé quatre mois dans son équipe. Un policier noir dans la police de Papineauville ! C’était bien la première fois que ça arrivait ! Ça avait fait sensation, il faut le dire. Paul était toujours étonné de la somme effarante de papier qu’il devait noircir, de formulaires à remplir, de rapport à écrire, de documents à contresigner, qu’il y avait dans le monde de la police; sans compter les autres nombreuses heures qu’il devait passer devant l’écran de son ordinateur à lire d’autre rapports, d’autres directives.
Et puis, en été, il y avait toujours plus de touristes dans la région, des gens qui ne connaissaient pas toujours bien les routes, ce qui causaient plus d’accident; il y avait plus de fêtes de famille avec leur lot de gens qui boivent plus que raisonnablement et dont les esprits s’échauffent au soleil. Plus de jeunes désœuvrés aussi après la fin des classes; ils ne commentaient pas des crimes très grave, mais le nombre d’infractions, de violations de domiciles, d’actes de vandalisme, augmentait considérablement sans qu’on puisse tout résoudre.
Et cette année, il y avait eu ce crime commis dans le presbytère de Noyan, une violente attaque qui avait causé la mort du pasteur. Ce qui avait passablement perturbé la petite communauté. Après à peine quatre jours, (Ça s’est vraiment bien passé; on s’en est bien tiré, Roxanne et moi), on avait procédé à l’arrestation de trois suspects; après l’examen de faits, le coroner avait porté des accusations d’homicide involontaire au premier et de complicité et de non-assistance à une personne en danger aux deux autres.
Après l’enquête et la résolution du crime commis contre le pasteur de Noyan, Paul Quesnel avait décidé de mettre sa fille en congé. Cette enquête avait été plus éprouvante pour elle que pour lui, elle avait commis une faute professionnelle, qui avait eu heureusement peu de conséquences, mais surtout il voulait lui accorder du temps pour essayer de replacer son couple sur la bonne voie. Roxanne s’investissait beaucoup dans son travail, et cette enquête avait provoqué le départ de son conjoint Fabio. Paul ne se sentait pas directement responsable, mais quand même, il aimait sa fille (et était très fière d’elle) et ça lui faisait quelque chose. Il savait parfaitement ce que la vie de policier pouvait exiger d’un couple.
Roxanne avait accepté ce congé et était partie à Montréal; et avec l’aide de quelques amis, elle facilement avait retrouvé Fabio. Il avait retrouvé un collectif d’artistes marginaux, autour duquel il avait gravité à son arrivée à Montréal, il y a huit ans. Le groupe qui se faisait appelé « L’Art-relève » (Roxanne trouvait le jeu de mots douteux) avait pignon sur rue sur Fullum… de biais avec le poste général de la Sureté du Québec et du pénitencier de Parthenais ! C’était une ancienne usine de coton (une « facterie ») juste assez transformée pour des artistes et des créateurs bohèmes, non-conformistes, indépendants, contestataires et originaux ! Dans les grandes salles immenses ou les minuscules ateliers individuels, on retrouvait de tout : artistes multimédias bien sûr, mais aussi, peintres, sculpteurs, graveurs, imagiers, modeleurs, qui travaillaient toutes sortes de matériel possible et imaginables : le papier, le bois, le fer, le plâtre, le cuivre, la broche, le métal, le béton, les plastiques, la céramique, les matériaux composites, les pièces d’ordinateurs, de bicyclettes, de vieux meubles; certains travaillaient à la spatule, d’autres au chalumeau, d’autres encore à la tronçonneuse. Tout l’édifice bourdonnait d’activité, jour et nuit, surtout la nuit. Roxanne sera frappée du gigantisme de certaines œuvres qui s’élevaient plus haut que deux étages. Certains artistes étaient leur œuvre elle-même, comme rester sans bouger au coin d’une rue pour dénoncer l’immobilisme culturel et de la société ambiante. Ou faire couler l’eau d’un tuyau et en dévier son cours pour symboliser la vacuité des aspirations modernes. Ou encore de faire des traces de mains mouillées sur un mur de la ville, tout de suite disparues, pour souligner ce qu’il a d’éphémère dans la destinée humaine.
On rentrait dans l’édifice par une petite porte dérobée, qui donnait sur des escaliers en métal qui grinçaient. Roxanne parcourait les salles et les étages, et elle devait s’avouer qu’elle était fascinée par ce qu’elle voyait. Elle avait trouvé Fabio en pleine discussion révolutionnaire avec deux ou trois autres locataires de la place. Il se sentait dans son élément, parfaitement à l’aise dans cet environnement un peu subversif, qui défendait à travers les arts de multiples causes sociales et où les pétitions circulaient autant que l’alcool. Et probablement un peu de drogue, mais sans doute pas trop, pensait Roxanne. Il habitait les lieux mêmes, comme quelques autres, s’étant fait une chambre d’un petit réduit, servant de gardien de nuit contre le vol et le vandalisme. Il n’avait pas de salaire bien sûr, mais il avait au moins un toit sur la tête, et en attendant il cherchait à se faire engager comme travailleur de rue par l’un des groupes militant du quartier. Ce qui était sûr c’est qu’il ne reviendrait pas à Saint-Aimé, où Roxanne habitait et où il l’avait suivie pendant trois ans. Roxanne avait pris une chambre dans un motel de banlieue et était restée trois semaines à Montréal, s’intéressant à ce qu’il faisait, à ses aspirations, écoutant ses discours passionnés sur les diverses formes artistiques et leur pouvoir évocateur. Elle ne pouvait s’empêcher de l’écouter.  Elle l’aimait toujours, et lui aussi l’aimait toujours. Mais accepterait-il à nouveau de venir s’encabaner au milieu de nulle part dans un désert culturel et artistique total ? Autant qu’elle accepterait probablement, elle, de dormir dans un cagibi de rien du tout. Après trois semaines, ils avaient  convenu de se séparer en bons termes, de rester « bons amis ». Ils iraient chez l’un et chez l’autre. Elle devait se faire une raison.
Roxanne avait ensuite pris ses vacances. Deux semaines en Jamaïque, une aubaine qu’elle avait trouvée sur un site de voyages en surfant sur la toile. Elle devait partir le lendemain; très bien c’est ce qui lui fallait. Elle avait laissé sa voiture dans le stationnement de l’aéroport et n’était partie qu’avec un sac de voyage. L’avion avait atterri à Kingston, l’une des capitales les plus violentes du monde, mais l’autobus venaient prendre les touristes pour Montego Bay directement à la sortie de l’aéroport. Malgré toute attente elle avait aimé ce lieu, cette très belle rivière en cascades, qu’on pouvait escalader, et qui se jetait dans la mer au milieu d’une magnifique plage de sable blanc et fin. Il ne faisait pas trop embêter par les vendeurs ambulants, sauf quelques mâles de l’endroit qui lui avaient des avances très peu subtiles, mais elle souriait intérieurement d’imaginer leurs têtes si elle dévoilait son métier. Elle avait pris un cours de plongée avec bobonne, et avait appris à descendre et remonter en palier, à contrôler sa respiration, puis avait passé deux heures de pur plaisir en haute mer. Elle s’était dit que ces vacances. Somme toute, lui faisaient du bien. Elle avait envoyé une carte postale à son père, une à sa mère et une troisième à Pascale, une amie du secondaire, sa meilleure amie.
De retour à Montréal, elle avait sauté dans sa voiture et était repartie directement vers l’Outaouais. À son arrivée, chez elle, à Saint-Aimé, un petit bouquet de fleurs l’attendait à la porte avec une carte de Fabio !
Paul pioche toujours sur le rapport d’évaluation de son stagiaire. Son téléphone sonne. C’est Jocelyne la réceptionniste.
-Patron ! C’est Jean-Claude Simoneau. Le chef des pompiers de Buckingham.
Paul le connaît bien. Il se devait de connaître les responsables de la sécurité, de la santé de sa région, les maires, les directeurs d’école, même les travailleuses sociales. Simoneau n’aurait pas appelé pour rien.
-Je le prends.
-Oui, Jean-Claude. Qu’est-ce qui se passe ?

-Écoute Quesnel, amène-toi; je vais avoir besoin de toi. On a répondu à un appel d’urgence aujourd’hui. On a trouvait un cadavre complètement calciné.

lundi 10 août 2015

Les flammes de l’enfer
David Fines

1

                Les yeux écarquillés, il contemplait, surexcité, le brasier.
Il regardait les flammes s’élever dans le ciel d’encre tout étoilé avec une fascination sans borne. Il en voyait des rouges, des grenat, des orange, des jaunes, des vertes, des bleues, des presque blanches. C’était un bouquet de couleurs brillantes, de teintes lumineuses, de chatoiements tout en nuances cristallines, qui se bousculaient, qui se torsadaient, qui se modifiaient, se transformaient continuellement, inlassablement; une effervescence de mouvements, de lancées, de volutes, qui l’éblouissait, qui l’hypnotisait littéralement. À genoux à même le sol, il en frissonnait d’extase. Il jouissait des frissonnements qu’il sentait lui courir sur le dos et le ventre. Il n’y avait aucune limite à son excitation; il trépidait.
C’était à la fois un feu d’artifice, un feu de joie et un bûcher de sorcières. C’était un spectacle éblouissant, féérique, magique, surnaturel, dont il sentait les forces occultes vibrer, les mystères s’exprimer, les maléfices, instantanément libérés, remplir l’univers. C’était comme s’il avait libéré les énergies les plus secrètes, inconnues, celles de la matière même, enfouies au plus profond de la substance. C’était à la fois le début de l’univers que la fin du monde. Un incandescent théâtre, prodigieux, fantastique, incontrôlable, et c’était lui qui en était l’auteur.
Il avait toujours aimait le feu, ses flammes, sa chaleur, son énergie, ses étincelles, ses bruits, sa fumée, son odeur… Il devrait dire ses odeurs, l’odeur était toujours nouvelle, toujours différente; car comme il devrait les feux, car aucun feu n’était semblable à l’autre, chaque feu était unique, chaque incendie était nouveau, était un recommencement, était à découvrir : petits, grands, intenses, forts, rapides, puissants, rugissant, couvant sous les cendres… Il ne s’en lassait pas.
Cette envie avait commencé quand son père brûlait des tas de feuilles mortes et qu’il l’avait imité. Puis, ça avait été des tas de branches qu’il avait allumé, des planches, des rondins, puis d’autres choses encore, des cabanes qu’il construisait en une semaine puis auxquelles il mettait le feu et qui se consumaient en une heure à peine.
Cette nuit-là, c’était son apothéose. Il avait allumé sept incendies. Celui-là, le plus beau de tous, était le septième.
                Les poutres de la maison flambaient intensément, les clous se fendaient, les vitres éclataient, les tôles de toit, chauffées au rouge, se disloquaient. Le mur d’avant était tout près de s’écrouler. Il savait qu’il ne devait pas rester, qu’il ne devait pas regarder, mais c’était plus fort que lui : il ne pouvait détacher ses yeux sur ce spectacle grandiose, solennel. Il savait que les gens pouvaient venir, et qu’ils allaient venir. Il devait enfourcher sa moto et déguerpir, au plus vite. Mais c’était impossible. Il restait là à demi-caché dans les sous-bois, les yeux rivés sur la maison de bois qui brûlait d’un feu d’enfer. Celle-ci avait été facile, cette vieille maison de ferme tout en bois, en bois devenu sec avec les années, avec ses meubles en bois, ses escaliers de bois. Elle avait pris d’un seul coup; une flamme de briquet, un peu de papier, un peu de petit bois. La galerie s’était mise à flamber immédiatement. Wououff, tout s’était embrasé !! Et maintenant les immenses et majestueuses flammes s’élevaient dans les airs, dans le ciel noir de la nuit, toujours plus haut, les étincelles jaillissaient plus haut que les étoiles, les tisons retombaient en d’harmonieuse courbes autour du brasier. Il lui semblait que ses flammes allaient jusqu’à rejoindre les flamboiements éternels des étoiles, allaient alimenter les astres au cœur de galaxies, tout là-haut aux confins de l’univers, et qu’alors elles s’unissaient, se mariaient en brûlant les unes et les autres de concert.
                Il avait longuement préparé cette nuit magique, fantasmagorique. Il avait bien planifié son grand-œuvre. Il avait longtemps désiré ces moments. Et ça y était ! Maintenant il pouvait les vivre tout son saoul. Il sentait une sorte de sourde folie monter en lui, le pénétrer, s’irradier intrusive en son esprit. Pour se préparer, il avait plusieurs fois fait l’aller-retour sur le rang Brookdale, d’un bout à l’autre, depuis le village jusqu’à l’embranchement de Pine Hill. Il avait pris le temps même d’explorer chacun des petits chemins qui en partaient, à l’affut, aux aguets, à la recherche des cibles idéales. Il avait judicieusement choisi six habitations, de chalets inoccupés en cette saison d’automne, et selon son plan élaboré point par point, il y avait mis le feu l’un après l’autre. Il lui avait été facile de repérer, pour chaque bâtiment, l’endroit parfait pour allumer son feu et provoquer l’incendie, pour la meilleure combustion, pour que tout brûle et se consume : un réservoir de pétrole à l’arrière, une boîte électrique, un tas de déchets, un amoncellement de vieilles planches. Il lui fallait faire vite, il voulait faire vite, et il avait fait vite, allant de l’un à l’autre sur sa moto. Il se désolait de ne pourvoir être sur place en six lieux à la fois. Il en rageait presque. Mais il le savait, c’était impossible.
                Il avait accompli sa tâche; les six habitations brûlaient formidablement en illuminant la nuit étoilée de mille feux. Et soudain, en partant, en s’en retournant dans sa retraite, il avait aperçu de son œil droit la vieille maison de ferme, un peu en retrait, qu’il avait éliminée parce qu’elle était occupée. Il avait vu quelque chose qui lui offrait toutes les tentations : la voiture du propriétaire n’était pas à sa place le long de la maison, le vieux monsieur Trudel était parti ! La voie était libre, toute grande ouverte.
Il n’avait pas résisté; il ne pouvait pas résister. Il n’avait plus de carburant, mais c’était un détail insignifiant dont il se moquait et qui ne faisait que l’exciter davantage. Fébrilement, il avait sorti son briquet, avait amassé quelques brindilles et, bénédiction des dieux ! avait trouvé un vieux papier mouchoir qu’il avait humecté d’un peu de l’essence de sa moto; c’était suffisant. Le feu avait pris sous la galerie, et, rapidement, s’était propagé à toute la veille maison en bois. Le feu était encore plus beau que les autres, encore plus grand, encore plus coloré, encore plus chaud, encore plus brillant dans la nuit. Il ne pouvait en détacher les yeux…
Il devait partir, même s’il ne le voulait pas. Il ne s’était que trop attardé. Au loin, il lui semblait entendre les premières clameurs, des cris, des exclamations, des appels, des klaxons. Les secours s’organisaient. Les pompiers du village et sans doute même ceux des villages voisins, allaient arriver, même s’ils ne pourraient faire grand-chose. D’ici qu’ils arrivent jusqu’ici, il serait loin. Peut-être reviendrait-il leur prêter main forte. Ouais, c’est ça. Il sortit de sa semi-cachette. Il était en nage. La chaleur était suffocante, juste à souhait. Pendant quelques instants, il craignit que les flammes de l’incendie s’accrochent aux grands pins qui entouraient la maison. Non, non, il ne faut pas que toute la forêt brûle! Les aiguilles des longues branches les plus proches avaient roussi.
Il enfourcha sa moto. Il n’avait laissé aucune trace. Il jeta un dernier long regard au brasier et d’un mouvement du pied déterminé sur le démarreur, il fit partir le moteur. Il effectua un demi-tour et, tous feux éteints, disparut dans la nuit.



2
               
                Cette région où se rejoignent et se confondent les Basses-Laurentides et la vallée de l’Outaouais est longtemps demeurée en dehors des routes commerciales et des circuits touristiques, et même aujourd’hui on la frôle, sans s’en apercevoir, au nord et à l’est en allant dans les centres de ski populaires des « Laurentides » et au sud et à l’ouest en fréquentant les nombreux sentiers de marche du Parc de la Gatineau. Il est vrai qu’à part la forêt, la région offre très peu de ressources.
Vers le milieu du 19e siècle, alors que les vastes et florissantes forêts de la vallée du Saint-Laurent s’épuisaient, les compagnies de coupe, appartenant bien sûr aux hommes d’affaires anglophones de Montréal et d’Ottawa, s’en étaient venues en flairer le potentiel économique. Ce potentiel ayant été jugé convenable, on avait exploité les forêts pendant quelques décennies. On avait coupé tout d’abord érables, bouleaux, merisiers, hêtres bouleaux jaunes, ormes, feuillus à haute densité, puis les autres espèces, noyers, peupliers, saules, tilleuls et trembles, à faible densité, enfin les résineux, cèdres, cyprès, épinettes, pins, sapins, pruches. Puis les compagnies forestières étaient reparties, bénéfices en poche, sans savoir rien apporter à l’économie locale. Il ne reste de cette époque que l’usine de fabrication d’allumettes à partir de copeaux de bois de Turso, et de nombreuses traces dans la toponymie.
                Les rivières étant de trop faible débit pour transporter, les billots jusqu’aux moulins, on avait surtout utilisé les charrettes (ou les traîneaux) à chevaux, puis les camions. C’est ainsi que s’était constitué tout un réseau tentaculaire de petites routes et de chemins sans issue, dont plusieurs étaient devenus impraticables avec les années. Toutes ces routes avaient des appellations anglaises : Riverside, Pine Hill, Brookdale. C’était des routes tracées à la hâte pour les charriots et/ou les camions, tout en zigzags, en détours et en crochets. On procédait ainsi : une petite équipe venait faire une évaluation du d’une colline ou d’une vallée et quand ça on valait la peine, un contremaître était nommé pour établir un chantier de coupe. Il engageait des bucherons, et il leur faisait défricher le chemin à la force du bras et de la hache. Ce nouveau chemin alors, le plus souvent, prenait le nom du chef de chantier : Thompson, Elliott, Barnaby, Nelson, O’Connor.
                Le chemin Brookdale était le chemin qui s’avançait le plus à l’intérieur des terres. Il serpentait sur plus de vingt-cinq milles (comme on comptait les distances à l’époque); il enjambait six fois la Petite rivière Rouge, par des ponts en bois, puis plus tard en béton. Les eaux en étaient vraiment rougeâtres à cause des particules de fer qu’elle contenait et qui rouillaient. Au printemps, elle descendait rapidement en cascades bruyantes; en été, son débit diminuait de moitié et les pêcheurs patients pouvaient prendre quelques truites paresseuses. Le chemin Brookdale épousait les collines, il contournait les rochers. Certaines sections, bordées de boisés épais, demeuraient dans l’ombre toute la journée. Les paysages des alentours étaient alternativement verts au printemps, jaunes en été, multicolores en automne et d’un blanc immaculé en hiver, probablement la belle saison. Il allait se terminer au croisement de Pine Hill. Là, en prenant à gauche, on redescendait aussi laborieusement qu’on était venu vers les autres villages de la vallée glacière, jusqu’au Lac-au-Sable. C’était un village plus grand que Noyan, surtout couru pour son magnifique lac entouré de forêts de feuillus et sa toute aussi belle plage de sable fin. Le lac sur toute sa partie est était peu profond. Il descendait très tranquillement et on avait encore pieds à plus de trois cents mètres de la plage. Un délice pour les enfants et les jeunes. Un lieu idéal (si on oubliait les mouches noires) pour les camps de vacances. Au milieu du siècle dernier, le pasteur et la communauté de l’église de Noyan y avaient construit pour cela quelques cabanes en rondins pour permettre aux enfants de la campagne et de la ville de se côtoyer dans un environnement sain et agréable. Mais, au milieu des années soixante-dix, il y avait eu un étrange accident et le camp avait été fermé.
                Si on continuait tout droit à l’embranchement de Pine Hill, on n’allait pas bien loin. Le chemin se terminait en cul-de-sac au bout d’un kilomètre à peine. À cause d’un terrain marécageux, la forêt changeait; sans grande valeur commerciale on n’y avait pas pratiqué de coupes.
                À droite, cependant, on redescendait vers le sud et avec bien des lacets et des courbes des montées et des descentes au milieu d’un décor sauvage et pittoresque, on rejoignait quelques hameaux et lieux-dits isolés. Puis, après la ligne de partage des eaux, on redescendait rapidement vers la vallée de l’impétueuse Rouge (la Grande Rouge comme on disait) qui allait se jeter presque quarante kilomètres plus au sud dans l’Outaouais aux abords du village de Pointe-aux-Chênes. Plusieurs centres de plein-air y avaient pignon sur rue, principalement pour offrir, particulièrement au printemps, aux amateurs de sensations fortes la descente de la rivière en rafting.
Le chemin Brookdale avait longtemps été une route de gravelle, toute juste large pour permettre à un camion de circuler. Pour que, au temps de la coupe de bois, deux véhicules puissent se croiser, on avait aménagé un élargissement à certains endroits.
Dans les années soixante, lors de l’importante rénovation de la route de Montebello à Noyan, un premier tronçon avait été asphalté, un demi-kilomètre jusqu’au premier pont sur la Petite Rouge. Quelques trente ans plus tard, une autre portion de trois kilomètres, jusqu’au deuxième pont qu’on avait entièrement reconstruit pour l’occasion, avait été asphaltée. Puis enfin un autre vingt ans plus tard, un peu avant l’an 2000, le Gouvernement – on ne savait pas trop lequel – avait décidé de tout faire jusqu’à l’embranchement de Pine Hill. Le chemin Brookdale était devenu beaucoup plus rapide et rectiligne, mais il avait perdu beaucoup de son charme et de ses mystères.
                À la fin de la période d’exploitation forestière, quelques ex-bucherons libérés avaient acheté à petit prix une terre pour devenir agriculteurs en épousant une fille du coin; mais c’était des terres de roches, improductives, à peine suffisamment fertiles pour faire du fourrage. Les familles vivaient en autarcie; elles arrivaient à ne pas mourir de faim en entretenant un jardin avec force fumier et autres déchets domestiques. La pêche et la chasse ajoutaient du gibier et du poisson à l’alimentation quotidienne. Les gens étaient soit pauvres soit très pauvres; et ils devaient travailler dur, très dur, de l’aube au crépuscule. Plusieurs familles avaient vivoté ainsi quelques temps, avant d’abandonner et partir en ville.
Le dernier, un certain Paul Blanc, était parti au milieu des labours. C’est son père, Herménégilde Blanc qui avait acheté, avec son petit pécule accumulé dans les coupes de bois, et défriché cette terre du chemin Brookdale. Il avait compté jusqu’à une dizaine de vaches, un cochon, des poules. En plus de la grande maison familiale, il y avait sur son terrain, une première grange pour les outils, les instruments oratoires, le bois; puis une étable, une porcherie, un autre grange pour le foin et enfin, de l’autre côté, un hangar pour ranger les véhicules, tous construits en bois. Lui et sa femme, Georgette avec eu neuf enfants; même chez les protestants, il y avait des familles nombreuses, à la seule différence que l’éducation étant davantage considérée, tous les enfants avaient au moins atteint la fin du primaire à l’école de Noyan.
Mais les enfants étaient tous partis les uns après les autres. Seul l’un des fils, Paul, avait voulu reprendre la ferme, avec l’une de ses sœurs Mariette, qui était veuve avec deux enfants; son homme Hubert, avait été tué par un cheval emballé. La ferme aurait pu être plus productive si elle avait été plus grande et si elle avait été dotée de machinerie plus moderne. Mais Paul pratiquait une agriculture selon modèle artisanal. Pour charger sa charrette de foin en vrac, charrette tirée par des chevaux, il se servait encore du chargeur de son père qui datait du 19e siècle. La traite des vaches se faisait bien sûr manuellement. Il n’avait pas senti le besoin d’acheter même une centrifugeuse pour séparer le lait de la crème; d’ailleurs, malgré l’électrification des derniers rangs à la fin des années 1940, il n’avait pas l’électricité sur sa ferme, ni l’eau courante. Il y a avait une pompe manuelle dans la maison pour le besoin du ménage et pour la ferme on allait chercher l’eau au puits. On s’éclairait avec des lampes à pétrole et les toilettes étaient des bécosses adossées à la grange. Le Gouvernement provincial avait implanté une réforme des méthodes agricoles dans les années 1960, qui interdisait aux agriculteurs, par exemple, par mesures d’hygiène, de vendre leur lait dans des bidons directement à la beurrerie du village; ils devaient s’équiper de trayeuses électriques modernes et entreposer le lait dans des contenants stérilisés et réfrigérés. L’agriculture industrielle était née. Mais Paul Blanc en était restait à la marge. Il s’était longuement penché sur l’achat d’un tracteur, mais à la fin il s’était dit que ça n’en valait pas la peine.
Il avait terminé de labourer son champs, un peu en arrière de sa maison. Il avait rentré son cheval fourbu, cette brave bête, avait rangé sa charrue; il avait fait la traite du soir. Et il était rentré dans sa maison. Au moment où il franchissait le seuil, il s’était fait, tout bêtement, un tour de rein. Ce n’était pas le premier. Paul avait toujours « dur à son corps ». Il avait eu deux doigts arrachés, des pieds écrasés par les sabots, des durillons aux mains. Mais ce dernier bobo, avait été de trop. Le lendemain, alors qu’elle préparait l’omelette et le café du matin, il avait annoncé à sa sœur qu’ils partaient. Ils avaient fait un ballot de leurs affaires; Paul avait attelé, tout mis dans la carriole, avait donné ses quatre vaches à George Groulx, un agriculteur du village et était partir seul mourir quelque part. Mariette était partie à Buckingham où vivaient déjà ses deux fils. Pendant plusieurs années, les gens qui passaient par le chemin Brookdale pouvaient voir, en levant la tête par-dessus le faîte des arbres, son champ labouré demeurer là, tout seul, comme une relique, affrontant toutes les intempéries, graduellement se faire envahir par les broussailleux; puis par les peupliers et les bouleaux.
                La terre de Paul Blanc, comme plusieurs de ces anciennes terres avaient été rachetées par des citadins qui s’étaient fait construire des chalets pour venir y passer l’été. Deux ou trois seulement y  avaient une maison habitable à l’année. Ils s’étaient fait raccorder aux poteaux du réseau électrique, et ils avaient installé des pompes qui leur fournissaient l’une des eaux les plus fraîches et les plus pures du pays. Ils se trouvaient en pleine nature, la tranquillité, dans le calme, la paix, le silence, le chant des oiseaux. Il y avait des lacs pour pêcher; et pour les amateurs de chasse des boisées en suffisance. La terre de Paul avait changé deux fois de mains, avant, dans les années 1980, être acquise par un certain Henri Trudel, un homme d’affaire de Gatineau.

                

lundi 13 juillet 2015

Le crime du dimanche des Rameaux
28

-Alors, finalement il y a eu quatre arrestations ?
-Oui, en effet. Jérôme Abel pour son agression en voiture. Pis Laurent et Lucien pour complicité de voie de fait et pour ne pas avoir porté assistance à une personne en danger, et pour Laurent on ajoute préméditation, et finalement Raymond Besson. Pour lui, ça dépend. Dans son cas, l’enquête n’est pas terminé et ce sera au directeur des poursuites criminelles de porter les accusations : tentative de meurtre, homicide involontaire, voie de fait ayant causé la mort… tout dépendra de l’évaluation du niveau d’intentionnalité. Tout dépendra aussi de son évaluation psychologique. Quand on est allé l’arrêter en fin d’après-midi, hier, il n’a pas opposé de résistance, contrairement à Laurent qui a hurlé comme démon et qu’il a fallu maîtriser. Mais le soir il a fini par admettre l’essentiel des faits : oui, il a demandé à Popeye de venir avec lui; oui, il ne savait plus si c’était une bonne idée et il a voulu repartir; et oui il a vu Raymond qui espionnait Sébastien. Les divers témoignages concordent. Bien sûr, chaque personne interprète les fait à sa façon ou dans le but de protéger tel ou tel autre, mais le gros de la culpabilité reposera sur Raymond. Après son arrestation, on a passé la soirée à fouiller sa maison pour chercher des indices. Tout semblait normal; tu le connais, c’est un homme discret qui vit seul. Mais au fond de son terrain, un peu en contrebas, il y avait une petite cabane en tôle, tout juste au bord du lac, dans laquelle il rangeait des outils, des instruments de pêche, des chaises de jardins, des vieilleries. Et là dans le mur du fond, il avait fait un trou à peu près grand comme une balle de tennis. Il s’était aménagé un petite recoin, plus ou moins confortable, et par ce trou, il pouvait voir une bonne partie de lac. Mais surtout, il pouvait te voir.
-Moi ? Mais c’est trop loin. Ma maison est de l’autre côté du lac !
- Il pouvait te voir avec des jumelles. Il y avait toute une installation : une petite table avec à boire et à manger, un poste de radio et surtout un lit de camp sur lequel il s’allongeait sur le dos et alors il arrivait juste à la hauteur du trou avec ses jumelles d’où il pouvait t’observer tout à loisir. Il y avait des cahiers dans lequel il notait tout ce que faisait, à quelle heure tu rentrais, à quelle heure tu partais, quel air tu avais, si tu étais allée à l’épicerie, les gens qui venaient te rendre visite, quand tu sortais tes poubelles, quand tu te baignais, quand tu sortais le soir sur ton balcon et que tu relaxais avec une bière, quand tu te baignais, les rénovations que tu faisais à ta maison. Il devait être « amoureux » de toi, disons, qu’il faisait une fixation sur toi, d’une façon obsessionnelle. Il savait sans doute que tu lui étais inaccessible, alors il s’est mis à t’aimer de loin. Ça durait sans doute déjà depuis longtemps. Peut-être même depuis l’école; je suppose que vous étiez ensemble à l’école, et qu’il te désirait sans rien te dire. Ça devait lui suffire de voir de temps à autre dans les bureaux de la municipalité, de te parler pour les tâches professionnelles, de t’aimer en cachette.
-Je ne l’ai jamais encouragé !
-Je m’en doute bien. Et je me doute que tu ne t’en es jamais douté. Tu pouvais à peine voir sa maison de la tienne, caché par les arbres. Et tu ne voyais qu’une petite partie du mur arrière de son cabanon. Tu ne pouvais pas te douter qu’il t’épiait comme ça jour et nuit, qu’il te guettait quand tu partais le matin et quand tu revenais le soir. Il était logique dans son obsession; et il était fragile émotionnellement. Quand il a vu que tu commençais à sortir avec Sébastien, ça a dû être un choc terrible pour lui. Ça l’a rendu enragé de jalousie. Ça devait lui être insupportable : le fait de vous voir ensemble, de vous voir rire et jaser, de voir qu’il t’embrasse, qu’il reste à coucher chez toi !... Il ne pouvait tolérer ça ! Surtout que souvent il devait travailler avec lui par rapport à l’église, comme avec toi. Ça devait le rendre fou. On ne sait pas encore depuis combien de temps il venait rôder autour du presbytère à ruminer sa colère, à mijoter sa vengeance, à ressasser les mêmes frustrations, à se répéter les mêmes menaces. Est-ce qu’il venait chaque soir fouiner autour du presbytère ? Il devait se dire que Sébastien t’avait volée à lui, qu’il t’avait ravie; il devait se dire tu lui appartenais, qu’il devait te protéger. Quand Laurent l’a vu à l’affût derrière le groseillier, sa colère a redoublé à cause de son dépit d’avoir découvert. Et quand il s’est trouvé face à Sébastien avec Laurent et Lucien, son exaspération a éclaté. Il n’en pouvait plus. Il a empoigné la guitare et la brisée comme la rampe, et c’est là que Sébastien est tombé dans l’escalier.
-Vous devez être satisfaits, toi et ton père ?
-Tu sais, d’une certaine façon, on a un travail à faire. On essaye de le faire de notre mieux. Des fois ça va bien; des fois, c’est plus difficile. C’est sûr que lorsqu’on trouve le ou les coupables d’actes illicites, on est, oui, satisfaits. On est payés pour ça, mais en même temps, ni moi ni mon père n’avons choisi de faire ce métier juste comme ça : il faut se dire qu’on fait quelque chose de valable; il faut aimer ça; c’est un peu comme une vocation.
-Un malentendu... Tout ça aura été un stupide malentendu. Tout ça aurait pu être évité. Et puis Sébastien ne serait pas mort. Si j’avais su… Si Laurent n’avait pas eu son caractère de chien; s’il n’avait pas eu cette idée de fou; si Popeye n’était pas venu; s’ils n’avaient pas trouvé Raymond; s’il s’était abstenu de venir fouiner au presbytère ! Si moi j’avais pu voir quelque chose, si j’avais fait attention, j’aurais su lui parler, j’aurais su le raisonner, le calmer; et Sébastien aussi lui aurait parlé. On l’aurait aidé. On l’aurait aidé à surmonter sa fixation. Quand j’y pense, il était même peut-être là certains soirs où j’étais avec Sébastien au presbytère et je ne m’en suis jamais aperçu. Il y tant de choses qu’on ne sait pas, tant de choses qui se passent et qu’on ignore. Tant de faux-fuyants. Jamais je ne me suis aperçue qu’il était obsédé par moi. Jamais je n’ai su qu’il m’espionnait comme il le faisait. Jamais je n’ai su qu’il allait fouiner chez Sébastien. Je voyais sa cabane, à peine. Comment je pouvais me douter qu’il me surveillait ? Qu’il nous surveillait ? Quand je faisais mes marches en raquettes sur le lac, l’hiver, je passais à quelques pas de son cabanon !... C’est pitoyable…  Je ne peux pas le croire. Il y a tant de choses qu’on ignore. Tout ce qui se passe derrière les rideaux, derrière les portes closes, dans un cabanon… Bien des gens le détestaient; bien des gens voulaient le voir partir. Mais beaucoup d’autres l’appréciaient aussi. Tous ces jeunes du vendredi; ils aimaient ça. Mais là encore, j’ignorais cette histoire d’avortement de Jessica; c’est vrai que ça ne me regardait pas, mais si j’avais du j’aurais pu faire quelque chose. J’ignorais qu’il y avait eu une première attaque. Pourquoi il ne m’en a pas parlé ? Pourquoi  il a gardé ça pour lui ? Pourquoi ? Il n’a même pas appelé la police ! Et combien d’autres secrets ? Combien d’autres cachettes ? Combien de mensonges, de faussetés, de tromperies ? C’est comme si j’avais vécu toute ma vie derrière des voiles opaques et que tout à coup, tout se découvre. C’est comme cet arrangement que vous avez sans doute fait avec les témoins, avec Laurent, avec Popeye; peut-être même avec d’autres C’est toujours comme ça que ça se passe. Il y a des marchandages avec les petits truands pour attraper les gros malfrats. Qu’est-ce que vous avez négocié, des réductions de peine ?... Et moi, qu’est ce qu’il me reste à la fin? J’ai été trompée par tout le monde : par toi, par ton père, par Sébastien, par le village au complet ! Tout le monde lui en voulait, tout le monde le savait, et moi, je ne savais rien; et il ne me reste rien !
-Nancy...
-Ça va ! Ça va ! Il me reste quand même ma peine et ma colère. Il me reste mes souvenirs. Je crois que je vais partir d’ici, pour ne plus revenir. Je n’appartiens pas ce monde. Tiens, je devrais aller m’installer à Laval près de ses parents; on pourra se consoler. Mais pour eux non plus je ne suis rien. Ils ne me connaissent pas. Je vais devoir faire mon deuil toute seule. Notre histoire est terminée. Il va falloir que je m’en fasse une autre. Lui, son cœur est parti à Montréal, ses yeux à Ottawa, puis son foie, ses reins et quoi d’autre ? Et moi je resterais ici ? C’est vrai, j’aime ça ici; j’ai aimé ça, mais je crois que je vais partir, sans ne rien devoir à personne. Je pourrais tout vendre : ma maison, mes meubles, mon auto. Et faire un voyage, comme Sébastien aurait aimé qu’on en fasse un. Il adorait voyager, il adorait les découvertes. Je pourrais partir loin; en Islande, tiens, pourquoi pas ? Île perdue dans l’océan, terre de glaciers, de volcans et d’immensités sauvages. Ça serait bon pour tout oublier; pour tout recommencer...


Le Blogue de David fait une pause de deux semaines.

Il vous reviendra avec une autre enquête de Paul et Roxanne Les flammes de l’enfer.

lundi 6 juillet 2015

Le crime du dimanche des Rameaux
27

-Tu comprends, ça a l’air que tout ça est un énorme malentendu : ton agresseur du chemin Vinoy, c’est le père de Jessica, c’est la même personne ! Voilà ce que je crois qui s’est passé : après avoir appris que sa fille s’était faite avortée, et persuadé que le pasteur était celui qui l’avait mise enceinte, il a voulu se venger. Le pasteur n’était pas beaucoup aimé par bien de gens de Noyan, on lui reprochait d’être trop moderne, de trop changer les choses, d’être trop prêt des jeunes; il y avait ces soirées du vendredi qu’on ne pouvait pas contrôler. Toutes ces histoires sur les nombreuses femmes qu’il aurait séduites et avec qui il aurait eu des relations illicites, on le sait, ça ne tient pas debout. Mais pour que cette médisance ait pris cette importance, il fallait qu’il y ait plusieurs personnes qui lui en veuillent, sinon les gens ne s’en seraient pas occupés. Et Jérôme Abel était de  ceux-là; comme Laurent Groulx d’ailleurs. Alors, Jérôme, comme j’ai dit, persuadé que c’était Sébastien qui avait mis sa fille enceinte, il a mûrement mijoté son plan. Il l’a suivi sa voiture, peut-être même qu’il l’a suivi pendant plusieurs jours avant de trouver la bonne occasion, et sans doute que le pasteur ne s’en est jamais aperçu. Jusqu’au jour où le bon moment est arrivé, sur le Chemin Vinoy : il s’est rabattu sur lui le nombre de fois qu’il fallait pour la faire verser dans le fossé. Ça s’appelle voie de fait grave ou agression armée et peut-être même tentative de meurtre. Le plus étrange c’est que le pasteur n’a pas porté plainte; peut-être que Jérôme Abel se douter qu’il ne le ferait pas, je ne sais pas.
-Tu oublies une chose, papa : Jessica a dit qu’elle avait voulu protéger Denis devant son père, c’est pour ça qu’elle a laissé sa réponse en suspens, mais peut-être qu’elle cherche encore à protéger son Denis. C’est peut-être lui et non son père qui a attaqué Sébastien samedi soir ?
-J’ai pensé à cette hypothèse mais je ne crois pas que ce soit le cas. On a rencontré ce Denis au restaurant et je me dis qu’entre lui et Sébastien, Jessica devait avoir davantage confiance au pasteur qu’en ce jeune inconstant. En outre, Sébastien aurait pu se défendre contre Denis. En plus, puis je suis persuadé qu’il y avait plus qu’une personne qui lui ont rendu visite.
-Oui, je le crois aussi. Au moins deux : Laurent Groulx et Popeye. Alors, on y va ?
-Attends, je dois aller prévenir Nancy.
-Qu’est-ce que tu vas lui dire ?
-La vérité ! Que le pasteur est au plus mal et qu’elle doit tout laisser là pour se rendre immédiatement à l’hôpital. On ne peut la laisser dans l’ignorance. Elle l’aime; elle a le droit de savoir.

Paul n’était pas venu seul à Noyan : se doutant de ce que lui et Roxanne allait faire, il avait venir deux autres voitures. Il fait signe aux agents Félix Turgeon et Gabriela Sugni de les suivre jusque devant la demeure de Jérôme Abel.

-Jérôme Abel, je vous arrête pour voie de fait grave ayant causée de lésions corporels contre la personne de Sébastien Saint-Cyr. Vous pouvez demander l’assistance d’un avocat; en attendant tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous.
-Quoi ? Quoi ? J’ai rien fait !
-Monsieur Abel, nous vous soupçonnons d’avoir frappé sa voiture avec la vôtre pour le faire tomber dans le fossé. Veuillez vous tourner, nous allons vous passer les menottes.
-Vous avez aucune preuve !
-Nous détenons des preuves que votre voiture est bel et bien celle qui a heurté celle du pasteur. En plus de ça, nous sommes en train de chercher les preuves pour vous accuser de la tentative de meurtre de samedi soir de l’avoir pousser dans son escalier. Vous êtes en état d’arrestation.
-Samedi j’étais à la maison, chez moi !
-Qui peut en témoigner ? Votre femme, votre fille ? Elles ne sont pas des témoins crédibles. Allez tournez-vous sans opposer de résistance.
-J’ai rien à voir avec l’attaque de samedi !
-Jusqu’à preuve du contraire vous êtes notre principal et seul suspect.
             -J’ai rien à voir avec cette attaque; pour l’autre histoire c’était un accident. Mais je suis jamais allé au presbytère.
                -On sait que c’est vous !
                -Vous n’avez pas de preuve !
                -Ne vous inquiétez pas, on va en trouver. Vous autres, venez m’aider !
                -C’est pas moi, c’est pas moi !
                -Roxanne ! Arrête un peu… Va m’attendre un peu dehors, OK ? Je voudrais parler seul à seul avec monsieur Abel.
                -Pourquoi ? C’est notre coupable !
                -Va m’attendre près de la voiture; il ne s’enfuira pas ton coupable.
                -D’accord, mais fais ça vite ! J’ai hâte d’en finir avec cette histoire de meurtre !

-Venez, monsieur Abel, venez vous asseoir, il faut que je vous dise quelque chose d’important… Il faut que vous compreniez une chose. Vous n’avez pas de casier judiciaire n’est-ce pas ?
-Non !
-C’est là que je veux en venir : une tentative de meurtre peut vous valoir vingt ans de prison, pis c’est de ça que l’officier qui est venue vous arrêter vous accuse; tandis que pour une simple agression, vous pouvez avoir moins de deux ans, surtout pour une première offense. Je la connais Roxane, elle ne lâchera pas le morceau; comme elle l’a dit, elle tient son coupable, elle va tout faire pour trouver des preuves. Pis vous savez, elle est jeune, elle veut faire ses preuves; elle est ambitieuse, et pour bien se faire voir de ses supérieurs, ça lui prend un coupable. Je le sais : elle ne lâchera pas le morceau…
-J’étais pas au presbytère samedi soir.
-Je veux bien vous croire, monsieur Abel, mais à ce que je vois vous n’avez pas un alibi très très solide. Et puis, je fais une hypothèse, c’est juste une idée comme ça; qu’est-ce qui nous dit qu’après l’attaque en voiture, que vous admettez, mettons que quand vous avez-vous que ça n’a pas « marché », vous n’avez pas recommencé une autre fois ?
-J’vous dit que c’est pas moi.
-Ce n’est pas moi qu’il faut convaincre : il vous faudra en persuader le juge !
-Qu’est-ce que j’peux faire ?
-Monsieur Abel, j’vais faire un deal avec vous : vous me dites c’est qui, et moi, en retour, je vous garantis que je vais baisser vos accusations de voie de fait grave et de tentative de meurtre à celle d’une simple agression. Une simple agression, pour une première offense, c’est moins de deux ans, peut-être même un sursis. C’t’un bon deal, non ?
-…
-Vous avez l’choix, c’est risquer vingt ans ou moins de deux ans...
-C’est Popeye qui l’a fait ! Il s’en est vanté partout ! Je l’ai entendu !
-Seriez-vous prêt à en faire une déposition ?
-Oui, c’est lui, je le jure ! Il l’a avoué que c’était lui !

Ayant confié Jérôme Abel aux agents Turgeon et Sugni qui vont le conduire au poste de la SQ à Papineauville, Paul et Roxanne se dirigent vers la maison de Lucien Besson suivi de la deuxième voiture.
-Lucien Besson, dit Popeye, je vous arrête pour voie de fait grave ayant causée de lésions corporels et tentative de meurtre contre la personne de Sébastien Saint-Cyr. Vous pouvez demander l’assistance d’un avocat; en attendant tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous.
-Quoi ? Qu’est-cé qui s’passe.
-Veuillez vous tourner pour qu’on vous passe les menottes.
-Comment ça les menottes ? J’ai rien faite, moé !
-Lucien Besson, n’opposez pas de résistance, sinon nous serons obligés d’employer la force. Nous sommes quatre et s’il le faut…
-J’ai rien fait, j’vous dis, c’est la vérité !
-Pourquoi tu ne leur dis pas la vérité !
Paul et Roxanne tournent les yeux vers l’arrière du salon, d’où venait la voix.
-Micheline, mêle-toi pas de d’ça !
Paul intervient.
-Au contraire, mêlez vous-en. Vous êtes Micheline Garon, je suppose.
-Oui.
-Vous êtes la conjointe de Lucien Besson, surnommé Popeye.
-Oui, c’est ça.
-Dites-moi alors : c’est quoi la vérité ?
-La vérité, c’est que Popeye n’est pas coupable.
Pendant un moment, personne ne dit rien. Paul, tout comme Roxanne, regarde cette jeune femme au visage fermé. Il est fasciné par son expression. Elle dit la vérité.
-Micheline, si vous nous racontiez ce que vous savez.
-C’est Laurent, son oncle Laurent, qui lui a tout manigancé. Quand il lui a téléphoné,  jeudi soir, lui a demandé de le retrouver en début de soirée, samedi, devant la salle communautaire, parce qu’il avait quelque chose de ben important à lui dire. Lui, il reviendrait de sa journée de golf.
(Je sais mais cet alibi ne tient pas : il pourrait avoir quitter le golf quinze minutes plus tôt, rouler un peu plus vite et se retrouver devant le presbytère alors qu’on le croyait encore en chemin.)
-Alors, Popeye s’est rendu au rendez-vous, comme toujours; il a toujours écouté son oncle, il a toujours fait ce qu’il lui a demandé de faire; il lui obéit comme petit chien. Il s’est pas posé de questions. C’est ça son problème; c’est pour ça qu’il veut pas vous dire la vérité, parce que son oncle lui a dit de la fermé. Mais, moi je n’ai rien à cacher. Alors, il est allé au presbytère. Et là effectivement, Laurent l’a retrouvé. Mais quand Laurent est arrivé, il a comme hésité; il ne savait plus si c’était une bonne idée. Son idée c’était de faire peur au pasteur pour qu’il s’en aille, qu’il déguerpisse ! Il l’haït assez ! Il voulait juste lui faire peur, puis il voulait utiliser Popeye pour ça, il avait besoin de ces gros bras. Mais en arrivant, il a hésité, il ne savait plus quoi faire; peut-être que tout d’un coup il a eu peur que Popeye devienne violent, après ce qui s’était passé ici… J’veux dire, il y a deux semaines, quand le pasteur est venu ici.
-…
-C’est là qu’ils ont vu que quelqu’un rôdait déjà autour du presbytère.
-Quelqu’un d’autre ?!
-Oui, c’est ça. Popeye était encore dans la voiture, et Laurent était appuyé contre la fenêtre, e t là il a vu quelqu’un caché dans le groseillier. Il y a un gros buisson de groseilliers dans la cours du presbytère, puis il y avait quelqu’un de caché derrière. C’était Raymond Besson.
-L’homme à tout faire ?!
-Oui.
-Dans le groseillier ?
-En fait en arrière. Il espionnait le pasteur. Alors Laurent l’a empoigné, pis sans rien dire il a fait signe à Popeye de venir. Personne n’a sonné. Raymond avait sa clé. Il a ouvert la porte et ils sont entrés. Ils entendaient de la musique en bas. Laurent a appelé : « Pasteur Saint-Cyr ! » Il est monté il était vraiment surpris de les voir, c’est certain, mais il n’a pas eu le temps d’ouvrir la bouche. Raymond est devenu comme fou, il a pris sa guitare des mains et il l’a fait tournoyé au-dessus de sa tête pis il l’a cassée contre la rampe de l’escalier. « Tiens, prends ça ! Pis laisse Nancy tranquille ! » Popeye a voulu le retenir, mais il était comme paralysé par la stupeur. Laurent aussi a figé. Le pasteur a voulu rattraper sa guitare mais il est tombé dans l’escalier. Il a tout déboulé. Ils ont entendu un bruit, des cris. Il était étendu, inconscient. Raymond a jeté la guitare sur lui. Alors, Laurent l’a pris par le bras et l’a vite fait ressortir. Popeye a suivi; il était comme un zombi. Ils ont ramené Raymond chez lui, il était venu à pied; il n’habite pas trop loin. Laurent lui a dit de se coucher et de faire le mort. Puis il a ramené Popeye chez lui en disant la même chose. Ils espéraient qu’il était juste blessé. C’est ça qui est arrivé.
-Comment vous savez tout ça, Micheline ?
-C’est Popeye qui me l’a raconté… Quand vous êtes venu au bar Lemay dimanche soir, je vous ai tout de suite remarqué… Ben ouais, vous savez depuis le temps que je travaille dans ce genre de place-là, il y a pas grand-chose qui m’échappe. J’ai fais semblant de rien. Mais j’ai senti que vous rôdiez trop près de mon homme. Alors quand il est parti, je suis sortie la porte d’en arrière et je suis allée lui demander ce qu’il savait de cette histoire. Je sais qu’il n’est pas parfait, mais je tiens à lui; c’est vrai qu’il a des défauts, mais il a aussi des qualités. Je vis avec lui, et malgré tout ce qu’on peut dire, j’pense qu’avec le temps on peut arriver à se faire une bonne p’tite vie. J’veux pas qu’il lui arrive du mal. J’veux pas qu’il aille en prison. Quand j’suis sortie il m’a raconté ce qui s’était vraiment passé. Il m’a juré que c’était vrai. Je l’ai laissé repartir à la maison, et je suis revenue tranquillement dans le bar.
-Et personne ne s’est aperçu de votre absence ?

-Les filles m’ont vue, c’est sûr… Mais c’était comme quand une de nous autres s’en va fumer une cigarette dehors. On dit rien. On est toutes des filles de la même gang. On s’tient.