mardi 10 octobre 2017

Un lieu de repos
Chapitre 23

Père et fille se retrouvaient donc avec un curieux problème : ils avaient sur les mains deux coupables qui s’auto-accusaient… chacun afin d’innocenter l’autre ! Roxanne avait reçu les aveux formels du frère Jean-Yves Galarneau au poste de la Sureté du Québec à Granby, et Paul avait reçu ceux tout aussi fermes de sœur Gisèle Saint-Germain au poste de la même Sureté du Québec à Papineauville.
-L’un des deux ment, c’est certain…
-Ou les deux…
Père et fille se parlaient par ordinateurs interposés à quelque 350 kilomètres de distance. Miguel del Potro, le chef-adjoint de Granby, qui avait apporté une contribution non-négligeable à l’enquête était assis à côté de Roxanne. Il ne voulait rien manquer de leur discussion. Père et fille avaient remis leur suspect numéro un respectif au cachot en attendant de pouvoir tirer tout cet imbroglio au clair; il leur fallait des réponses afin de pouvoir porter les bonnes accusations.
-Comment ça, les deux ?
-Écoute : nous avons pour l’instant deux scénarios; le premier concerne Jean-Yves Galarneau. On sait qu’il a passé une bonne partie de l’après-midi et de la soirée à Plaisance au centre de repos des sœurs SNMJ; il l’a avoué et sœur Gisèle l’a confirmé. On sait qu’au moment même où il s’en allait pour repartir à Granby, il a vu, dans son rétroviseur, sortir du centre des sœurs son ennemi juré Antoine Meilleur avec sa compagne Madeleine Chaput. Il a figé. Toute sa colère qui bouillonnait en lui et que sœur Gisèle avait réussi à calmer, toute sa rage le submergeait à nouveau.
-Je te suis. Il les a donc suivis des yeux et il a vite compris qu’ils allaient faire une marche au Sentier du Pèlerin. Alors, plutôt que de repartir vers Granby, il serait donc revenu par le petit chemin des Vallons qui longe le terrain des sœurs vers le nord. Il aurait stationné sa voiture près de la sortie retirée qu’il connaissait et qui donne sur la station 6; il se serait stationné et il aurait guetté l’homme et la femme en promenade. Quand il les aurait vus s’asseoir sur le banc de la station 6 il se serait approché soit pour les invectiver, pour avec la ferme intention de… faire un mauvais parti. Avait-il déjà en main le pistolet dont il s’est servi ou était-ce celui d’Antoine Meilleur ? D’une façon ou d’une autre il les a tués à bout portant et a essayé de faire passer ces meurtres pour deux suicides.
-La thèse du suicide double suicide ou celle du meurtre suivi d’un suicide devant être définitivement abandonnée.
-Exactement. Deuxième scénario. Jean-Yves Galarneau voit effectivement le couple Meilleur/Chaput sortir mais après de longues hésitations, la mort dans l’âme et la rage au cœur, il repart pour Granby. Mais sœur Gisèle, elle, a tout vu. D’où elle était, elle a vu sortir le couple Meilleur/Chaput, elle a vu la voiture de Jean-Yves Galarneau s’arrêter de longs moments et elle l’a vue repartir. Et c’est elle alors qui suit le couple Meilleur/Chaput sans avoir d’idée bien précise de ce qu’elle veut faire, mais bien consciente cependant et bien soucieuse des tourments et des angoisses, et des souffrances, de son ami, cet homme qu’il chérit tout particulièrement. Elle suit donc le couple dans le Sentier du Pèlerin, même si la nuit est tombée, elle le connaît probablement par cœur. Quand elle voit Madeleine Chaput et Antoine Meilleur s’arrêter à la station 6, peut-être hésite-t-elle; peut-être elle va vers eux et les interpelle; peut-être elle se fait surprendre et alors Antoine Meilleur sort le pistolet dont il ne se sépare jamais et la menace. Peut-être alors s’approche-t-elle d’eux…
-N’oublions pas que Madeleine Chaput et Antoine Meilleur semblent avoir de la considération pour elle, car ils se sont confiés à elle, et, de plus, ils ignorent qu’elle connaît bien Jean-Yves Galarneau; et ils ignorent encore plus que celui-ci était à l’ermitage ce jour-là. Ils ne se méfient donc pas. Ils sont juste un peu surpris de la voir là à cette heure tardive. Ils la laissent approcher; ils se parlent; ils discutent. Ils ne peuvent s’empêcher de lui partager leur joie d’avoir triompher dans cette saga judiciaire et d’avoir abattu le méchant qu’était Jean-Yves Galarneau. Ils lui disent qu’ils veulent aller plus loin, qu’ils veulent mettre sa communauté religieuse en faillite. Sœur Gisèle revoit, et revit la scène de cette après-midi et dans quel état pitoyable se trouvait son ami Jean-Yves, et elle comprend alors que cette histoire n’aura pas de fin, et que l’enfer de son ami ne s’arrêtera pas. Elle doit y mettre fin. Pendant qu’il parlait, Antoine Meilleur a déposé son pistolet à côté de lui, ou par terre, sans plus. À la totale surprise du couple Meilleur/Chaput, sœur Gisèle s’en empare et les menace à son tour. Elle tire une fois, puis deux. Elle arrange la scène pour que ça ait l’air d’un meurtre suivi d’un suicide.
-Et troisième scénario…
-Troisième scénario, les deux sont complices. Jean-Yves Galarneau est effectivement revenu en voiture par le Chemin du Vallons. Sœur Gisèle avait vu sa voiture s’immobiliser un long moment. D’un œil elle avait suivi le couple Meilleur/Chaput se diriger vers le sentier du pèlerin, de l’autre elle avait vu, avec effroi les phares de la voiture de Galarneau, non pas s’éloigner sur la 138, mais tourner à gauche sur le Chemin des Vallons. Elle comprend alors, et son émoi intérieur décuple, qu’il fait ça pour se venger, qu’il va leur faire un mauvais parti, comme c’était son but en venant la voir aujourd’hui.
-Ou peut-être craint-elle pour son ami de cœur. Sans doute elle sait qu’Antoine Meilleur possède un pistolet; il lui est facile d’aller fouiller dans les chambres en l’absence de ses hôtes. Elle a facilement pu découvrir au cours d’une visite antérieure qu’il avait une arme dans ses affaires; une arme qu’il s’était procurée par peur paranoïaque. Quand elle arrive à la station 6, Jean-Yves Galarneau et le couple Meilleur/Chaput sont en pleine explication orageuse. Antoine Meilleur a son pistolet à la main et menace de tirer sur celui qui les harangue et les insulte. De là où il est Jean-Yves Galarneau voit sœur Gisèle arriver, tandis qu’Antoine Meilleur et Madeleine Chaput, eux qui font face à Galarneau, lui tournent le dos et ne la voit pas arriver. Galarneau n’en laisse rien voir et continue à leur crier tout ce qu’il a sur le cœur. Excédé Antoine Meilleur lève le bras pour tirer.
-Juste à ce moment-là sœur Gisèle crie quelque chose d’en arrière comme : « Non !! » ou « Ne faites pas ça ! » ou « Ça suffit ! ». Ce qui a pour effet de stopper net l’élan d’Antoine Meilleur. Il se retourne brusquement pour voir qui est là. Jean-Yves Galarneau ne fait ni une ni deux et en profite pour lui sauter dessus, le plaquer au sol et l’immobiliser. Il lui prend son arme; ou elle roule par terre; ou peut-être sœur Gisèle lui prend son arme. Antoine Meilleur maintenu par terre par Galarneau et qui commence à comprendre ce qui se passe vraiment, les menace de plus belle de les ruiner tous les deux, de les envoyer en prison. Ils les traitent de tous les noms en un langage des plus orduriers. Madeleine Chaput qui est émotionnellement fragile, crie comme une hystérique, au risque d’ameuter les autres sœurs et les autres pensionnaires. Celui ou celle qui a l’arme tire et tue l’homme au sol pour le réduire au silence. Et ils font la même chose pour la même raison avec Madeleine Chaput.
-Puis sans échanger le moindre mot, mais en parfaite connivence, ils déguisent la scène en pacte de suicide; ils s’essuient les mains et s’en vont chacun de son côté : Jean-Yves Galarneau vers son auto et ensuite vers Granby, et Gisèle Saint-Germain vers le bâtiment des sœurs où elle retrouve sa chambre.
Un court silence.
-Et quel est le bon scénario ?
-On pourrait leur faire passer le polygraphe, mais ils auraient le droit de refuser, et de toute façon, les résultats ne sont pas admis en preuve au tribunal. Ce sera donc au jury de décider.
               

Fin

mercredi 4 octobre 2017

Un lieu de repos
Chapitre 22

L’homme qui est en face d’eux ne ressemble pas à celui qu’ils ont rencontré la veille. Il a perdu beaucoup de son assurance et sa superbe. Il n’est plus sur son terrain. Il a le regard fuyant et tourmenté d’un étranger parachuté sur une terre inconnue dans lequel il ne retrouve plus aucun repère familier. Il est assis sur une simple chaise de service, piteusement penché vers l’avant, les mains à demi-croisées, la bouche entrouverte, pas rasé. On voit facilement qu’il a passé une mauvaise nuit; par rapport à comment il s’est présenté devant Roxanne, Paul et Miguel le jour avant, sa tenue est considérablement relâchée, les vêtements fripés, un pan de chemise qui n’est pas bien rentré. À son réveil, on lui a servi un petit déjeuner, mais il n’a voulu prendre qu’une tasse de café.
Roxanne et Miguel, tous les deux en uniforme, pénètrent dans la pièce où il attend depuis quelques minutes. À leur arrivée, l’homme lève la tête et leur jette un regard implorant, sans rien dire. La jeune femme porte une oreillette par laquelle Paul pourra lui parler et faire ses commentaires au besoin. Elle n’a pas l’intention de mettre pas des gants blancs. Elle y va carrément.
-Monsieur Galarneau, vous êtes ici parce que nous avons toutes les raisons de croire que vous êtes impliqué directement dans la mort de Madeleine Chaput et Antoine Meilleur, dans la soirée du 5 septembre dernier à Plaisance sur le terrain des Sœurs-des-Saints-Noms-de-Marie-et-de-Joseph.
L’homme devant elle se contente de baisser les yeux.
-Vous n’avez rien à dire ?
-…
-Lorsque nous sommes venus vous rendre visite hier à votre collège, vous nous avez menti, probablement à plusieurs reprises, mais notamment sur le fait capital, et qui vous incrimine, que vous étiez sur les lieux du crime le soir de cette tragédie. Alors je vous le demande clairement : étiez-vous à Plaisance au couvent des sœurs SNMJ ce soir-là ?
-Oui, j’y étais.
-Vous aviez passé une partie de l’après-midi et de la soirée avec sœur Gisèle, la supérieure de la communauté, n’est-ce pas ?
-Oui, c’est vrai.
-Pourquoi nous avoir caché cette information ? C’est presque un aveu…
D’un coup, l’homme se redresse, les bras levés : « Mais vous n’aviez pas abordé la question !! »
Mais tout aussi soudainement son ton change et se fait contrit : « J’ai répondu aux questions que vous m’aviez posées; c’est tout. »
-Non, ce n’est pas tout, monsieur Galarneau. C’est loin d’être tout. Je vais vous raconter ce qui s’est passé. Le fait d’apprendre que votre bourreau, votre accusateur, prenait ses aises dans une maison de retraite catholique, c’était trop pour vous. Vous ne pouviez pas l’accepter. C’était une insulte à tout ce que vous croyez depuis toujours, une offense à toutes vos convictions les plus intimes. Vous ne pouviez imaginer que ce mécréant sans scrupule puisse ainsi se moquer de cette institution que vous avez toujours servie fidèlement. Ça vous enrageait. Est-ce que je me trompe ?
-…
-Je ne crois pas me tromper de beaucoup. Et de surcroît, cet homme honni prenait ses aises, venait se relaxer, se ressourcer dans le monastère de celle qui est votre meilleure amie dans votre vie religieuse, la femme que vous admirez profondément, pour qui vous ressentez une véritable affection. C’était un affront inacceptable. C’était comme si cet être abhorré était venu, par exprès, souiller ce que vous aviez de plus cher. Comme si après avoir attaqué et saccagé et même ruiné et anéanti votre collège, votre vie professionnelle, il venait s’attaquer à votre vie émotive… Je comprends monsieur Galarneau que vous ayez pu développer une haine profonde, viscérale envers cet homme; il vous avait fait tellement de mal. Vous aviez tout perdu. Votre carrière, votre travail, votre estime, peut-être même votre foi. Comment, comment arrêter de souffrir ? Comment lui rendre ce qu’il vous faisait ? Et graduellement, l’envie de lui faire mal s’est installée en vous, n’est-ce pas ?
L’homme s’affaisse un peu plus; il ferme les yeux.
-Et cette envie de lui faire du mal s’est tellement bien immiscée en vous que c’en ait devenu une véritable obsession : il fallait mettre fin vous-même à la souffrance, car même votre religion ne semblait pouvoir rien y faire. Sans doute êtes-vous aller voir vos supérieurs ou des collègues, pour subtilement, sans tout dévoiler de vos motivations, pour leur demander leur avis. Mais sans succès. Sans doute, au début, avez-vous prié beaucoup, en demandant le secours d’un Dieu qui restait imperturbablement silencieux face à vos angoisses. Cela vous rongeait. Et presque malgré vous, l’idée d’éliminer votre bourreau s’est imposée à vous. Et lorsque vous avez appris qu’il s’était réfugié une autre fois, une fois de trop, chez votre amie et alliée sœur Gisèle, vous vous êtes dit que c’était le moment ou jamais, et vous vous êtes précipité à Plaisance avec l’intention d’en finir et de tuer votre bourreau. Est-ce que je me trompe, monsieur Galarneau ?
Le pauvre homme ne répond pas, mais, en fait, il ne nie pas.
-Et quand vous vous êtes rendu chez votre amie et presque sœur, sœur Gisèle, et que vous lui avez fait part de vos intentions, elle a tout de suite compris la gravité de votre état. Elle a certainement dû user de tous ses moyens de persuasion pour vous empêcher de commettre l’irréparable. Premièrement sans doute pour vous calmer, pour vous apaiser; je ne sais pas, elle vous a peut-être pris la main, ou pris dans ses bras, pour vous rassurer, pour vous consoler. Vous avez peut-être pleuré tous les deux. Elle y a passé l’après-midi presque au complet et finalement en soirée elle a réussi à vous faire reprendre vos esprits. Elle vous a détourné de vos desseins meurtriers. Vous lui avez promis de repartir à Granby et de laisser tomber votre désir de vengeance, d’abandonner vos plans de meurtre. Elle vous a reconduit à votre voiture et vous êtes reparti. En gros, c’est ça, n’est-ce pas ?
Roxanne perçoit un faible mouvement de la tête de l’homme assis de l’autre côté de la table. Elle entend son père luis dire à l’oreille : « Très bien, continue. »
Elle reprend sans quitter l’homme des yeux.
-Mais là, mais là, juste à ce moment-là, il s’est passé quelque chose qui a tout chamboulé, qui a tout fait déraper... Juste au moment où vous quittiez le stationnement du monastère des Sœurs des Saints-Noms, alors que vous étiez à la sortie près à tourner sur la route qui vous mènerez à Granby, vous avez jeté un coup d’œil à votre rétroviseur… Et juste là, vous avez vu votre bourreau, Antoine Meilleur, sortir du monastère, avec sa compagne Madeleine Chaput ! Vous étiez à plusieurs mètres et vous les voyiez à l’envers dans votre miroir, mais il n’y avait pas de doute, c’était bien eux. Vous les avez vus se diriger vers le Sentier du Pèlerin. Vous ne pouviez en croire vos yeux ! Quel affront ! Il le faisait exprès ! Vous ne pouviez pas le croire ! Alors que vous aviez finalement abandonné l’idée de vous en prendre à lui, il venait vous narguer de la pire façon ! Alors, monsieur Galarneau, je vais vous dire ce qui s’est passé : vous n’êtes pas retourné à Granby. Non. Plutôt que de tourner à droite pour rejoindre la route 138 vous avez tourné à gauche sur le petit Chemin des Vallons et vous êtes allé vous arrêter à la petite entrée qui mène au bout du Sentier du Pèlerin. Celle qu’empruntera un groupe de cyclistes le lendemain matin, et qui découvrira les deux corps. Vous avez éteint le moteur de votre voiture et vous êtes sorti. C’était le soir, vers neuf heures, mais vous connaissiez bien l’endroit. Vous êtes entré par la petit sentier dissimulé entre les arbres et vous avez guetté celui qui vous considériez comme votre bourreau. Et quelques minutes après, cinq minutes ? dix minutes ? ça n’a pas d’importance; quelques minutes après vous avez vu, ou plutôt vous avez entendu, car vous deviez être caché, le couple Meilleur-Chaput arriver. Vous avez sans doute prié à ce moment-là, monsieur Galarneau, prié qu’ils s’arrêtent et qu’ils s’assoient sur le banc de la station 6. Et, pour une fois, vos prières ont été exaucées : le couple Meilleur-Chaput s’est assis sur le banc. Peut-être à ce moment-là vous êtes-vous approché en vous découvrant. Ils ont dû être surpris de vous voir, mais vous n’avez pas hésité : vous avez tiré et vous les avez tués l’un après l’autre. Ensuite, vous avez disposé les corps de façon à faire croire à un double suicide. Enfin, vous avez rejoint votre auto et vous êtes reparti vers Granby, Tout ça a dû prendre quinze-vingt minutes; en faisant un peu de vitesse, vous pouviez revenir dans les temps pour que votre alibi tienne.
L’homme en face d’elle a maintenant les yeux ouverts.
-C’est vrai. J’avoue que c’est moi qui les ai tués; tous les deux.
« Beau travail; très beau travail ! », entend Roxanne dans son oreille, et elle sent aussi le regard admirateur de Miguel.

Il restait à Paul de préparer de sœur Gisèle à sa comparution. Après avoir complimenté sa fille et avoir raccroché il va la trouver dans sa cellule. Elle a pris le temps de s’habiller et de coiffer.
-Sœur Gisèle vous savez que vous allez comparaître aujourd’hui pour faux témoignage et entrave à la justice.
-Vous ne m’accusez pas des meurtres d’Antoine Meilleur et de Madeleine Chaput ?
-Pourquoi vous accuserais-je de délits que vous n’avez pas commis ? Nous avons notre coupable et vous le connaissez bien, il s’agit de Jean-Yves Galarneau. Il a avoué son double crime ce matin devant les enquêteurs du poste de police de Granby.
-Frère Jean-Yves ?!... Mais c’est impossible !
Paul voit son interlocutrice chanceler et se retenir à la petite table de sa cellule.
-C’est impossible ! C’est impossible !...
Elle semble dans tous ses états. Paul la regarde intensément.
-C’est impossible ! Je l’ai vu repartir !
-Non, sœur Gisèle, vous avez cru le voir repartir ce soir-là, mais il n’est pas parti. Il est revenu vers la deuxième entrée du Sentier du Pèlerin et là, il a attendu ses victimes.
-C’est impossible ! C’est impossible !... Ce n’est pas lui !
-Sœur Gisèle, il a avoué ses crimes ce matin même; il a signé ses aveux.

-Vous ne comprenez pas, inspecteur. Ce n’est pas lui ! Il a fait ça pour me protéger moi ! Il a fait ça par amour pour moi ! Il s’est accusé de ces crimes pour me protéger moi; moi la vraie et seule coupable !

lundi 25 septembre 2017

Un lieu de repos
Chapitre 21

                Ce matin-là en se rendant au travail au poste de la Sureté du Québec de Papineauville, Paul Quesnel ne pensait pas y retrouver un visage familier.
                -Tiens !? Simon-Pierre Courtemanche ! Mon journaliste préféré ! Ne me dis pas que tu m’attendais ?
                Paul s’adresse par un petit homme qui porte des petites lunettes cerclées de fer, moustachu et bedonnant d’une quarantaine d’années, Simon-Pierre Courtemanche. Depuis toujours, il est journaliste des faits divers d’Au courant, l’hebdomadaire de la région de l’Outaouais. En fait, pour un hebdomadaire régional, les « faits divers » recouvrent tout autant la vie politique, judiciaire et celle de groupes sociaux comme les Chevaliers de Colomb et le Cercle des fermières tout autant que l’inauguration de nouveaux établissements commerciaux ou que les désastres naturels. Paul le connaît bien; il sait qu’il est doué d’un bon sens de l’intuition; et surtout Paul considère sait être discret, jamais envahissant, et qu’il fait son travail honnêtement, cherchant autant que possible à bien informer son public sans pour cela harceler outre-mesure les autorités. Simon-Pierre Courtemanche est aussi un passionné des réseaux sociaux. Il se vante d’avoir 2 000 amis sur son compte Facebook, « plus que n’importe quel maire de la région. »
                -Et bien oui justement, j’aurai quelques petites questions pour vous…
                -Et quel bon vent t’amène ? Il me semble que tu te fais rare ces temps-ci…
                -C’est vrai; je n’peux pas vous en parler trop, mais je suis sur un coup fumant, un reportage qui va faire du bruit, je vous le garantis. Et c’est pour bientôt !
                -En attendant, qu’est-ce que je peux faire pour toi ce maint ?
                Simon-Pierre Courtemanche n’hésite pas une seconde, sa question était visiblement déjà prête.
                -Est-ce que c’est vrai que vous embarquez les bonnes sœurs asteure ?
                Paul ne s’attendait pas à cette question. Il réfléchit durant deux secondes.
                -Comment tu sais ça d’abord ?
                -Voyons, monsieur le directeur, vous savez bien que dans mon métier, il s’agit de tout savoir… mais, je peux bien vous le dire à vous : j’ai des bons informateurs. Alors, c’est vrai ou c’est pas vrai ?
                -C’est vrai. Hier soir, j’ai demandé à sœur Gisèle Saint-Germain de la communauté des Saints-Noms-de-Marie-et-de-Jésus de nous suivre au poste; c’est relié, comme tu peux t’en douter, à cette affaire des deux morts suspectes retrouvées sur le terrain de la communauté à Plaisance.
                -Est-ce qu’elle considérée comme suspecte ?
                -Non; elle est accusée de faux témoignage et d’entrave à la justice. Elle devrait comparaître aujourd’hui au Palais de justice de Gatineau et devrait vraisemblablement être relâchée sous certaines conditions. Tu sais comment ça marche.
                -Est-ce que vous projetez d’arrêter d’autres sœurs de la communauté.
                -Non, pas pour l’instant.
                -Et avez-vous des pistes qui pourrez vous mener à la résolution de cette affaire ?
                -Il y a plusieurs pistes, en effet, que nous devons vérifier, mais ce ne sont que des suppositions. Mais l’une d’elle, comme tu le sais, nous a menés dans la ville de Granby, en Estrie.
                -Et là-bas, à Granby, avez-vous aussi procédé à une arrestation ?
                -Heu… Oui, en effet; suite à différents témoignages, nous avons aussi procédé à la mise accusation d’une autre personne, et pour le même motif : faux témoignage et entrave à la justice.
                -Une autre religieuse ?
                -Plutôt un autre religieux.
                -Il semblerait bien que tous les religieux sont des menteurs.
                -Simon-Pierre Courtemanche ! Je t’interdis d’émettre de tels commentaires ! Ça ne te ressemble pas.
                -Bon, bon. OK… je retire ce que j’ai dit, votre honneur.
                -Bon, maintenant, tu vas m’excuser mais je dois aller commencer ma journée qui va certainement être bien occupée.

                À Granby aussi la journée a commencé tôt. Dès huit heures du matin, Roxanne se retrouve dans le bureau de Miguel del Potro, le directeur-adjoint, autour d’une tasse de café, pour faire le point. La veille, ils avaient récolté la déposition d’Honoré Lépine, le sous-directeur du Collège des garçons, qui soutenait formellement que son directeur Jean-Yves Galarneau était absent le soir des deux morts suspectes à Plaisance.
                -Vous savez, avait-il ajouté à la toute fin, toute cette histoire de poursuite et de procédures judiciaires nous a passablement affectés. Tout le monde est sur les nerfs au collège, la direction, les professeurs, le personnel; et bien sûr les autres frères de la communauté qui nous en veulent énormément, à cause de cette somme énorme qu’il faudra payer. Depuis deux ans, Jean-Yves Galarneau a mis beaucoup d’énergie dans cette histoire; il est vraiment à bout. Ménagez-le si vous pouvez Mais ce n’est pas une raison de mentir ! Je veux que la vérité se fasse. Je sais que de nos jours les religieux n’ont pas bonne réputation dans le public, mais moi je suis honnête. Je ne sais pas si frère Jean-Yves est relié d’une quelconque façon aux morts de Plaisance, mais on doit découvrir la vérité.
                Ils avaient cependant gardé en détention préventive pour la nuit, le directeur même du collège : le témoignage d’Honoré Lépine avait été corroboré par celui de sœur Gisèle de Plaisance, il était bel et bien à Plaisance le soir des morts suspectes de Madeleine Chaput et Antoine Meilleur; et il était devenu le suspect numéro un. Ainsi, ce matin, Miguel et Roxanne, préparaient l’interrogatoire.
                Toujours hier soir, après le départ du sous-directeur, la question du séjour de Roxanne s’était posée.
                -Tu peux venir chez moi si tu veux. Tu pourrais rencontrer mes parents.
-Tu habites chez tes parents ?
-En fait, c’est plutôt mes parents qui habitent chez moi. J’ai acheté une maison sur la rue Fairmount, de l’autre côté de la ville, il y a trois ans. En fait c’était l’ancienne résidence du pasteur de l’église anglophone de l’Église unie, mais ça fait de nombreuses années qu’elle n’est plus utilisée. L’église l’a louée pendant des années, mais elle a été mise en vente et je l’ai achetée. La maison avait besoin de pas mal de rénovations, mais mon père est assez bon bricoleur pour s’en occuper. Mes parents vivent au sous-sol qui a été transformé en logement. Ils adorent cet arrangement; ils disent que comme ça, ils pourront ainsi voir leurs petits-enfants tous les jours… quand j’en aurai.
Miguel avait laissé partir un petit rire franc.
-Mais ça n’a pas l’air d’être pour tout de suite. Viens les voir, ça leur fera plaisir.
-C’est gentil mais je préfère aller à l’hôtel… J’enverrai la note à mon père.
Roxanne rit à son tour.
-Je ne peux te laisser l’appartement de service car il est déjà occupé.
-Non, non; l’hôtel ira très bien. Mais j’ai besoin de m’acheter des objets de première nécessité. Je n’ai même pas de linge de rechange !
-On peut aller chez Jean Coutu, ou alors chez Walmart qui… ferme dans quinze minutes !
-Tu vas chez Walmart toi ?
-Non, pas souvent ! Mais là, c’est un cas de force majeure. Prenons ma voiture !
En effet, Roxanne avait trouvé tout ce dont elle avait besoin au géant américain de la surconsommation : brosse à dent, dentifrice, pyjama et petite culotte; elle avait aussi pris une bouse supplémentaire. Puis Miguel l’avait conduite au Motel Maska. Ils s’étaient dit bonsoir en se souriant.
Roxanne avait bien dormi dans un lit trop mou, même si ça lui avait pris un peu de temps pour s’endormir; pourtant ça avait été une longue journée.

Ce matin, Miguel est revenu la chercher. Ils sont en compagnie de Sébastien Geiser, l’officier qui était de garde la nuit dernière. Il leur explique :
-Oui, comme je vous le dis, très tôt, c’était juste après six heures, il a demandé à faire un coup de téléphone.
-Ça c’est vraiment embêtant…
-Il avait le droit; il n’y avait rien de noté à son dossier.
-C’est vrai, je ne l’ai pas spécifié hier soir ! Je ne sais pas où j’avais la tête !
-Ce n’est pas grave Miguel; ne te sens pas coupable.
-C’est ma faute ! Et tu ne sais pas à qui il a téléphoné, Sébastien ?
-Non, il n’a rien dit. Et nous n’avons pas le droit de récolter ces informations sans une directive d’un juge.
-Je le sais…
-Je peux juste dire que ça a duré une bonne quinzaine de minutes; et que ce n’était pas son avocat.
Roxanne intervient :
-Il a peut-être téléphoné à sœur Gisèle…
-Oui, c’est possible…. Ah ! ce que je m’en veux !
-Arrête de culpabiliser ! C’est fait, c’est fait !
Roxanne reprend : « Je crois qu’on devrait téléphoner à mon père pour lui demander ce qu’il en pense. »
-Oui, c’est vrai; il pourra nous aider pour la suite des événements.
-Il faut que Galarneau nous dise exactement ce qu’il a fait à Plaisance…
-Oui, et s’il peut prouver qu’il n’y est pas resté pour la nuit.
-Je pense à quelque chose : je pense qu’on devrait essayer de mettre mon père en écoute.

-Bonne idée ! Ce doit être faisable. J’appelle William mon technicien. Je reviens tout de suite. 

lundi 18 septembre 2017

Un lieu de repos
Chapitre 20

                Pendant quelques secondes, Paul reste silencieux devant cette surprenante affirmation que vient d’émettre son interlocutrice, sœur Gisèle, laissant le temps suspendre son vol; il prend ces secondes pour soupeser toutes les implications de ces quelques mots, mais aussi pour jauger le comportement de cette femme sûre d’elle et si maîtresse de ces émotions qui lui fait face.
                Il reprend d’un ton tranquille, mais on ne peut plus ferme.
                -Vous voulez me faire croire que, sachant que son ennemi juré était à quelques mètres de lui, monsieur Galarneau s’en est tout bonnement reparti chez lui à Granby, à 200 kilomètres comme si de rien n’était ?
                -Oui, c’est ça…
                -Sœur Gisèle, vous m’avez menti presque depuis le début et vous voulez que je maintenant sur un point aussi capital il faudrait que je vous crois sur parole ?
                -Je dis la vérité… Vous pouvez le lui demander…
                -Ça ne veut strictement rien dire ! Vous avez très bien pu vous concerter pour présenter la même version.
                C’est au tour de sœur Gisèle de rester silencieuse quelques instants.
                -Je ne sais pas quoi ajouter : je sais que ce n’est pas lui, je l’ai vu repartir. Nous étions dans cette même salle où nous sommes; après l’avoir écouté et calmé, j’ai raccompagné Jean-Yves Galarneau jusqu’à dehors; je l’ai vu monter dans sa voiture et il a démarré. Je suis restée sur le pas de la porte et j’ai vu son véhicule sortir du stationnement et prendre le chemin vers la grande route.
                Imperceptiblement, Paul fronce les sourcils. Un petit fil… un tout petit fil qui dépasse.
                -Vous dites que vous êtes sortie et que vous l’avez vu s’éloigner ?... Montrez-moi exactement ce que vous avez fait.
                -Ce que j’ai fait ?... Voilà… Jean-Yves Galarneau était là où vous êtes nous nous sommes levés à peu près en même temps. Il a ouvert la porte pour sortir et je l’ai suivi.
                Paul se lève et entrouvre la porte. Il fait un signe à sœur Gisèle.
                -Et ensuite ? Montrez-moi.
                -Ensuite, il m’a dit merci de l’avoir écouté, et j’ai répondu : Bonne chance.
                -Où était-il à ce moment-là ?
                -Il était juste ici, à quelques pas…
                -Et ensuite il est allé à sa voiture qui était stationnée…
                -Oui, en effet.
                -Où était sa voiture exactement ?
                -Juste là, la troisième place.
                -Et vous êtes restée sur le palier de la porte ?
                -En fait, j’ai fait quelques pas vers l’avant.
                -Jusqu’où montrez-moi…
                Sœur Gisèle lui jette un rapide regard de perplexité, mais elle obéit.
                -J’étais ici, juste à quelques pas de la porte.
                -Je vois… En effet, d’ici on voit le stationnement, on voit un bout du chemin et on devine la route principale au loin. Et il ajoute pour lui : « Et on voit bien toute la cours, le bâtiment principal et ses entrées. »
                -Et quelle heure était-il à ce moment-là ?
                -Il était passé neuf heures, probablement, neuf heures cinq, neuf heures dix.
                -Et qu’avez-vous fait après ?
                -Je suis revenue fermer la porte, éteindre la lumière et je suis repartie vers notre pavillon. La porte était verrouillée mais j’Avais ma clé. La prière du soir était terminée et je suis allée directement dans ma chambre.
                -Donc, personne ne vous a vue rentrer ?
                -S’il y avait des sœurs qui ne dormaient pas encore, elles ont dû m’entendre.
Isabelle avait suivi dehors avec l’enregistreuse pour ne rien perdre de cet échange. Paul se tourne vers elle et lui fait signe d’arrêter l’appareil.
                -Sœur Gisèle, je me vois dans l’obligation de vous arrêter. Je vous préviens que vous avez le droit de garder le silence mais que tout ce que vous direz à partir de maintenant pourra être retenu contre vous. Vous avez le droit de demander les services d’un avocat.
                -M’arrêter ? Moi ? Mais sous quelle accusation ?
                La stupeur plus que l’angoisse se lit dans les traits de son visage.
                -Je vous arrête pour faux témoignage et entrave à la justice.
                -Faux témoignage ? Je ne comprends pas ! Je vous ai tout dit ce que je sais.
                -Ce soir, vous m’avez dit ce que vous saviez; mais lors de ma première visite vous m’avez sciemment menti pour protéger celui qui devient dorénavant le principal suspect dans cette histoire de meurtre. Je vous prie de prendre des dispositions.
                -Des dispositions ?... Je serai absente combien de temps ?
                -Ceci est une arrestation préventive; vous comparaîtrai demain devant la cour et vous serez très probablement relâchée dans les vingt-quatre heures.
                -Laissez-moi parler à sœur Madeleine.
                -Je vous accorde cinq minutes; l’officière Dumoulin vous accompagnera.

                À l’autre bout du fil, Roxanne n’en revenait tout simplement pas :
                -Tu as arrêtée sœur Gisèle pour faux témoignage ! Mais ça ne se fait jamais…
                -Je le sais bien…
                -Tu vas te faire accuser de détention arbitraire…
                -Sœur Gisèle me raconte toutes sortes d’histoires auxquelles elle croit peut-être, mais pas moi. Je veux qu’elle me dise la vérité.
                -Et tu crois que la mettre en détention va lui délier la langue ?
                -J’ai mon idée… Et de votre côté ?
                -Nous sommes retournés tout de suite au Collège et nous avons trouvé les deux hommes, tous les deux dans un état de grande surexcitation. Peut-être avons-nous interrompu une conversation orageuse. Nous les avons amenés au poste de Granby. Honoré Lépine a confirmé dans sa déposition que Jean-Yves Galarneau était absent dimanche soir dernier. Il a dit qu’il ne l’avait pas vu partir, mais que dès le début de l’après-midi il s’est aperçu de son absence au Collège, ce qui n’était pas prévu. Il l’a entendu revenir. Il était déjà couché, mais comme leurs chambres sont sur le même palier, il a entendu la porte s’ouvrir et se refermer. C’était environ 23h30 »
                Presque contre son gré, Paul devait reconnaître que l’idée de Roxanne de répondre à l’invitation de Miguel Del Potro avait été somme doute judicieuse. Ça facilitait grandement le déroulement de cette étape cruciale de l’enquête.
                -Ça lui aurait pris deux heures et demi pour faire Plaisance-Granby… Oui, ça correspond à l’heure dont a parlé sœur Gisèle. Qu’est-ce qu’il a dit d’autre ?
                -Pas grand-chose de plus… Il ne semble pas savoir que Jean-Yves Galarneau et Gisèle Saint-Germain se connaissent depuis de nombreuses années, et il semble tout ignorer aussi de la relation disons « amicale » entre les deux. À part, son absence dimanche dernier, il n’a pas remarqué de comportement douteux ou étrange de la part de son directeur, mis à part bien sûr l’énorme stress de toute cette histoire. Il est bien sûr très affecté pour la poursuite judiciaire et par le résultat; il ne s’y attendait pas. Il est conscient que cela va avoir des répercussions énormes sur la communauté religieuse. Il a parlé des frères âgés qui peuvent perdre tout accès aux soins médicaux. Nous l’avons reconduit chez lui après la signature de sa déposition en lui demandant de nous prévenir s’il se rappelait autre chose.
                -Bien, et Galarneau ?
                -Il n’a pas eu de réaction particulière; peut-être s’attendait-il à notre retour, mais va savoir. Nous l’avons fait venir en tant que témoin important dans une affaire de double mort suspecte, et pour l’instant il attend.
                -C’est bon faites-le mijoter un peu. Je vous envoie la transcription de la conversation que j’ai eue avec sœur Gisèle. Lisez-la comme il faut.
                Paul ne peut la voir, mais Roxanne sourit de ce son père ait dit « Lisez-la », et non pas juste « Lis-la ».
                -Insistez sur ses motivations à aller à Plaisance alors qu’il savait qu’Antoine Meilleur y était ? Qu’est-ce qu’il est allé y faire ? Que voulait-il ? Cherchait-il la confrontation ? Et creusez aussi le moment de son départ. Il pourrait être parti au moment où le couple Meilleur-Chaput partait pour aller faire leur marche au Parcours, non au Sentier du Pèlerin.
                -Et peut-être les a-t-il vus, dans son rétroviseur, par exemple, et qu’il serait revenu… C’est ça ?
                -Oui, ou plein d’autres possibilités.
                -Il aura dû faire vite.
                -Peut-être, mais c’est jouable.
                -Il est un suspect ?
                -Il est un suspect… mais pas le seul.
                -Si c’est lui, je pense qu’on pourra le coincer.
                Une petite pause au bout du fil.
                -Dis-moi, Roxanne… Je suppose que Miguel Del Potro écoute cette conversation…
                -Heu… Oui, il est là avec les écouteurs.

                -Je vous félicite tous les deux, c’est du beau travail.

lundi 11 septembre 2017

Un lieu de repos
Chapitre 19
                Le coup de téléphone d’Honoré Lépine, suivi de celui de Roxanne à son père aura été comme un électrochoc dans l’enquête des deux morts suspectes au Repos du Pèlerin. Suffisant pour la résoudre ?
                Juliette voit son Paul tout concentré au téléphone; tout ouïe de ce qui lui raconte sa fille, il fronce les sourcils sur fort qu’une ride horizontale, qu’elle n’avait pas encore remarquée se forme sur le haut de son nez entre les deux yeux.
                -Voilà ce que vous allez faire : vous allez retourner tout de suite au collège pour y chercher Honoré Lépine; il faut absolument obtenir sa déposition écrite. Vous l’amenez au poste et…
                -…
                -Mais je sais que ce n’est pas de ta juridiction, mais Miguel est sur son territoire lui; il peut lui faire une sommation…
                -…
                -Il n’est plus en service ? Mais c’est l’un des assistants du directeur Arpin; il peut se remettre en service sans problème, qu’il demande une affectation à celui qui est le responsable en ce moment. Il faut y aller immédiatement. Battre le fer quand il est chaud, comme on dit. Et en même temps mettez la main sur le directeur Galarneau, et faites-lui un interrogatoire en règle; il faut lui faire sortir tout ce qu’il ne nous a pas dit cette après-midi... Moi, de mon côté je file vers Plaisance pour dire de mots à sœur Gisèle Bourque; elle aussi a certainement des choses intéressantes à raconter.
                -…
                -Qu’est-ce que tu dis ? Tu veux me passer Miguel ?
                -…
                -Ça va, ça va; je vais lui parler.

                -Capitaine Quesnel, j’ai peut-être une suggestion. Oui, nous allons tout-de-suite au collège retrouver Honoré Quesnel et en même temps essayer de coiffer Jean-Yves Galarneau, mais j’attendrai à demain pour l’interroger.
                -…
                -Pourquoi ? Et bien pour la simple raison que pour l’instant nous ne savons pas exactement sur quelle piste il faudra diriger les diriger; avant qu’on arrive vraiment à lui faire admettre quoi que ce soit, on peut tâtonner longtemps. Je crois que le plus urgent est de recueillir le témoignage de sœur Gisèle à Plaisance et une fois qu’on aura sa version on pourra mieux confronter le directeur Galarneau.
                -…
                -Vous trouvez que c’est une idée intéressante ? Merci capitaine...
                -…
                -Oui, je pense que Roxanne est d’accord avec moi.

                Avec un petit soupir, Juliette se dit qu’elle devra s’en accommoder, elle qui espérait passer une soirée en tête à tête avec son Paul de policier : Paul a repris le téléphone pour préparer sa visite impromptue au centre de retraite des sœurs des Saints noms de Jésus et de Marie. Elle sourit de la transformation qui vient de s’effectuer chez lui en quelques instants : alors que pendant le repas il était préoccupé, songeur, presque absent, alors qu’il semblait même prêt à baisser les bras, il est maintenant tout énergie et détermination. Sentant qu’il reprend les choses en mains, il est résolu à aller jusqu’au bout de cette histoire et de ne ménager aucun effort.
Après un appel au poste pour organiser une patrouille qui l’accompagnera, il téléphone au Sanctuaire des SNJM.

-Oui, bonsoir.
Paul reconnaît la voix calme de la religieuse de garde le soir au centre de retraite.
-Bonsoir sœur Annette. Ici le directeur du poste de la Sureté du Québec à Papineauville, Paul Quesnel. Vous vous souvenez de moi sans doute ? Je suis venu avec mon équipe chez vous il y a quelques jours quand on a découvert les deux corps sans vie dans le Sentier du pèlerin.
-Ah oui, bien sûr; comment peut-on oublier une telle histoire ?
-Écoutez, sœur Annette, j’ai besoin de voir sœur Gisèle ce soir même; il y a des développements dans l’enquête et j’ai besoin de vérifier quelques détails. Pourriez-vous me mettre en communication avec elle ?
-C’est que, monsieur l’inspecteur, après le repas du soir ce sont les complies… Les complies, c’est la dernière prière de la journée, avant d’aller dormir. Normalement on devrait la faire après le coucher du soleil, mais certaines de nos consœurs vieillissent et elles ont besoin d’aller se coucher plus tôt…
-Si vous ne pouvez pas me mettre en communication avec elle, pouvez-vous dire à sœur Gisèle, dès que les complies seront terminées, que j’arriverais d’ici quarante minutes.
-Oui, je lui dirais.
-Demandez-lui de m’attendre dans son bureau. Je connais le chemin et j’irai là-bas directement.
-Vous ne voulez pas que lui dise la raison de votre visite ?
-Ma sœur, essayeriez-vous de me tirer les vers du nez ?
-Bien sûr que non !
-Dites-lui, comme je vous l’ai dit, qu’il y a du nouveau et j’ai besoin de préciser quelques détails.
-Bien, je vais lui faire le message. Bonsoir, monsieur l’inspecteur.
-Bonsoir, ma sœur.

Sur le coup, Paul avait pensé aller à l’ermitage en force, mais il s’est ravisé et, finalement, il n’y va en prenant seulement avec lui la toujours fiable Isabelle Dumesnil. Daniel Casgrain restera au poste prêt à rapidement intervenir au besoin.
L’après-midi, en faisant le point, il avait informé son équipe des piètres résultats de l’intervention au Collège de Granby. En quelques mots donc, en route vers Plaisance, Paul met son officière au courant de derniers coups de téléphone de Miguel et de Roxanne.
-Tu vois, il faut savoir si oui ou non, Jean-Yves Galarneau était à Plaisance avec elle le soir des morts suspectes, et si oui, pourquoi elle nous a caché une information si importante ?
-Pour le protéger ?
-C’est ce que nous allons découvrir.

Au monastère des SNMJ, Paul se stationne le plus près possible de la porte, et d’un pas décidé se dirige vers l’arrière du bâtiment. Il se doute bien des visages le regarde derrière les rideaux de la salle commune et de chambres. En s’avançant vers la porte, il peut voir du coin de l’œil, et avec un sourire en coin le pavillon des sœurs encore tout éclairé. Là aussi, ce doit être comme une fourmilière.
-Tu viens avec moi et tu enregistres, rappelle-t-il à Isabelle.
Il cogne et ouvre la porte sans attendre la réponse.
Sœur Gisèle est bel et bien là derrière son bureau à les attendre. Les mains croisées bien posées sur dessus de son bureau, elle a son air distingué de prestance digne et de contrôle de soi qui lui est caractéristique, mais un bref instant, Paul croit voir une légère inquiétude dans son regard.
-Bonsoir.
-Bonsoir, sœur Gisèle, je vois que vous avez eu mon message.
-Bien sûr ! Sœur Annette m’a dit que vous aviez « quelques détails à préciser ». Est-ce qu’il fallait absolument le faire ce soir ?
-Sœur Gisèle, je vous rappelle qu’il s’agit de deux morts suspectes et que parfois oui, dans ce genre d’enquête il faut parfois agir vite. Ceci dit, voici l’officière Dumesnil qui enregistrera notre entretien et qui vous fera ensuite signer votre déposition.
-Suis-je accusée de quelque chose ?
-Non… Vous n’êtes accusée de rien, mais à ce stade-ci de l’enquête, je dois porter mon attention sur tous les détails et la procédure exige que cet entretien soit enregistré.
-Ah oui ?
-C’est aussi, en quelque sorte, pour vous protéger; ainsi nous ne pourrons pas, ultérieurement, déformer vos propos ou bien vous faire dire ce que vous n’avez pas dit.
-Et bien soit; quels « détails » dois-je clarifier ?
-Vous savez certainement que moi et mon équipe nous sommes allés à Granby et que nous y avons rencontré le directeur du Collège, frère Jean-Yves Galarneau, ainsi que le sous-directeur frère Honoré Lépine…
Paul fait une légère pause.
-Je me doutais bien que vous iriez y faire une visite, cela allait de soi.
-Très bien; ceci établi, Jean-Yves Galarneau nous a appris que lui et vous, vous vous connaissiez depuis plusieurs années, que cela datait de votre noviciat, et qu’au cours des années vous aviez développé une grande amitié entre vous deux.
Paul remarque une légère, très légère crispation dans les traits du visage de son interlocutrice.
-Ce que vous dites est vrai. Nous avons une grande estime l’un pour l’autre.
-Et nous avons également appris que, le soir des deux morts suspectes, c’est-à-dire dimanche soir dernier, Jean-Yves Galarneau n’était pas à Granby; non il était à Plaisance, ici même !
Cette fois-ci sœur Gisèle ne peut empêcher ses doigts de se tordre.
-S’il était ici, vous ne pouviez pas le savoir, ma sœur.
-C’est vrai, Jean-Yves était ici. Il était arrivé au milieu de l’après-midi, alors que la plupart des pensionnaires sont dehors, ou alors ne sont pas encore arrivés. Personne ne l’a vu arrivé; il est venu dans notre pavillon et nous avons passé le reste de la journée ensemble.
-Il savait que Madeleine Chaput et Antoine Meilleur seraient là; vous le lui aviez dit ?
-Oui, il le savait; je le tenais informé de chacune de leur visite.
-Et pourquoi est-il venu ? C’est qui lui aviez dit de venir ?
-Non, pas du tout ! Je crois… Il m’a téléphoné le matin même… Il était dans tous ses états. Il bafouillait au téléphone. Je n’arrivais pas à le calmer. Quand il m’a dit qu’il voulait me voir, je lui ai d’abord dit non, de ne pas venir. Mais il ne voulait rien entendre. Et à contrecœur, je lui ai dit de venir, mais de venir me trouver au pavillon des sœurs de ne pas passer par la réception. Quand il arrivé ici, il était dans un état de surexcitation qui m’a fait peur.
-Qu’est-ce qu’il voulait exactement ?
-Je crois… Il voulait confronter monsieur Meilleur et lui dire ses quatorze vérités. Il voulait lui dire à quel point il leur avait fait du mal, à lui et à tous sa communauté. Trente-six millions de dollars ! Ça mettait le collège en faillit, ça mettait toute la communauté en faillite. Tous ces pauvres frères qui avaient travaillé toute leur vie sans jamais recevoir de salaire se retrouvaient aujourd’hui sans rien ! Sans revenus, sans régime de retraite, sans même de lieu où aller, car il faudra évidemment vendre les bâtiments pour récolter une telle somme.
-Pourquoi avoir caché sa visite ?
-Pour le protéger. Quand on a découvert les corps le matin, je me suis tout-de-suite dit qu’on le soupçonnerait, c’était trop évident.
-Et bien, malgré tout; maintenant je le soupçonne de ce double meurtre.

-Mais ce n’est pas lui ! Il m’a quitté vers 21 heures; il était plus calme. Je l’ai accompagné jusqu’à sa voiture et je l’ai vu repartir pour Granby.