lundi 27 octobre 2014

J’ai vu Dieu et j’ai vu le diable…

Derinkuyu en Turquie est un lieu extraordinaire. C’est une ville souterraine à plusieurs niveaux s’étendant jusqu’à soixante mètres de profondeur dans la roche volcanique de la Cappadoce. Cet ensemble troglodyte date du 8e ou 7e siècle avant Jésus-Christ; peut-être a-t-il été construit par les Phrygiens ou encore par les Perses. Il était assez grand pour abriter jusqu’à 20 000 personnes avec leur bétail. Les salles de stockage et les caves contenaient leurs réserves de nourriture, de céréales, de vin, d’huile pressée, le fourrage pour les bêtes. L’approvisionnement en eau se faisait par des sources intarissables. On y trouvait étables et écuries aménagées, des salles communes, des réfectoires, des salles de bain, des chapelles.
Aujourd’hui, Derinkuyu se visite, en groupes avec un guide baratineur en principe. Mais en Turquie, comme en des nombreux autres endroits, il suffit d’un bakchich adéquat et n’importe quel guide fermera les yeux. Moi qui n’aime pas les visites guidées, je voulais y aller seul. Je suis donc descendu avec ma lampe de poche par une entrée dérobée que m’avait indiquée l’un des guides. J’ai descendu les marches creusées dans le roc et j’ai lentement parcouru les longs couloirs du premier étage. Au deuxième étage de ce fabuleux complexe est située une salle spacieuse avec un plafond voûté qui ressemble étrangement à un berceau. Les dépliants touristiques disent que cette salle était utilisée comme une école religieuse; quelques cavités adjacentes plus petites auraient servi de salles d’étude.
C’est là, dans ces fascinantes cavernes, que j’ai eu ma première vision. C’était il y a douze ans.
J’avais entrepris, cette année-là, un tour du monde. J’avais été propriétaire d’une galerie d’art pendant vingt ans et, à la mi-quarantaine, j’en avais un peu beaucoup assez du stress, de la pression, des responsabilités, des longues heures de travail. Je voulais prendre le large, je voulais voir un peu « ce que le monde a l’air ». J’ai vendu ma part à mes associés qui sont restés de longs jours ahuris de ma décision; j’ai vendu mon auto; j’ai vendu ma maison à Outremont. J’étais divorcé depuis quelques années; j’avais une fille de treize ans, Anne-Sophie. C’était le seul lien affectif qui me retenait, qui aurait pu me faire hésiter. Elle vivait chez sa mère. Je ne voulais pas la laisser, mais en même temps je voulais vraiment faire ce tour du monde. Un soir, je lui ai parlé, et j’ai promis que la prochaine fois je la prendrais avec moi, et je le croyais vraiment. Je lui ai dit sans la convaincre qu’elle aimerait certainement recevoir des cartes postales ou des lettres du monde entier. À cette époque, la technologie cellulaires n’était pas aussi développée : les liaisons skype ou les téléphones cellulaire n’étaient pas encore ce qu’ils devenus par la suite. Je ne manquais pas d’argent. J’avais mis suffisamment d’argent dans un compte bancaire pour payer la pension alimentaire durant un an. Les dépôts se feraient automatiquement.
J’ai commencé par une région facile l’Europe de l’Ouest : France, Espagne, détour par le Portugal, Italie… À Brindesi, j’ai pris un bateau pour la Grèce; j’ai vu Corinthe, Athènes… puis je suis rentré  en Turquie par Istanboul. Et c’est là que tout a commencé.
Là, dans l’une des petites cavités creusées tout le long du côté gauche de la grande salle de Derinkuyu, j’ai vu une drôle de lumière. Un peu perplexe, j’ai tout de suite éteint ma lampe. Mais la lumière brillait toujours. Je ne savais pas si je devais m’approcher ou m’enfuir. En fait, j’étais très calme. Je ne me sentais pas en danger. Je ne me suis jamais senti en danger. J’étais plutôt intrigué. Je me suis approché pour mieux voir. Subtilement, la lumière est devenue à la fois plus pâle et plus brillante. C’est difficile à décrire. Et j’ai vraiment eu l’impression qu’il y avait une pulsation dans la lumière. Son intensité croissait et décroissait presque imperceptiblement. C’était très bizarre. J’essayais de comprendre le phénomène. À la fin, j’ai senti comme une douleur dans le cou. Comme si on m’avait mis un poids entre les deux épaules, sur la nuque; et instinctivement j’ai baissé la tête… pendant quelques instants.
Lorsque j’ai relevé les yeux, la lumière avait disparu. Bien sûr, je suis allé voir dans la cavité. Il n’y avait rien; rien qui aurait pu être la source de la lumière. Je regardais partout, dans tous les coins, même vers le haut. Mais je n’ai rien trouvé autre que la pierre nue. Tout ça avait duré, je ne sais pas, peut-être dix ou quinze minutes.
Je suis ressorti tranquillement. Le soleil brillait de tous ses rayons. Cette région du centre sud de la Turquie est aride, une terre sèche, de la pierraille dénudée, d’une implacable impassibilité. Dehors des groupes de touristes faisaient la queue, des Grecs, des Japonais, des Français, et un autre groupe slave.
Le lendemain, c’était le jour où je devais téléphoner à ma fille. C’est sa mère qui répond et me dit qu’Anne-Sophie est absente, pourtant c’était l’heure convenue avec elles pour que je lui parle au téléphone. Elle me dit qu’il y  des problèmes avec l’argent dans le compte, et que si je ne paye pas la pension elle entreprendra des procédures pour me faire perdre ma fille pour cause abandon de mes responsabilités. Je demande à parler Anne-Sophie. Ma fille pleure au téléphone et j’ai de la difficulté à comprendre ce qu’elle me dit. Finalement, je dois lui promettre que je reviens tout de suite. J’enrage. J’avais tout préparé : mon itinéraire, mes escales, les lieux à visiter, mais je prends le premier avion pour Londres et ensuite un autre pour Montréal.
C’est un vol de la British Airways. Je m’installe encore maugréant de voir mon tour de monde disparaître; mais bon, je me dis que si ce qu’il faut pour ne pas perdre ma fille. Environ une heure après le décollage, je pensais à ces retrouvailles qui allaient être pénibles quand j’entends l’avion vibrer; il ne vibre pas vraiment mais moi, je l’entends. C’est comme un grand vent impétueux, comme le bruit d’un ouragan. Je n’ai jamais assisté à un ouragan, mais c’est à ça que je pense spontanément. Je me tourne d’un côté et de l’autre essayant d’interroger les autres passagers du regard, mais personne ne semble s’apercevoir de quoique que soit. Le bruit provient de l’avant de l’avion, de plus en plus fort, mais je vois personne ni bouger, ni réagir. Les gens font comme si de rien n’était. Pour moi l’avion va tout simplement se mettre à piquer du nez et s’effondrer. Le bruit sinue dans l’habitacle de gauche à droite, de droite à gauche, vers le haut, vers le bas, rebondit sur le plafond, évolue au raz du plancher, circule sous les sièges. Il traverse le mur et sort vers les ailes, de l’une à l’autre. Personne ne réagit, chacun devant son écran; le personnel ne perçoit rien. Alors le bruit vient tout droit vers moi. Il me traverse, me secoue intensément l’intérieur, pénètre dans ma tête. Je ne veux pas crier. Je ne peux pas crier. J’entends comme un interminable hululement dans mon crâne : Ouoummmmmm… Puis c’est tout, tout s’arrête.
 Qu’est-ce qui m’arrive ? Deux fois en quelques jours j’ai été victime d’hallucinations. Est-ce que je devrais m’inquiéter ?
La troisième fois, ce sera dans un rêve, quelques six mois plus tard. Dans ce rêve, je me retrouve dans une verte prairie d’Écosse. Pourquoi l’Écosse ? Je ne sais pas; je sais juste que je suis en Écosse. Je survole tranquillement des collines verdoyantes parsemées de quelques bosquets de peupliers. Au très loin, je vois la mer. Ça et là il y a un troupeau de moutons qui paissent. Au bout d’une vaste prairie, je vois une petite cabane de berger en torchis avec un toit de chaume et une fenêtre sur le côté. Elle est un peu délabrée par les années, mais ce n’est pas la demeure d’un pauvre. Les alentours sont bien entretenus. Il y a un parterre de fleurs. Toujours en planant, (en fait je ne sais pas si je plane : je sais simplement que je survole la cabane) j’en fais deux fois le tour. Je me retrouve debout devant la porte. Sans hésiter, sans même cogner, j’entre. Un homme est assis à une table, le dos courbé, les poings sous le menton; il semble méditer, perdu dans ses pensées, en regardant vaguement par la fenêtre. Je remarque qu’il a peu près de mon âge. Je ne le vois pas tout à fait de côté, pas tout à fait de dos. Je lui demande : « C’est à toi tout ça ? » Immédiatement je pense : Quelle question saugrenue ! Mais l’homme se retourne et se contente de me sourire avec une infinie compassion; c’est ce que je lis dans ses yeux, de la compassion. Je remarque qu’il a une barbe de quelques jours. Un sourire inoubliable. Le rêve s’est terminé et je me suis réveillé.
À partir de là, j’ai vraiment essayé de comprendre. J’ai acheté des livres sur le spiritisme, sur le prophétisme, la clairvoyance, sur les phénomènes paranormaux, sur tout ce qui a trait au parapsychisme, sans trouver de réponse satisfaisante. J’ai exploré, en vain, l’univers des hallucinations, des visions; j’ai côtoyé sans rien trouver une panoplie d’illuminés, de gourous, de maîtres spirituels. J’ai lit des volumes entiers sur le voyage astral et sur les apparitions des extraterrestres. J’ai cherché sur Internet si quelqu’un aurait eu les mêmes expériences que moi… et je me suis retrouvé avec plus 600 000 apparitions de la seule Vierge Marie.
Plus tard, peut-être deux ans plus tard, j’ai repensé à ces trois visions. En fait, j’ai vécu une quatrième expérience étrange. J’étais en République Dominicaine. Je suis dans un hamac avec une femme, une Mexicaine; en fait elle est naturalisée Américaine mais elle est née au Mexique. Elle s’était installée en Californie et travaille pour faire vivre sa famille restée au Mexique. Je l’ai rencontrée dans le bar où elle travaille. Elle a trouvé que ma barbe blanche ou que mon drôle d’accent ou les deux me donnaient du charme. Nous vivions alors relation aussi chaude que le soleil dominicain et tumultueuse que les tempêtes tropicales que le dévaste régulièrement. Je suis couché dans un hamac; elle est partie nous chercher à boire. Nous buvons beaucoup tous les deux. Tous les deux alcooliques. Soudain je sens comme une vague de froid arriver de la gauche; ça s’approche. Je suis glacé. Je frissonne. C’est une sensation horrible, terrifiante, comme si j’allais me congeler sur place, transformé en glaçon sans pouvoir rien y faire. Elle revient avec les verres et tout s’évanouit.
Aujourd’hui, j’ai fini par me dire, sans comprendre, que les trois premières visions, c’était la trinité : la lumière dans la grotte c’était Dieu, le vent dans l’avion c’était le Saint-Esprit, et le rêve c’était Jésus. Mais quel sens donner à la vague de froid qui a failli m’engloutir ?
Et puis un jour, il y a cinq ans, j’ai vu le diable. Vraiment, j’ai vu le diable. J’avais un petit appartement qui donnait sur le Parc Lafontaine à Montréal. Ma fille venait me rendre visite de temps en temps, une fois par mois à peu près et nous aimions y marcher bras dessus, bras dessous. Je n’avais par beaucoup d’argent – j’étais ruiné – et c’est à peu près tout ce que je pouvais lui offrir. J’étais dans ma chambre allongé sur mon lit à siroter un verre; un autre verre. C’est le plein été, en pleines canicules. Le ciel est tout bleu, il n’y a pas un seul nuage. Alors j’ai vu se former un nuage noir dans ce ciel sans embruns. Le nuage s’approche, noir, très noir. Il vient faire moi. Il entre dans ma chambre, s’installe. Puis, je vois le nuage s’allonger et se transformer en une face monstrueuse. C’est le visage du diable. Il est cornu, il a un menton pointu, une barbichette et de yeux tout petits et tout rouges qui brillent intensément. Je me souviendrais tout ma vie de ces yeux rouges, horribles. Nous nous regardons un long moment au bout duquel je dis simplement : « Tu ne me fais pas peur. »
Récemment, j’ai fait un séjour en prison et pour la première fois de ma vie j’ai raconté cette histoire à quelqu’un. C’était à l’aumônier du pénitencier. Je ne l’ai pas raconté d’un seul coup, mais en plusieurs rencontres. De temps en temps il me posait une question pour m’inviter à poursuivre ou pour me faire clarifier certains détails. Il a été patient avec moi, et compréhensif.
À la fin, il m’a dit : « André, tu es appelé à faire le bien. » 




(Avertissement : Sans doute que l’histoire que vous venez de lire vous a paru invraisemblable; peut-être croyez-vous que c’est moi qui l’ai imaginée, que je l’ai inventée comme toutes les autres de cette série. Mais je vous assure qu’elle est rigoureusement exacte. Je vous l’ai racontée telle que celui qui l’a vécue me l’a racontée, presque mot pour mot. Et je n’ai aucune raison de douter de la véracité de son récit. Si vous aviez été à ma place, vous l’auriez assurément cru tout comme moi.)

lundi 20 octobre 2014

Nimushum

                Nous sommes un peuple qui vit de la chasse et de la pêche surtout, de la cueillette et de la culture du sol aussi. Nous vivons en harmonie avec la terre. Nous vénérons le grand Manitou, nous honorons les arbres, les rivières, les lacs, le vent, le soleil. Nous les Naskapis avec les Montagnais sont les membres d’un même peuple, mais eux, ils parlent différemment. On appelle notre langue Innu-Aimun.
Regarde mon garçon, on voit les arbres changer de couleurs, on voit les oies qui partent vers le sud… le froid s’en vient.
Ce sont des signes que l’automne approche, takuatshin on dit. Tu t’en souviens, n’est-ce pas ?
Après viendra l’hiver : pipun.
Et puis ensuite reviendra le printemps, shikuan.
Et enfin c’est le retour de l’été la saison chaude… nipin, c’est ça.
À chaque saison, on peut voir les animaux de la forêt.
Nous sommes un peuple de chasseurs.
Quand on tue un animal on honore sa mémoire, on lui dit merci de nourrir les enfants. On mange son cœur pour avoir sa valeur, son courage, sa force.
Pour le grand original qui vit très vieux, on dit mush.
Pour nommer le loup fort et courageux, c’est makan.
Pour l’ours tout-puissant, on dit pishu
Le rusé et fin renard, c’est matsheshu.
Quant au lièvre rapide et agile que chasse matsheshu, c’est uâpush.
Au fond de la forêt on peut voir aussi le fier porc-épic qui se prépare à dormir durant la froide saison, kaku.
Et au-dessus de tous, volant majestueusement, oui, c’est l’aigle, mitshishu.
Et ceux que tu vois s’envoler vers d’autres contrés, les huards, ce sont les muakuat.
Quand ils volent dans le bleu du ciel, on dit kauasheshkunat.
Quand c’est le bleu de la mer, on dit : kakashteu-uasheshkunat.
Tu aimes ces petits fruits bleus, n’est-ce pas, des bleuets, on dit : inniminana.
Et les framboises, tu les aimes bien aussi, on les appelle : anushkanat.
Après la chasse, après la récolte on fait la fête.  On appelle le chanteur, kanikamusht; et les danseurs, kanismishiht, se mettent à danser.
Et alors on danse autour du feu ! Le feu, c’est kutuan; faire du feu, c’est kutuenanu
Ce jour-là même les enfants comme toi dansent autour du feu, nimuat auassat.
Et nous les aînés, sur nos jambes un peu raides nous dansons aussi, mimuat tshishennuat
           

-Nimushum ! Nimushum ! Viens manger ! Le souper est prêt. Maman t’appelle depuis tout à l’heure, et elle m’a envoyé te chercher.

lundi 13 octobre 2014

Mémère

                Quand mon père est décédé, l’année dernière, ma mère a décidé de vendre ce qui avait été la maison familiale pendant plus de quarante ans en banlieue de Montréal. Elle, elle aurait bien déménagé de cette maison le lendemain même du jour où le dernier d’entre nous, mon plus jeune frère Samuel, était parti étudier à Québec. Morceau par morceau, boîte par boîte, elle s’est mise à nous redonner ou se débarrasser de tout ce qui nous avait appartenu : meubles, vêtements, livres, disques, cahiers, accessoires, jeux de société, photos, collections de timbres, objets exotiques en tous genres… La maison était nettement devenue trop grande pour seulement eux deux,  et il fallait l’entretenir, mais mon père n’avait aucune envie de déménager, il ne voulait même pas en entendre parler. Il était bien dans ses pantoufles, ses affaires et les souvenirs qu’il avait rapportés de tous ses voyages et dont il ne voulait surtout pas se débarrasser. Puis, un hiver,  il a eu son accident : il a glissé sur la glace et il a eu des côtes fêlées et surtout une fracture du crâne, qui l’a laissé paralysé, dans un état semi-comateux. Il est mort à l’hôpital, au premier jour du printemps suivant. Très estimé pour son implication au niveau de la politique municipale beaucoup de gens sont venus à ses funérailles. Il y avait beaucoup de fleurs, malgré notre appel à faire des dons à la Croix-Rouge.
Ainsi, avant même que mon père ne décède, ma mère avait décidé de vendre la maison. Ce que nous ne savions pas, et que nous avons appris avec étonnement, c’est qu’elle avait déjà  réservé sa place dans un centre d’accueil pour personnes âgées autonomes du quartier.
Devant le fait accompli, mon frère et moi l’avons aidée à emménager. Mais, son petit appartement de trois pièces étant déjà meublé, elle ne prend pas grand-chose avec elle : des photos, quelques livres, ses vêtements.
C’est là que énorme surprise m’attend !
Je ne l’ai pas vue pas la première fois, trop occupé que je suis à aider ma mère. Peut-être ne l’avait-on même pas sortie de sa chambre. C’est la cinquième ou sixième fois que je viens voir ma mère. Nous sommes à la fin du mois de mai. Ma mère est visiblement heureuse; elle parle avec les autres résidentes comme à de vieilles amies. Elle participe à pratiquement toutes les activités des loisirs. Elle veut me faire voir l’aquarium de l’entrée, le jardin, ses allées, ses rangées de fleurs, les arbres qui font de l’ombre, les bancs pour s’asseoir, les balançoires que tout le monde apprécie. Ce sont les premières belles et chaudes journées de la saison, le personnel en profite pour faire prendre l’air à quelques-uns des pensionnaires, autrement cloués dans leurs chambres en permanence. Et là sous un hêtre majestueux, je vois dans sa chaise roulante, un corps recroquevillé, enveloppé dans une robe de chambre bleue pâle.
Je ne sais que penser. Je ne sais que dire.
Je vois cette vieille dame affalée sur sa chaise, toute maigrichonne, la bouche ouverte.
Cette vieille dame, c’est « mémère ».
                Je la retrouve ici, dans le centre d’accueil où est venue vivre ma mère. Celle-ci n’a pas remarqué mon étonnement. Et moi je fais comme si de rien n’était. Cette vieille chose dans sa chaise roulante, c’est la femme qui m’a terrorisé, qui nous a tous terrorisés, qui nous faisait peur.
Je  me fais violence pour ne pas montrer mon impatience à ma mère; je m’efforce de terminer calmement notre promenade. Je dois encore la raccompagner jusqu’à son appartement. Elle m’embrasse en me comblant de mille remerciements et d’autant de recommandations.
À la réception, je pose la question qui me brûle les lèvres, mais je sais d’avance qu’il n’y a pas de doute : c’est bien elle, mémère, madame Trépanier, la grand-mère de ma première femme. Je ressors dans le jardin et m’approche d’elle et en la regardant fixement… Et des images, des souvenirs que je croyais enfouis pour toujours remontent à la surface, me reviennent en rafale.

                Je me souviens de ces menaçantes admonestations alors que j’avais commencé à fréquenter celle que j’allais marier l’année d’après : « Mon jeune, ma petite-fille, elle est belle, elle est pure; ne la salis pas. Si tu la salis, tu auras affaire à moi. » Si je l’ai « salie » plus tard, comme elle disait, je sais que je n’étais pas le premier.
Mémère était une femme qui ne s’en laissait jamais imposer, par personne et par aucune circonstance. Elle avait traversé les années de guerre en faisant de la contrebande. Elle avait alors cinq enfants en bas âge de je ne sais combien de pères différents et elle ne voulait pas qu’ils souffrent de la faim et de privations. Elle avait monté un réseau de trafic avec celui qui était alors l’homme qui vivait avec elle et qui travaillait pour l’armée canadienne, comme ça tombait bien, dans les services d’approvisionnement.
Contrairement à elle qui n’était pas allée à l’école, elle avait tenu à ce que ses enfants fassent des études. Sa deuxième fille, Manon, ma future belle-mère était devenue assistante dentaire et avait mis le grappin sur le dentiste chez qui elle avait trouvé son premier emploi. Deux de ses fils vivaient en Abitibi. Pendant un temps ils avaient été foreurs puis chauffeurs de machinerie lourde; moi, durant les quelques où j’ai fréquenté cette famille, je ne les ai jamais rencontrés. Un autre de ses fils habitait à Saint-Hyacinthe et ne venait qu’à Noël. Son autre fille ne s’était jamais mariée. Elle avait des aventures d’une nuit. Chaque fois que je l’ai vue, c’était avec un homme différent. Mémère prenait un plaisir fou à les dénigrer un à un, ce qui arrangeait bien Marie-Chantal. Surtout, elle torturait son gendre, le seul qu’elle avait sous la main, le mari de Manon, mon beau-père, qui a fini par en perdre la raison à moitié. Elle lui faisait sans cesse des reproches, des remontrances, sur sa tenue, sur sa conversation, sur ses revenus, sur ses opinions. Elle l’apostrophait en public avec force admonestations dites assez fortes pour que tout le monde entende. Elle le grondait comme un petit garçon sur ses manières de rustre; et sa femme, elle, s’esclaffait à chaque fois. Edmond, comme il s’appelait, avait appris à se taire, à se faire discret, ce qui n’avait en rien amélioré les choses. J’avais pitié de lui. Les rares fois où nous avions pu parler « d’homme à homme », c’était suite au fait que j’avais mis sa fille chérie enceinte.
Les rencontres familiales, Noël, fête des mères… devaient toujours se passer chez eux, dans leur bungalow avec vue sur le fleuve de Ville LaSalle. Mémère donnait des ordres à tout le monde et tous nous obéissions habitués et bien dressés. Elle n’acceptait aucune contestation. Ça marchait au doigt et à l’œil; un vrai régiment. Ses enfants, ses gendres et sa bru, ses petits-enfants, tous nous marchions droit. Elle adorait ses petits-enfants, elle en avait sept, en comptant les trois de l’Abitibi qui ne venaient jamais, mais elle exigeait d’eux la même soumission. Elle adorait avoir son monde autour d’elle, elle jouissait de notre présence, elle aimait à préparer et à servir les repas, mais il devait nous faire en payer le prix, c’est tout. Ses descendants de la première et deuxième génération, qui la connaissaient bien, la laissait faire sans rechigner. Mais nous, les blondes et les chums essayions de ne pas faire de vagues. Tous nous devions nous tenir convenablement à table, ne jamais jurer, ne jamais interrompre quelqu’un qui parlait et surtout pas elle ! Personne ne fumait chez elle, personne ne jurait. Mémère n’élevait jamais la voix, jamais, d’ailleurs les disputes et les esclandres étaient rarissimes. Mais son regard qui nous foudroyait et nous figeait sur place suffisait.
Toujours je l’ai connue user de sarcasme, de raillerie, de persifflage, avec une cruelle délectation. Aucun voisin ne trouvait grâce à ses yeux, aucun commerçant, aucun homme politique. Je ne peux compter le nombre de fois qu’elle est allée en cours pour des « chicanes de clôtures ».
Moi, je m’en suis sauvé, car je ne suis pas resté assez longtemps dans ce milieu. Sa petite-fille et moi étions trop différents l’un de l’autre.
                Après mon divorce, après quatre ans de mariage, difficile, acrimonieux (nous sommes allés une bonne douzaine de fois en cour pour arriver à un accord sur la garde des enfants), duquel je suis sorti sans un sou, je n’ai plus jamais revue Mémère. Mon ex-femme et moi nous nous voyions de temps en temps pour régler des questions comme l’école ou les passeports. Je ne lui demandais jamais des nouvelles de sa grand-mère. Je savais que les enfants allaient la voir de temps en temps avec leur mère et quand ils revenaient ils n’en parlaient pas.
Bien des années plus tard, alors que je travaillais comme journaliste sur la Côte-Nord, j’ais reçu une carte de mon ex-femme m’annonçant le décès de celui qu’on appelait « pépère ». Nous l’appelions ainsi par commodité, mais il n’était en vérité ni mari de mémère, ni le père d’aucun des enfants, ni le grand-père de personne. C’était plutôt bon vivant, bonne pâte. Je ne l’ai jamais vu décider quoi que ce soit; on le considérait comme une quantité négligeable. Il apportait une bonne retraite et c’était amplement suffisant. Ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était jouer aux cartes, et moi j’ai du apprendre, et siroter sa bière du samedi soir, la seule qui lui était autorisée. Ça lui suffisait pour supporter le reste.
Après ce fut tout. Je me suis remarié et j’ai eu d’autres enfants. J’avais refait ma vie. Et mes parents ont vieilli.

« Madame Trépanier est ici depuis dix ans, me dit l’une des employées qui s’est approchée, sans doute un peut intriguée de me voir fixer cette vieille femme avec autant de fascination. Vous la connaissez ? »
-Oui… je l’ai connue il y a plusieurs années.
- Elle ne reçoit jamais de visite; en tout cas, elle n’en a jamais reçu depuis que je suis ici. Êtes-vous de la famille.
-Non, non.
-Étiez-vous voisins ?
La jeune femme me regarde; elle a un joli sourire invitant, mais j’hésite à donner des détails. Est-ce par pudeur ? par peur ? par remords ?
Mémère a les yeux vides et le cerveau mort. Elle a les cheveux rares, hirsutes, la goutte au nez, la lèvre pendante, un filet de bave lui coule sur le menton que la jeune femme essuie doucement; elle doit certainement porter une couche.


lundi 6 octobre 2014

Track

Micheline Bérubé vient juste de sortir de chez elle. Il fait 28 degrés dehors; le ciel est partiellement nuageux avec pratiquement aucun risque d’averse; les vents faibles  soufflent de l’ouest; il y a un ouragan, Kenny, en formation dans l’océan Atlantique au large des Bermudes. Elle descend les cinq marches de l’escalier de sa maison puis tourne à gauche vers le coin de la rue jusqu’à l’arrêt d’autobus. Il y a déjà quatre personnes; un homme d’âge mûr qui s’en va travailler, il s’appelle Jean-Marc Tangay et travaille comme vendeur au magasin La Source du centre-ville de Montréal; pendant près de dix ans il avait travaillé en manipulateur de presse pour Québécor mais il y a eu des réductions de postes et il a été obligé de se recycler; il porte des lunettes à cause d’une légère presbytie. À l’arrêt d’autobus, il y a aussi trois jeunes qui vont à la polyvalente du voisinage : un étudiant de secondaire 3, Kyvenz Dieudonné d’origine haïtienne dont les parents sont venus s’installer ici il y a eu vingt ans l’année dernière avec leurs deux jeunes enfants; deux autres enfants, dont Kyvenz, leur sont nés ici. Kyvenz est le plus jeune de la famille; c’est un très bon joueur de foote, c’est d’ailleurs grâce au programme sport-études qu’il reste à l’école; tout ce qui l’intéresse, c’est le sport; ses deux frères sont déjà en appartement; l’un avec sa copine Gloria, ils habitent sur la Rive-Sud, et l’autre avec deux autres colocs dans le quartier Rosemont. Les deux autres jeunes sont Sébastien Breton et Mélanie Terrien-Chouinard, qui sont en secondaire 5; ils couchent ensemble depuis maintenant sept mois, mais leurs parents ne le savent pas; leur moyen de contraception, c’est Mélanie qui s’en occupe en prenant la pilule; ils s’entendent bien mais à part se sentir rejeter tous par leur famille respective il n’ont pas beaucoup d’intérêt commun; ils n’habitent pas ensemble et n’en ont pas l’intention; ils le plus grand souhait de Sébastien, c’est de pouvoir s’acheter une voiture et ne plus à avoir à prendre l’autobus, c’est pour ça qu’il travaille 25 heures par semaine comme homme de ménage dans un centre pour personnes âgées; Mélanie elle travaille les fins de semaine au Jean Coutu à quelques coins rues; elle est menstruée et ne se sent pas en forme. Voilà l’autobus qui approche. Micheline laisse passer les jeunes et monte à son tour. C’est une femme qui conduit l’autobus; elle s’appelle Manon Courteau, elle a 39 ans, elle a trois enfants, son mari s’appelle Michel Hébert, il est électricien pour la ville de Longueuil, c’est bien payé. Ça fait seulement quatre ans qu’elle conduit des autobus. Quand ses enfants ont pu se débrouiller sans elle, Manon est allée prendre une formation de chauffeur d’autobus chez Binet Transport, une formation en partie payée par le service de la réinsertion à l’emploi du Ministère du Travail et de l’Emploi du Gouvernement du Canada. Elle avait alors 35 ans. Elle voulait faire quelque chose de sa vie. Elle aime son métier; Micheline lui dit bonjour en faisant passer sa carte sur le lecteur magnétique et elle répond par un beau sourire et un beau bonjour. Elle fait partir son autobus vers l’arrêt suivant. C’est un véhicule construit par la compagnie Novabus de Saint-Eustache construit au Vermont, un modèle standard à plancher bas de 52 places; numéro de série DSL2673. Micheline déteste s’assoir près de quelqu’un qui parle dans son téléphone cellulaire, alors ce n’est pas toujours facile de trouver une place, mais elle en voit une près de la porte arrière. À côté d’elle se trouve Danielle Lamontagne qui s’en va elle aussi travailler; Micheline ne le sait pas, mais elle est la gérante de l’épicerie IGA au Centre d’achat; toute une responsabilité. Les femmes ne sont que 15% à occuper un tel poste. Elle a plus de 60 employés, à temps plein et temps-partiel sous sa responsabilité; un chiffre d’affaires de 2 millions de dollars par année. La femme porte un ensemble mauve très approprié pour la saison. Micheline ouvre Le Devoir du matin, le seul quotidien indépendant de la métropole, fondé en 1910 par Henri-Bourassa, et commence par les éditoriaux : que dit-on sur les grandes questions d’actualités : « Le spectre d’une crise du budget aux États-Unis réapparaît. De qui viendront les compromis cette fois-ci ?... » Un chauffeur de taxi pressé dépasse l’autobus à toute allure; où sont donc les policiers ? L’autobus s’arrête devant l’école secondaire André-Malreaux; pratiquement aucun des étudiants de l’école ne sait qui est André Malreaux même si la direction de l’école a inclus, depuis plusieurs années, dans l’introduction aux règlements de l’école offerte à toutes les classes de secondaire 1, une présentation du personnage. Écrivain et homme politique français, né en 1901, mort en 1976; il a écrit La Voix royale, La Condition humaine, L’Homme précaire et la littérature, il a combattu auprès de républicains durant la guerre d’Espagne et le général De Gaulle en fera son ministre des Affaires culturelles de 1959 à 1969; ses cendres ont été transportées au Panthéon. Le directeur actuel de l’école est Jean-Paul Prud’homme, qui a pris son poste l’année dernière alors que son successeur est parti en burn-out. Il est divorcé et vit avec une autre femme. Un bon tiers de l’autobus se vide. Plusieurs couples se tiennent par la main. Simon Duplessis est un gai qui le cache bien, car malgré toutes les campagnes de sensibilisation et la politique de tolérance zéro envers les gestes homophobes, il n’est pas encore sûr de lui pour s’afficher ouvertement. Micheline les voit s’éloigner et elle poursuit sa lecture. « La faim dans le monde : un enfant meurt toutes les dix minutes. Malgré un accroissement considérable de la production et des ressources suffisantes pour nourrir tous les humains, deux problèmes majeurs, le gaspillage et la mauvaise distribution. » Ça y est, sa voisine de deux bancs a sorti son téléphone. « Oui, c’est moi… Non, j’suis encore dans l’autobus. J’espérais que tu n’étais pas encore parti… Non, non. Je voulais te dire que j’ai oublié de sortir la viande hachée du congélateur pour les hamburgers du souper. Peux-tu le faire pour moi ?... Oui, c’est ça…. Non, laisse-le dans le réfrigérateur, c’est suffisant… Quoi ?... J’ai aussi des frites congelées et de la macédoine… Oui, c’est ça… Non, je devrais arriver à l’heure habituelle. » Micheline descend au métro. Elle retrouve comme chaque matin le même homme qui distribue le journal gratuit Métro et qui jase sans arrêt dans une sorte de baragouinage anglais-français avec tous les gens qu’il croise. La file est longue devant le Tim Horton, 22 personnes, chacun veut son café frais du matin et peut-être un chausson avec ça. Pour faire concurrence, le MacDonald voisin a ouvert un comptoir de service rapide le matin. Micheline se sent légèrement bousculée par un homme pressé marchant en sens inverse qui ne la pas vue. Il s’appelle Antoine Dumay. Il est propriétaire d’un magasin de produits naturels bien connu sur la Rive-Sud; il est végétarien par conviction, militant pour la paix et a voté Québec solidaire lors des deux dernières élections; il a perdu ses élections mais se réjouit de la progression de son parti; cependant, il est inquiet car les temps sont durs pour le commerce de l’alimentation naturelle avec l’arrivée du supermarché Avril qui lui a raflé une partie de sa clientèle; il se demande bien s’il devra faire des mises-à-pied; il a deux ados et une femme adorable qui l’appuie totalement, avec il a fait l’amour hier soir avant de dormir. Juste avant de franchir les portes, Micheline voit un sans-abri qui demande l’aumône; il se fait appeler Johnny; il vit dans la rue depuis sept ans; avant il était à Montréal, mais il a trouvé la répression des policiers trop dures et il est venu à Longueuil; il sent mauvais. Micheline passe devant le dépanneur, on y vend des journaux, des revues, des cigarettes, des imperméables de poche, des condoms, des produits hygiéniques, des friandises, des billets de loterie, des piles, des souvenirs en plastiques, à boire et à manger, gendre chip et boissons gazeuses, sandwiches, boissons énergisantes, crème glacée. Elle prend l’escalier qui mène au métro, il y a huit marches, puis encore six marches; quatorze au total; l’avant-dernière est passablement abimée et devrait être réparée avant qu’il n’y ait un accident. Au tourniquet, elle dépose sa carte Opus sur l’endroit approprié. Le métro est déjà là; d’habitude elle aime bien marcher vers la dernière voiture parce qu’il y a souvent des places assises, mais cette fois-ci elle s’engouffre dans la celle juste en face; la sirène intermittente se fait entendre et le porte se ferme. Sur le panneau publicitaire se déroule une annonce qui dit que des volontaires entre 25 et 55 ans sont recherchés pour une étude-clinique sur la dépression. L’homme qui tient le poteau juste au-dessus de la main de Micheline est un anglophone, Mike Tonks, natif de l’Ontario, mais qui est venu travailler à Montréal parce qu’il jugeait le coût de la vie trop élevé à Toronto; il est employé de banque, directeur de services de prêts commerciaux pour une succursale de la TD sur la rue Saint-Jacques. Une porte une cravate rayée or et vert et des souliers neufs qui lui font un peu mal aux pieds; il s’est acheté un café et un McMuffin pour déjeuner dont l’odeur se réapd autour de lui. Le métro roule jusqu’à la station suivante; cela prend 48 secondes exactement. Personne ne descend à la station Jean-Drapeau, baptisée ainsi en mémoire de l’ancien maire de Montréal,  avocat de formation qui a combattu le crime organisé, politicien populiste, visionnaire, maire de Montréal de 1954 à 1957 et de 1960 à 1986; au cours de son mandat en tant que maire, il a participé activement à la venue d’une équipe des Ligues majeures de baseball, nos Expos, nos amours, il a été responsable de la construction du métro de Montréal, de la Place des Arts, de la venue d’Expo ’67, qui s’est justement tenu sur les deux îles, Sainte-Hélène et Notre-Dame, au-dessus de la station de métro, et finalement des Jeux Olympiques  d’été de 1976, véritable fiasco financier et concert de dépassements de coûts à cause de la mauvaise gestion du maire Drapeau et de la corruption endémique, qui laisseront la ville et la province avec une dette de plus d’un milliard de dollars qui les citoyens prendront trouent ans à rembourser. Un jeune garçon lit une bande dessinée, Yoko Tsuno, Le Canon de Kra, qui se déroule dans le pays inventé de Kampong, où la belle « héroïne aux yeux en amandes » doit neutraliser un monstrueux canon qu’un marchand d’armes véreux, nostalgique de la gloire guerrière du Japon, veut charger d’obus à tête nucléaire pour imposer ses volontés au petit pays; l’auteur de la série, Jean Leloup, qui compte maintenant 26 albums a créé tout un univers futuriste et utopique qui mène ses personnages jusqu’aux confins de l’univers dans monde de Vinéa peuplé d’une civilisation d’êtres à la peau bleue à la technologie extrêmement sophistiquée . À Berri-UQÀM, c’est la ruée comme des douzaines de fois chaque matin; Micheline s’efforce de descendre et monter les escaliers, à pied chaque matin et après-midi : elle cherche à perdre un peu de poids et ces exercices quotidiens s’ajoute à son régime Weight Watchers pour aller prendre le métro de la ligne orange vers le nord de la ville; une jeune femme tire une poussette où se trouve son petit garçon, Antoine, né il y a sept mois et onze jours.
Devant l’écran de son ordinateur, Track est satisfait; la journée commence bien. Il peut maintenant ouvrir son compte Facebook.


lundi 29 septembre 2014

L’harmonica
(Cette nouvelle est la suite de la précédente.)

                Saïd était fier de son trophée : un bâton à faire de la musique ! Il l’avait reçu d’un soldat qui en avait joué dans le village.
Un matin, Saïd avait été intrigué par des sons que personne n’avait jamais entendu dans son village; ça c’est sûr, personne n’avait jamais entendu de tels sons : métalliques et doux en même temps. Alors il s’était rapproché pour mieux entendre et surtout pour voir ce qui pouvait provoquer de tels sons. C’était un soldat ! Un soldat qui soufflait dans une sorte de bâton et qui produisait ces sons.
Saïd avait toujours vu des soldats dans son village. La plupart d’entre eux étaient méchants; ils criaient, ils étaient brutaux, ils avaient des armes. Mais ce soldat-là n’était pas comme les autres : il était à demi-assis sur le pare-choc de son véhicule et il soufflait dans son bâton à musique. Et Saïd l’avait regardé jouer, fasciné, hypnotisé, pendant de longues minutes. D’autres enfants étaient venus le rejoindre; ils formaient un cercle autour du soldat et ils se poussaient du coude pour mieux voir. Ils le pointaient du doigt en murmurant et ils ricanaient de cette diversion dans leur quotidien de peur et de misère.
Et voilà que lorsque le soldat avait fini de jouer, il les avait regardé et leur avait souri. Il avait dit quelque chose mais personne n’avait compris. Ses mots avaient fait fuir quelques enfants, surtout les filles. Mais le soldat avait de nouveau parlé et c’est à lui, Saïd, qu’il avait adressé la parole. Saïd n’avait pas compris, mais le soldat lui avait tendu le bâton à faire de la musique… comme pour le lui donner ! Les yeux écarquillés d’une telle largesse miraculeuse, ne pouvant croire à sa chance inestimable, il s’en était emparé ! Tout de suite, il avait tourné les talons sans demander son reste, de peur que le soldat veuille lui reprendre son trésor.
Saïd était allé se réfugier dans un coin de murs un peu à l’arrière de sa maison et il contemplait son butin. Le bâton était de couleur rouge, avec des plaques en métal qui luisaient; il le caressait, il le frottait sur sa joue. Les autres enfants s’étaient rapprochés mais il ne voulait le prêtre à personne. C’était à lui !
Depuis lors, Saïd ne quittait plus son bâton à musique; fier comme le roi des rois il l’avait montré à sa mère et à sa grand-mère qui vivait avec eux. Il l’avait toujours avec lui de peur qu’on le lui vole; à table il le gardait sur ses genoux de peur de le perdre pendant qu’il mangeait; le soir en se  couchant il le mettait sous le coussin qui lui servait d’oreiller. Et surtout il en jouait tout le temps. Sa mère devait le mettre dehors pour avoir un peu de silence dans la maison.
Il avait découvert qu’il suffisait de souffler dedans et les sons en sortaient ! C’était magique, féerique, merveilleux ! Il avait même trouvé qu’on pouvait en tirer des sons non seulement en soufflant mais aussi en aspirant. C’était vraiment prodigieux ! Ce n’était pas la même musique que celle jouée par le soldat, mais Saïd n’en avait cure; il jouait et c’est tout; en fait, il soufflait et ça faisait des sons. Quand il jouait il oubliait la guerre, il oubliait la faim, il oubliait tout; quand il jouait, il oubliait la soif qu’il ressentait. Il avait les lèvres gercées à force de jouer, mais il était tellement heureux.
Le plus extraordinaire c’est qu’il arrivait maintenant à faire une série de notes qui ressemblait à une petite chanson. C’était épatant ! Il sautillait comme un petit chevreau tout excité. Et tout le monde le regardait plein d’admiration. 
Tous les autres enfants de son âge et même les plus vieux, étaient jaloux de lui; tous voulaient essayer son bâton à musique. Mais Saïd hésitait : il avait tellement peur quand le lui vole. Alors quand il le prêtait, c’était avec d’innombrables conditions et précautions, et pour quelques secondes seulement.
Saïd n’avait jamais revu le soldat. Peut-être était-il parti en mission dans une partie du pays. Peut-être était-il retourné en son pays. Il ne savait que vaguement que les soldats se battaient contre des groupes terroristes en Afghanistan. Et que cette guerre durerait plus de dix ans et qu’elle ferait plus de 500 000 morts dans la population. Mais Saïd ne devait pas en voir la fin de toute façon.
                Saïd ne sait pas les soldats canadiens ont été déplacés en se basant sur la constatation que la région a été stabilisée. Cet après-midi là, alors qu’il joue gaiement de son harmonica, une balle d’un tireur embusqué le tue net. Il s’écroule et son sans coule dans le sable.

                « C’est interdit de faire de la musique ! » grogne une voix quelque part.

jeudi 25 septembre 2014

SPT

Lorsque Stéphane était au secondaire, quelques-uns des garçons de sa classe s’étaient engagés dans les « cadets ». Il ricanait lorsqu’il les entendait en parler. Pour lui et ses amis, ce n’était une espèce de club avec des rituels débiles pour scouts attardés qui s’amusaient  à parader comme des  paons dans leurs uniformes, qui échangeaient des promesses à la vie à la mort, et surtout, surtout qui devaient suivre une discipline de fer, qui devait obéir aveuglément à des ordres stupides férocement hurlés un supérieur maniaque, imbécile et sans-cervelle. Oui, il fallait être complètement débile pour vouloir en faire partie.
Stéphane ricanait bien… sauf que, parfois, dans les couloirs de l’école, ou dans la cour de récréation, quand les garçons de sa bande n’étaient à proximité, il tendait l’oreille lorsque les cadets parlaient de nombreuses activités dynamiques qu’ils faisaient en groupe, que ce soit les compétitions sportives, les cours qu’ils avaient ensemble sur le leadership, sur  l’estime de soi ou sur la connaissance de soi, ou les activités de civisme dans la communauté auxquelles ils prenaient part; ou à la rentrée scolaire, lorsqu’ils racontaient leur séjour très intense et très stimulant qu’ils avaient fait au Camp d’été du Centre d’instruction de Bagotville au Lac-Saint-Jean ! Un autre aspect de ce qu’il entendait sur les cadets l’intéressait particulièrement : les cadets ce n’était pas juste pour les garçons, il y avait aussi des filles ! Faire du camping avec des filles, faire du sport avec des filles, faire des excursions avec des filles !... il y avait de quoi en rêver la nuit.
Stéphane avait vraiment ouvert grand ses oreilles quand certains d’entre eux avaient dit qu’ils se préparaient à entrer à l’École de musique des cadets de Saint-Gabriel-de-Valcartier près de Québec ! Des lieux magiques qu’il aurait bien aimé visiter lui aussi.
Car ce que Stéphane aimait par-dessus tout c’était  de  « faire de la musique », c'est-à-dire gratter sa guitare dans le garage de la maison paternelle. Il s’était fait offrir une guitare électrique et des amplificateurs et avec deux ou trois autres de ses amis, Ken, un bassiste, Louis, un joueur de batterie, Pinotte, un autre guitariste, ils s’entraînaient fort plusieurs soirs par semaine. Ils jouaient la musique des Rolling Stones en premier lieu, puis U2, Nirvana, Black Sabbat, Nickelback, Evanescence, Hoobastank, Sum 41… Puis, graduellement, ils ont commencé à composer leur propre musique. À force de persévérance, ils obtiendront un premier contrat pour animer les soirées au bar The Red Clover dans le quartier Villeray. Personne ne les écoutait, et ils n’étaient pas payés beaucoup, mais pour Stéphane, ils étaient au faîte de la gloire.
Ce contrat sera leur premier et leur dernier, à part une prestation au bal de fin d’année à l’école. Car le genre de musique qu’ils privilégiaient n’encourageait peu les invitations. Après l’expérience du Red Clover, le groupe s’est défait et Stéphane est resté seul, désœuvré. Pas de métier, pas de travail, pas d’expérience, sans diplôme d’études secondaires, il ne savait pas quoi faire de sa vie. Il s’est trouvé un petit emploi d’emballeur dans une épicerie.
Jusqu’au jour où est venu chez lui pour une visite, son oncle Jean-Guy, le frère de sa mère, qui était aumônier militaire. Stéphane se sent agréablement surpris de le voir. Il lui pose des questions sur son métier.
« La carrière militaire, c’est la plus belle de toute ! Pour un jeune, il n’y a rien de mieux pas juste pour former le caractère, mais aussi pour faire quelque chose de bien de sa vie. Il y a la camaraderie, les voyages, le dépassement, le sens du service. Tu devrais essayer ça, Stéphane.
-J’peux pas, j’ai même pas fini mon secondaire.
-Pour t’enrôler, tu as besoin d’un secondaire IV terminé. C’est ce que tu as, n’est-ce pas ? Et puis, si tu t’engages  l’armée te payera tes études ! Tu pourras compléter ton éducation, faire ton CEGEP, même avoir une formation universitaire ! Puis, tu vas voir d’autres pays; comme on dit, les voyages forment la jeunesse !
-Mais ça doit être dur !
-C’est vrai qu’il y a une partie challenge, physiquement il faut être en forme, mais ce n’est pas la seule chose qui compte : il faut avoir une tête sur les épaules aussi pour faire partie de l’armée ! C’est tout aussi exigeant mentalement.
Stéphane réfléchit. Il se souvient très bien de l’enthousiasme que manifestaient les cadets de son école, il n’y a pas si longtemps.
-Pis en plus, peut-être que tu pourras faire de la musique, toi qui aimes ça.
-Ouais, j’pourrais y penser.
-Puis si tu veux qu’on s’en reparle, tu sais comment me rejoindre !
C’est ainsi que, la graine ayant été semée, quelques semaines avant ses vingt ans, Stéphane se rend dans bureau d’enrôlement des forces armées. Très intimidé par l’édifice et l’aspect solennel des lieux, il se retrouve devant un sergent qui l’intimide encore davantage, chargé de lui faire passer une première entrevue.
« Ce qui rend le Programme de base des forces armées vraiment unique, c’est qu’il offre des expériences qu’on ne peut obtenir nulle part ailleurs! Il stimule ton intérêt pour les activités de la Marine, de l’Armée ou de l’Air des Forces armées canadiennes (FAC). À cette fin, nous offrons une instruction dynamique dans un environnement de soutien et d’efficacité où le changement constitue un élément positif et essentiel.
-J’aimerai bien être mécanicien dans l’armée de terre.
-Lorsque tu t’enrôles dans la Force régulière, tu dois y servir pendant quelques années. La durée de ton service dépend de la demande pour tes aptitudes ainsi que de la durée de ton instruction. En règle générale, le minimum est de trois ans. Cependant, si tu t’enrôles par l’entremise des programme d’études universitaires ou collégiales payée, les Forces paieront tes frais de scolarité au niveau universitaire ou collégial, tes livres et ton matériel scolaire, en plus de te verser un salaire et de te procurer des avantages sociaux pendant que tu fréquentes l’établissement. En contrepartie du paiement de tes études, les Forces te demandent de servir dans leurs rangs durant un certain temps après l’obtention de votre diplôme. On calcule la durée du service comme suit : deux mois de service pour chaque mois d’études subventionnées.
« Les quatre mots-clefs de tout engagement dans les Forces armées sont : Loyauté, l’expression de notre dévouement collectif envers les idéaux des forces armées pour l’ensemble de ses membres ; Professionnalisme, la réalisation de toutes les tâches avec fierté et diligence ; Respect mutuel : le fait de traiter autrui dignement et équitablement; et Intégrité : le courage et l’engagement pour illustrer la confiance, la sincérité et l’honnêteté.
Stéphane ne sait trop que dire : c’est trop beau pour être vrai.
Le mois d’après, il revient pour passer un examen médical complet déterminant pour son engagement et ses options de carrière. Il sait qu’il n’est pas très en forme, mais il croit être en bonne santé. On lui demande de revenir ensuite viennent des tests d’aptitude et de culture générale; son français n’est pas très bon, il le sait.
Enfin viennent les tests physiques, ceux que redoutent le plus Stéphane; dans ce domaine-là également il se sait moyen. Mais il veut y arriver. Les tests terminés, Stéphane est épuisé.
Sur  le chemin du retour, il ne croit guère à ses chances. Il a, en principe, réussi toutes les épreuves, mais est-ce que se résultats sauront convaincre les recruteurs ?
Deux semaines plus tard, il reçoit une lettre avec l’en-tête des Forces armées canadiennes. Il s’enferme dans sa chambre pour l’ouvrir plein d’appréhension. Il a réussi : c’est sa lettre d’engagement ! Il ne peut s’empêcher de sauter de joie. Il doit se présenter en septembre au Collège des Forces armées de Saint-sur-Richelieu pour commencer son instruction de base. Il est important d’être en bonne forme physique avant d’entreprendre l’instruction de base. Stéphane fait du vélo tout l’été; il va à la piscine; dans sa chambre, il fait des push-up et des set-up trois fois par jour.
Le camp de Saint-sur-Richelieu est un grand ensemble de bureaux administratifs, de maison pour les officiers, de casernes, de terrains de sports extérieurs, d’entrepôts, de gymnases, de salles de cours et d’auditoriums; il y a jusqu’à un musée de l’histoire militaire du Canada et une petite école pour les enfants qui vivent sur la base de même qu’une chapelle œcuménique. Sans doute que mon oncle jean-Guy est déjà venu ici, se dit Stéphane. Il n’a pas assez d’yeux pour tout voir. Ça lui prendra plus que la visite de bienvenue pour se rappeler de tout. Ce même jour, il fait la connaissance des autres jeunes de sa promotion. Dans sa chambrée, ils sont huit, tous impatients, Stéphane comme les autres, d’entreprendre leur instruction de base. Des jeunes de son âge venant de divers horizons, idéalistes comme lui; il s’aperçoit que certains ont même moins d’éducation que lui…
L’instruction de base de toutes jeunes recrues consiste surtout à améliorer leur condition physique. Les séances d’entraînement (aérobie et musculaires) se font, au début, de trois à cinq par semaine, pour devenir à la fin, quotidiennes et de plus en plus intenses.
-Au cours de la première semaine de l’instruction de base, vous passerez un test visant à évaluer le niveau de votre condition physique. Vous devez réussir ce test pour poursuivre votre instruction de base. Le test comprend trois épreuves : un sprint de 80 mètres pendant lequel il faut adopter la position couchée tous les dix mètres; une traction de sacs de sable sur une distance de vingt mètres, qui consiste à transporter un sac de sable de vingt kg tout en tirant au moins quatre sacs de sable sur le sol; une course-navette sur vingt mètres pour mesurer la capacité aérobique. Si vous n’atteignez pas les trois objectifs de l’évaluation de la condition physique, mais que vous réussissez au moins une des trois épreuves, vous pourrez suivre un programme d’entraînement au sein de la Compagnie de préparation des guerriers de l’École de leadership et de recrues des Forces canadiennes. Vous aurez un maximum de 90 pour atteindre les trois objectifs du test. Si vous ne réussissez pas à atteindre ces trois objectifs au bout de 90 jours, vous serez libéré des Forces armées canadiennes.
Stéphane sait qu’il va réussir; il s’est bien assez entraîné durant l’été.
Après cinq semaines, il reçoit la permission des instructeurs de voir ses parents qui pourront désormais lui rendre visite la fin de semaine et les jours de congé. À la première visite, sa mère a de la peine à le reconnaître tant il a forci et grandi; mais son regard et son air ne sont plus les mêmes non plus : on y voit un sérieux impressionnant, une résolution nouvelle qui s’épanouissent. En partant, c’est un peu gênée qu’elle l’embrasse sur les deux jours tandis que son père lui serre simplement mais vigoureusement la main. Ils partent.
Une bonne condition physique est essentielle du service militaire. Une bonne moitié de ses journées est consacrée aux marches et à l’entraînement physique. Le reste du temps, Stéphane et ses camarades suivent des cours sur les compétences essentielles et les connaissances militaires de base : le maniement des armes, les premiers soins, et les valeurs d’éthique. Les soirs sont consacrés à l’entretien de l’équipement personnel et des quartiers, sans oublier la préparation des cours du lendemain. Et bien sûr, on rit allégrement des gaffes des uns ou des autres; certains se défoulent avec des imitations de tel ou tel officier. Son voisin de lite Antoine est particulièrement doué. On fait aussi de la musique : harmonicas, flutes, accordéons et guitares sortent de dessous les lits; c’est, pour « Stéf » (comme le surnomme maintenant ses camarades), l’occasion idéale de faire valoir. Ses petits talents, son entregent et surtout son désir de plaire, font vite de lui l’animateur des soirées de la caserne. Un soir que ses camarades l’acclament à tout rompre, il sait que l’armée sera sa vie.
Quelle fierté que la sienne lorsqu’il revêt l’uniforme pour la première fois ! Les séances périodiques d’entraînement physique se poursuivent et les préparent aux exercices en campagne. Stéphane apprécie particulièrement les exercices de campagne qu’ils doivent faire beau temps mauvais temps. Ils exercent leurs habiletés militaires pratiques comme le tir, l’utilisation de cartes et d’une boussole et font des marches sur différentes distances en tenue de combat complète en portant armes et havresac. Parfois les exercices durent plusieurs jours et ils doivent construire leurs propres abris, cuisiner leur repas, assurer les tours de veille.
-La réussite de l’instruction de base dépend de votre contribution à l’effort collectif. Si vous n’êtes pas en bonne forme physique, votre rendement dans les exercices en campagne sera médiocre et vous ne serez pas un bon coéquipier.
Le « parcours du combattant » comprend des épreuves physiques comme l’escalade de parois de deux mètres et de quatre mètres et d’un filet de quatre mètres, ainsi que la traversée d’une tranchée de quatre mètres de largeur, accroché à des barres de suspension.
Il finira par être capable de courir sur des distances de plus en plus longues, jusqu’à six kilomètres. Mais la natation, pourtant un élément clé de l’instruction de base, demeure le point faible de Stéphane. Il doit arriver à sauter à l’eau en portant un gilet de sauvetage et à nager sur une distance de cinquante mètres au milieu des courants. Il s’entraîne aussi avec pugnacité à faire la culbute à l’eau sans veste de sauvetage, à nager sur place durant deux minutes puis tout de suite après nager sur une distance de vingt mètres.
L’entraînement est dur. Durant ces six mois, il s’agit de se mettre dans la meilleure forme physique tout en réussissant bien aux études. Les gars ont des cours d’histoire militaire et les grandes batailles, d’histoire du Canada et sa participation aux différentes guerres. Ils reçoivent quelques notions de stratégie Il parcourt la géopolitique mondiale. Ils apprennent à reconnaître les différents  types armes. Ils apprennent la discipline et elle devient un automatisme pour eux. Stéphane doit souvent faire de gros efforts de mémorisation pour tout retenir. Il constate avec un mélange de déception et d’orgueil, que de temps en temps, l’un de ceux qui avait commencé en automne avec lui a abandonné, ou pire a été renvoyé chez lui.
 Lui, il persévère dans ses études, termine son secondaire et complète une formation de mécanicien.  Son « instruction de base » est en voie de se terminer. Lorsque instructeur lui fait passer l’évaluation finale, il peut aussi bien et même mieux que certains de coéquipiers effectuer les exigences qui lui sont demandées : une marche forcée de treize kilomètres en tenue de combat complète sur des terrains accidentés, courir jusqu’à six kilomètres, réussir des tests poussés d’extensions des bras et de redressements assis, réussir des tests de natation, et enfin escalader des murs et traverser des fossés dans le cadre de courses à obstacles. Il réussit toutes les épreuves haut la main, même celles de natation. Il devient fantassin.
Bientôt, lui et son nouveau bataillon, reçoivent de leur colonel la nouvelle tant attendue : pour leur première opération ils seront envoyés en Haïti, pour maintenir l’ordre après le tremblement de terre et aider à la reconstruction du pays. Le  cœur battant, il voit le jour du départ approcher. Ce jour-là, ces parents viennent lui dire au revoir. L’un et l’autre le sert dans ses bras. Son oncle Jean-Guy est venu aussi. Il lui sert la main en homme et lui dit à quel point il est fier de lui.
-Fais honneur à l’uniforme que tu portes.
L’orchestre joue l’hymne national que tous les soldats et les membres des familles entonnent en chœur.
Stéphane part à la découverte du monde. Il n’avait jamais pris l’avion auparavant. Au décollage, il est un peu nerveux, surtout que les quatre puissants moteurs du pesant CC-130 Hercules vrombissent bruyamment et que l’avion même semble vibre de toutes ses tôles. Le vol dure quatre heures. Stéphane se détend un peu grâce à l’entrain des autres soldats et aux encouragements des anciens, mais il ne peut rien avaler. Le sergent insiste et il prend quelques bouchées du poulet BBQ qu’on leur a servi. Il passe son temps à regarder par les hublots essayant d’apercevoir soit la terre soit la mer.
L’atterrissage est un autre moment stressant. Stéphane a mal au cœur et on distribue à la troupe de la gomme à mâcher. Quand il sort de l’avion il ne peut s’empêcher de tirer la langue à cause de la chaleur suffocante. Mais tout de suite on les appelle pour le déchargement des vivres, du matériel, des armes et des munitions, de l’équipement médical, des bagages personnels… Puis la troupe s’entasse dans des camions et le long cortège se rend au camp.
Stéphane se retrouve dans un contingent qui comprend aussi des Belges et des Congolais; tous des soldats qui parlent français.
-Soldats ! Bienvenue au camp de base de la MINUSTAH. La MINUSTAH a été établie le 1er juin 2004 par la résolution 1542 du Conseil de sécurité. Cette Mission de l’ONU a succédé à une force multinationale intérimaire qui avait été autorisée par le Conseil de sécurité en février 2004 après le départ en exil du Président Bertrand Aristide au lendemain d'un conflit armé qui s’était étendu à plusieurs villes du pays. Le tremblement de terre dévastateur du 12 janvier dernier a fait plus de 220 000 morts, dont 96 personnes employées par l'ONU. Le 19 janvier, le Conseil de sécurité, dans sa résolution 1908, a approuvé la recommandation du Secrétaire général portant sur l'augmentation des forces de la MINUSTAH sur le terrain pour aider ce pays à se relever, à se reconstruire et à retrouver le chemin de la stabilité. Depuis la MINUSTAH s'est employée à continuer d'exercer son mandat , consistant à : restaurer un climat sûr et stable; appuyer le processus politique en cours; renforcer les institutions gouvernementales et les structures d'un État de droit; promouvoir et à protéger les droits de l'homme à Haïti.
Quel contraste entre le campement et la pauvreté environnante ! Des familles entières vivent dans des camps de tentes, sans aucun confort, sans eau courante, attendant la construction de leur maison. Et il y a des enfants partout ! Cette mission en Haïti n’a pas un très haut niveau de  risques; c’est un peu comme faire la police, mais avec une autorité reconnue par tous.
Les officiers disent au régiment de Stéphane qu’ils représentent l’autorité des Nations-Unies et les valeurs du monde libre. Leur mission sera d’aider un peuple accablé à se relever vers la liberté et la prospérité. Ils auront à patrouiller les rues de Port-au-Prince et les environs pour réduire les pillages, à contrôler la sécurité des camps de réfugiés, à aider à la construction d’hôpitaux, d’écoles et de bâtiments administratifs, à transporter des denrées de premières nécessité tout en maintenant des contacts avec la population locale basés sur le respect et la justice.
Stéphane fait ses premières expériences sexuelles, entraîné par le reste de son groupe dans des lieux consacrés à cet effet. La jeune fille qui l’attend dans la cambre a de jolis traits. Elle est à demi-nue et sa peau – toute noire ! – est légèrement humide de sueur. Ces seins sont tout ronds, plantureux. En quelques minutes tout est terminé. Mais les fois suivantes, il saura en profiter davantage.
Stéphane apprend à boire aussi, de la bière surtout et du rhum qui coule en abondance. Il se met à fumer également. Dans se moments libres, Stéphane fait un peu de musique avec un groupe improvisé; il se défoule sur sa guitare. Il écrit à sa famille, il envoie des photos. Cette première mission doit durer un an. Après six mois, il a droit à un congé de trois semaines.
Quand ses parents le voient à l’aéroport, ils n’en reviennent pas. Il a tellement changé ! Il est transformé ! Plus posé, plus sérieux. Plus costaud bien sûr. À la maison, son frère antimilitariste le nargue, mais Stéphane sait comment lui  répondre et comment ne pas répondre.
Il sort dans les bars de son quartier avec d’anciens amis. Il retrouve Ken et Louis. Pinotte, lui, est parti « faire de l’argent » en Alberta. C’est lors de l’une de ces soirées qu’il rencontre Julie.
« Qu’est-ce que tu fais dans la vie ?
-Je suis militaire.
Plus qu’impressionnée, elle ouvre de grands yeux.
-As-tu déjà été blessé ?
Sans se faire prier Stéphane lui raconte ses « exploits », tout en sirotant une bière. Ils parleront longtemps et passeront la nuit ensemble. Quand il repart pour sa base à la fin de son congé pour s’en retourner en Haïti, ils se promettent de s’écrire chaque semaine. Ce qu’ils feront.
-Vous vous demandez peut-être quelle influence aura la carrière dans le domaine militaire que vous avez choisie sur votre famille. Quand ils ne participent pas à un exercice d’entraînement ou à une opération, la plupart des militaires travaillent des journées régulières de huit heures, avec du temps libre après le travail pour passer avec la famille et les amis. Vous aurez la possibilité de louer des logements sur la base, ou d’acheter ou louer une maison dans les environs. Comme dans n’importe quel autre emploi, vous voudrez sûrement avoir une maison qui réponde aux besoins et au budget de votre famille.
Stéphane revient d’Haïti. Lorsqu’il est affecté à la base de Petawawa en Ontario, quelques mois plus tard, Julie et lui se marient pour pouvoir être ensemble. Elle le suit et s’installe avec lui sur la base dans un appartement qui devient le leur. Une Zoé leur naîtra l’année d’après.
-Vos enfants auront toujours accès aux meilleures écoles, soit sur la base ou dans les environs. Ici encore, le choix des écoles pour vos enfants est toujours le vôtre. Et quand vous déménagez, ils continueront d’obtenir la même qualité d’éducation quel que soit le pays ou la province où vous serez affecté.
Au printemps, Stéphane et son régiment sont envoyés dans la région du Richelieu où l’état d’urgence a été déclaré à cause d’inondations dévastatrices. Ils remplissent des sacs de sable, construisent des digues, portent secours aux sinistrés, aident au nettoyage et à la reconstruction. Les gens leur apportent du café, des sandwiches; ils veulent se faire prendre en photo avec les soldats.
Pour sa deuxième mission, Stéphane est envoyé en Afghanistan. Julie vient tout juste de lui apprendre qu’elle est de nouveau enceinte. Ça lui tente moins de partir, mais ce sont les ordres. Les adieux sont beaucoup plus difficiles cette fois-ci.
-Les Forces offrent également plusieurs programmes pour aider votre famille quand vous êtes déployé ou affecté à une mission d’entraînement loin de la maison par l’entremise de son réseau de centres de ressources pour les familles de militaires. On en trouve un sur chaque base canadienne : ces centres sont dotés de professionnels formés pour aider à répondre aux besoins de votre famille. Ils offrent également des services comme des services d’orientation professionnelle pour les conjoints, et des programmes de garderie et de loisirs pour les enfants.
Les but des forces armées canadiennes en Afghanistan est de déloger les groupes terroristes d’al-Quaïda. Elles sont déployées dans la région de Kandahar.
-Sous le régime des talibans, il était interdit aux filles d’aller étudier; les femmes n’avaient pas le droit de travailler, de sortir de la maison sans être accompagnées de leur mari, de recevoir des soins. Elles devaient toujours porter la burqa en public. Elles pouvaient être battues si leurs chevilles étaient visibles; elles étaient lapidées si elles avaient des relations sexuelles hors mariage. Pour les punir, on pouvait leur couper les lèvres, les oreilles, les violer publiquement, ou autres violences en tous genres. Les viols de masse restaient impunis. Le cinéma et la musique étaient interdits. Il était interdit de rire en public. Il faut en venir avec cette barbarie.
Les soldats canadiens ne restent pas inactifs. Les premières semaines, ils doivent s’habituer au climat; il y a de la poussière partout. Ils ont des cours intensifs pour apprendre l’histoire du pays, quelques rudiments de la langue pachtoune. L’une de leurs tâches principales est de s’occuper de l’hôpital de Kandahar. Les jours et les patrouilles se suivent mais ne se ressemblent pas : une journée à serrer des mains, l’autres à essuyer des coups de feu.
Un après-midi, tout est plus calme que d’habitude. Est-ce le calme avant la tempête ? Pendant un halte, à l’ombre d’un édifice à demi en ruine, Stéphane sort de sa poche son petit harmonica et joue quelques notes de Sur le pont d’Avignon. Ce qui a instantanément un effet magique. En quelques instants, deux dizaines d’enfants se rassemblent autour de lui en se donnant du coude. Ils rient à ces sons étranges à leurs oreilles. En un concert improvisé, Stéphane joue Meunier tu dors, Le tournesol, Do, le do… Les autres soldats vont le guet, mais il n’y a rien de suspect. Stéphane vit comme un rêve. L’appel du rassemblement le ramène à la réalité.
« Ça s’appelle un harmonica.
Les enfants se débandent; sauf un petit garçon qui regarde intensément son harmonica.
« Tu le veux ? Tiens je te le donne; j’en rapporterai un autre de mon pays.
L’enfant se sauve son trésor dans ses mains.
En Afghanistan, Stéphane va connaître la vraie guerre; celle des bruits, des explosions, des tirs, du feu, des cris, de la peur au ventre, des morts, des ordres hurlés que personne ne comprend. La tâche de son unité est de participer à la construction d’une route en dur de Kaboul à Kandahar, la troisième  plus grande ville du pays : un parcours de 80 kilomètres. Les routes de terre sont excellentes pour les attentats et celle-ci doit être asphaltée coûte que coûte. Les anciens énumèrent aux nouveaux la longue des dangers qui les guettent.
À sa deuxième sortie, le véhicule blindé dans lequel il se trouve saute : un pneu a éclaté.  Stéphane est légèrement blessé. Il passe deux jours à l’hôpital. Son commandant vient le voir pour le féliciter et l’aumônier pour le réconforter. Chaque jour les soldats surveillent et protègent les travailleurs. Le travail n’avance pas vite.
 Un autre jour, alors qu’ils marchent l’un derrière l’autre, à quelque distance du chantier. Stéphane, voit son ami Benoît sauter sur un mine antipersonnel et éclater en morceaux à quelques mètres en avant de lui. Il hurle, il tire dans tous les sens, il appelle à l’aide. La patrouille cherche les coupables dans les villages voisins. Stéphane est comme enragé. Les soldats défoncent des portes, des civils sont tués, ils tirent sur des enfants. On fait des prisonniers. Stéphane est légèrement blessé une deuxième fois. Il est rapatrié pour une permission. Il retrouve sa Julie, sa petite Zoé, et le bébé Coralie. Il essaye de refaire le plein d’énergie, mais il doit repartir avant.
En Afghanistan, ces supérieurs le remarque pour son calme et la pugnacité qu’il déploie. On lui offre de faire partie de la FOI : Force opérationnelle interarmées.
-La Force opérationnelle interarmées est une unité d’élite composée d’un personnel choisi selon des critères bien particuliers. Les forces armées canadiennes lui confient des missions de confiance qui nécessitent de la détermination et une rigueur sans faille la rigueur devant être réussies avec discrétion.  On n’accepte pas le défaite.
Après un entraînement particulier Stéphane est intégré dans la FOI. Il doit apprendre toute une série de codes à utiliser tant dans les communications en mission que dans ses rapports. Il sait manier de nouvelles armes, plus sophistiquées. Durant les deux dernières années de sa mission, son quotidien sera de trouver des renseignements à tout prix, quitte à de torturer les prisonniers au besoin. C’est le prix de démocratie et de la liberté.
Mars 2014 marque le départ des derniers soldats canadiens du sol afghan. Sur quarante mille soldats canadiens déployée, 158 morts. Une guerre qui a duré douze ans et qui n’est pas terminée. Les trois dernières années sont consacrées à la formation des troupes locales. C’est vrai qu’aujourd’hui 24% des filles (par rapport à seulement 0,5%) et 60% des enfants au total vont à l’école, mais tout cela est bien fragile. Un conflit qui aura couté plus de vingt milliards de dollars. C’est la peur au ventre que la population voit partir les soldats étrangers.
Stéphane revient de la guerre; il se sent fatigué d’une lassitude qu’il refoule. Il retrouve sa petite famille sans joie. Il reste tout la journée à regarder la télévision, remâchant ses souvenirs, étouffant ses émotions. Il essaye de faire un peu musique, mais il n’a plus la dextérité qu’il avait, et d’ailleurs ça ne lui dit plus rien. Il est bien allé trois ou quatre fois aux séances de décompression et de soutien psychologique animées par des travailleurs sociaux, mais sans que cela lui vraiment effet. Il n’y a que l’alcool qui le soulage quelque peu. La drogue, il n’aime aps trop ça.
 Le 9 mai 2014, la population canadienne est appelée à une commémoration.
-Depuis octobre 2001, plus de 40 000 membres des Forces armées canadiennes et civils ont été déployés en Afghanistan afin de promouvoir la sécurité, le développement et la gouvernance. Malheureusement, plusieurs Canadiens ont consenti l’ultime sacrifice pour atteindre ces objectifs, et plusieurs autres ont été blessés dans l’exercice de leurs fonctions. Aujourd’hui, partout au Canada, nous honorons la mémoire de ces hommes et ces femmes et rendons hommage à ceux et celles qui sont revenus. Rassemblons-nous pour observer, partout au pays, deux minutes de silence pour rendre hommage aux hommes et aux femmes qui ont perdu la vie ainsi qu’à ceux et celles qui sont revenus.
Stéphane y est allé à contre cœur. Sur le chemin du retour, il garde une mine renfrognée. Julie ose une remarque.
-Peut-être que tu souffres  du "syndrome post-traumatique", lui suggère Julie un matin où il se sent plus déprimé encore. Tu ne serais le seul : 17% des soldats en souffrent, tu sais. J’ai entendu parler d’un organisme, les Wounded Warriors, qui s’occupe de ça. Ça pourrait t’aider à passer par-dessus.
Cette réflexion fait bondir Stéphane hors de ses murs de silence.
-Jamais j’irais là ! Tu comprends rien, toi. Si j’ vais là les officiers vont dire que je suis malade et j’vais tout perdre; j’vais tout perdre ma pension. Ils peuvent même me mettre dehors. T’auras plus rien pour vivre. C’est ça que tu veux ?
Alors c’est l’escalade : les cris succèdent aux sautes d’humeur et les menaces vont place aux crises de colère. Il se fâche contre Julie; pour un rien il s’énerve contre les filles. L’ambiance à la maison devient toxique.
Quand Julie raconte les déboires à sa sœur au téléphone celle-ci ne peut s’empêcher de  la mettre en garde. Julie le défend : « C’est qu’une mauvaise passe. Il va passer au travers. »
-Tu le défends encore et tu ne veux pas voir la vérité; ça devient dangereux pour vous trois.
 -Jamais il ne menace les enfants; et je sais que jamais il ne me touchera.
-On dit ça, jusqu’à l’inévitable…
L’inévitable se produit.

Alors que Julie est partie se promener dans les rues du petit quartier familial, par une  belle journée de juin ensoleillé, avec Zoé et Coralie, Stéphane prend son arme de service et guette son retour. Julie revient avec les enfants. Il entend la porte d’entrée s’ouvrir. Juste au moment où Julie pénètre dans le salon, Stéphane se tire une balle dans la tête.