lundi 27 janvier 2014

La lettre d’amour

Mon amour,

Tu n’es plus, tu n’es plus là. Jamais plus je ne te pourrai te serrer dans mes bras, te prendre en mes bras, jamais plus te caresser, jamais plus t’embrasser. Jamais plus je ne te baiserai de ma bouche, comme tu disais, avec volupté, avec délectation. Moi qui t’aimais tant, moi qui t’aime tant encore et pour toujours, moi qui signais la plupart de mes lettres et de mes courriels par « Tendresse pour toujours », me voilà seule avec ma tendresse inassouvie, abandonnée, esseulée. es-tu mon amour, es-tu mon seul amour ?
Pourquoi est-ce arrivé ? Pourquoi faut-il que les accidents bêtes, absurdes, insensés, inadmissibles arrivent, et nous enlèvent à jamais les êtres qu’on aime ? Pourquoi faut-il que ça m’arrive à moi ? Pourquoi fallait-il que tu meures mon amour ?... Tu revenais d’Ottawa; tu y avais fait une de tes conférences et ateliers que tu animes si bien sur la conscientisation et l’action sociale. C’était pour une bonne cause; pourquoi a-t-il fallu qu’une tempête se déclare en plein mois d’avril ? Pourquoi a-t-il fallu qu’un fardier quitte sa voie sur l’autoroute et que toi tu sois justement à cet instant précis, à cette seconde précise ? Et voilà, ça a été l’accident, fatal, brutal, total; un autre camion a frappé ta voiture et l’a culbutée dans le fossé, et toi, tu as lutté, avec tes multiples fractures, tu as lutté douze heures entre la vie et la mort... Quand tu me ramenais chez moi, le soir de nos rencontres et que tu me laissais au coin de la rue, je te disais « Sois prudent », et tu me répondais « Pour toi, bien sûr ». Je sais que tu as été prudent pour moi. Mais voilà, d’autres ne l’ont pas été, ou alors le temps, ou la vie.
As-tu pensé à moi mon amour pendant que tu luttais pour survivre, pour ne pas mourir ? Est-ce égoïste, ou présomptueux que de me le demander ? Pensais-tu plutôt à tes filles ? À la beauté de ce monde, de ce monde que tu aimais tant, auquel tu devais dire adieu ?

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Tu n’es plus, tu es mort, mon amour.
J’ai appris que c’est ton frère aîné Michel qui est allé « reconnaître le corps » comme on dit. La police avait retracé tes parents et leur a annoncé que tu avais eu « un grave accident ». Aussitôt ta mère a téléphoné à ton frère en pleine nuit et il est parti avec ton neveu pour l’hôpital... tu étais encore en train de lutter à ce moment-là, mais à leur arrivée tu étais mort. C’était fini; c’était fini...
Je reviens de l’enterrement. Il a eu lieu cet après-midi et je suis venue ici après, dans ton appartement dont tu m’as donné une clé, pour... je ne sais pas; pour te dire au revoir ? pour essayer de comprendre ? pour vainement me faire croire que ce n’est pas vrai, que ce n’était qu’un cauchemar ? pour t’y retrouver comme si de rien n’était, et tu aurais été là, tu m’aurais ouvert la porte et tu m’aurais accueillie tout sourire avec force baisers et tendresses, avec un verre de champagne, un petit repas, un bouquet de fleurs, un poème, ou toute autre surprise tant tu étais si habile et moi si friande ?... Je ne sais pas. J’ai voulu venir une dernière fois, passer une nuit avant que ton frère ne vienne demain avec je ne sais pas qui d’autre vider l’appartement et faire le tri de tes affaires.
Ils étaient tous là, tu sais, à l’enterrement, tes parents, tes frères, ta sœur qui pourtant selon ce que tu me disais ne vient plus souvent aux rencontres de familles, tes amis, les quelques rares que je connaissais, et de nombreux autres que je ne connaissais pas. Et tes collègues de travail étaient aussi, eux et elles qui pourtant t’avaient si « mal­traité », comme tu me le racontais. Mais j’avais trop de peine pour leur en vouloir d’être là. Et beaucoup de gens ont pleuré, mon amour, mon amour...  et moi aussi, tu dois bien t’en douter, moi aussi qui pleure si facilement, je pleurais sans pouvoir m’arrêter, assise toute abasourdie, désemparée, au fond de l’église sur le dernier banc, comme une étrangère, comme si je n’avais rien à faire là, comme si j’avais honte d’être là, alors que sans doute aurais-tu voulu me savoir tout en avant, juste à côté de toi, te tenant la main une dernière fois, et t’embrassant même une dernière fois, même devant tout ce monde rassemblé, avant de partir.
À côté de cette urne sans nom qui contenait tes cendres, il y avait une photo de toi tout sourire, si beau, si beau. Et je pleurais quand je te regardais et je pleurais quand je ne te regardais pas, de peur que tu ne disparaisses. Moments de grandes douleurs, de grandes peines; moment d’ « incommensurable solennité », comme tu aurais dit. Pourquoi fallait-il que la pasteure ne dise que des banalités, que des généralités qui étaient autant d’offenses à ce qu’a été ta vie, ta vie de beauté, de passion, d’amour ? Heureusement la musique, sans être un baume sur nos plaies ouvertes, purulentes, a bercé nos âmes inconsolables : un peu de Bach, le magnifique Ave Verum, une ballade des Beatles, et ce chant « Jésus, je voudrais te chanter sur ma route, jusqu’à l’aube du jour où ton peuple sauvé… » que tu aimais tant.

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Quelques rangées en avant de moi, il y avait une femme aussi qui pleurait à chaudes larmes, et j’ai reconnu Anna-Sophia, la mère de tes filles chéries, que je n’avais jamais vue encore mais dont tu m’avais parlé, cette Anna-Sophia qui avant moi t’avait tant aimé. Je me suis presque avancée pour la prendre en mes bras et nous nous serions consolées l’une l’autre.
C’était ça qui était si difficile : personne à qui dire ma peine, personne avec qui partager ma douleur immense, personne ! Impossible d’exprimer ma souffrance ! Interdit de crier, de hurler mon désespoir ! Je devais refouler mes pleurs, ce qui était impossible, et contenir mes cris. Parfois je regardais tes filles, à côté de leur mère, tes « deux mignonnes adorables » comme tu disais, ou encore « plus-que-mignones plus-qu’adorables » que j’aime presque autant que mes enfants. Elles pleuraient elles aussi, tu peux t’imaginer, sans savoir pourquoi la vie et la mort leur avaient volé leur papa, ce « papa aux 1 000 sourires », ce papa qui les aimait tant, qui les adorait, qui leur racontait et leur inventait de si merveilleuses histoires. Ce papa magicien de la vie qui changeait l’habituel en extraordinaire, en fantaisie féerique, qui transformait, comme j’aimais à te l’écrire parce que c’était vrai, les occasions bien ordinaires en véritables jours de fête. Je regardais tes deux grands enfants aussi, et ton fils surtout était comme éberlué, abasourdi, comme nous tous, consterné, comme égaré, démoli, hébété de peine et de colère. J’aurais voulu, et heureusement ta mère s’en est chargée, le prendre dans mes bras et le serrer, pour peut-être te serrer à travers lui; je te disais souvent que j’étais égoïste, et toi tu me disais que non, que c’est juste que je savais me faire plaisir.
Quand Anna-Sophia est sortie avec les filles, elles m’ont vue et spontanément, sans pouvoir me retenir plus longtemps, je les ai étreintes sur mon cœur; est-ce que je les reverrai ?, et la moitié de l’église m’a vue et Anna-Sophia s’est certainement demandé qui j’étais, mais à ce moment-là, je m’en fichais bien, je ne pouvais faire autrement et tout ça s’est passé si vite, si vite.
Comme si vite a passé le reste, comme sans doute notre histoire d’amour.
Au cimetière aussi tout a été si vite, alors que transis et grelottants malgré les premiers rayons du soleil du printemps entre les nuages nous nous serrions les uns contre les autres autant pour nous réchauffer que pour nous soutenir une dernière fois et ensuite ce fut tout… Les gens se sont dispersés, même si personne ne voulait partir. Finalement ton frère a rappelé que les gens étaient invités à une réception chez tes parents. Tu te doutes bien que je n’y suis pas allée. Je suis venue ici, dans ton chez toi. J’ai appelé chez moi et lorsque Michel, mon conjoint, a répondu, je lui ai dit, sans même lui laisser le temps de placer un mot, de ne pas m’attendre, qu’il ne me cherche pas, que je ne rentrerais que demain et qu’il ne pose pas de questions.

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Il ne s’en est jamais douté; tu sais que je ne lui ai jamais rien dit; il ignore qu’en secret, j’ai été et que je suis amoureuse de toi, que je suis folle de toi depuis un an. Il ne sait même pas que tu existes, mon amour… mais il le saura demain. Oui, il saura tout, ou presque disons, demain, quand je reviendrai à la maison. Tu es mort mon chéri, juste au moment j’avais décidé, enfin, de tout lui dire, de lui dire la vérité sur ma double vie, sur ma vraie vie, sur ma vie d’amante heureuse et bienheureuse, ma vie d’amoureuse ravie, radieuse, comblée, ma vie d’amour fou et de passion folle avec toi, ma vie avec toi plus belle que les plus beaux rêves. Je lui aurais tout dit ce qu’il devait savoir; et à la fin, je lui aurais dit que je le quittais, que je ne croyais plus que je pouvais l’aimer encore et  que c’est toi que j’aimais. Ensuite je serais partie vivre avec toi, et une nouvelle vie de bonheurs multiples et de joies multipliés aurait commencée. J’attendais ton retour pour te le dire, et voilà que tu n’es plus là.
Mais maintenant, j’ai décidé que je lui dirais quand même tout, à Michel. Est-ce que je peux retourner chez moi maintenant ? dans mon train-train, dans mes habitudes, dans mon confort doucereux, dans ma routine qui me semblerait mièvre à vomir ? Je sais qu’après toute ma vie n’est pas si fade, si insignifiante et toi tu m’admirais dans tout ce que je faisais à l’école et ailleurs. Mais, est-ce que je peux vraiment retrouver un mari tiède et une maison froide, alors que tu m’as fait voir à quoi ressemble le paradis, alors que m’as fait découvrir ce qu’est la vie vécue abondamment, à profusion, à satiété, alors que j’ai goûté goulûment au bonheur ineffable, au  bonheur  indicible, magnifique, féerique, grandiose ?... Voilà que je t’imite en alignant les synonymes.
Tu étais si plein de talents. Tu jouais avec les mots comme tu jouais avec la vie, pour le tout simple plaisir de la chose. Et quand il le fallait, tu inventais des mots, comme grattouiller, comme chocolativore, comme rigolotiser, galactitique, fonctionneur, ou comme enamourer le monde, qui devrait devenir le plus beau mot de la langue française, qui signifie remplir le monde d’amour, ce que tu faisais tellement et tellement bien. Tu m’écrivais des lettres, des poèmes, des histoires. Tu composais de la musique pour moi, tout en disant que tu n’étais ni compositeur ni poète, mais pour moi c’était des mélodies enchanteresses, des vers envoûtants. Tu faisais de vulgaires courriels des œuvres d’art fleuries et ornementées d’arabesques littéraires ensoleillées. Et ainsi, petit à petit, à force de persuasion et d’insistance, tu m’as fait découvrir la beauté. Tu m’as fait découvrir plusieurs choses, mais tout d’abord la beauté, la beauté vraie autour de nous et en nous... en commençant par la mienne. Tu me disais que j’étais belle, toute belle, comme on le dit à une jeune mariée, moi qui déprimais dans ma quarantaine bien ordinaire, et tu insistais même pour  me  le faire répéter,  pour  me faire dire que je suis belle, et les mots me venaient si difficilement. Mais c’est toi qui étais beau. Je te trouvais irrésistiblement beau avec ta barbe sel et sel, comme tu disais. Tu me montrais du doigt la beauté du monde, un vol de bernaches qui passaient au­dessus de ta maison ou qui se posaient sur la rivière et nous restions de longs moments à les contempler autant dans les airs que sur l’eau; la beauté de la rivière qui coulait sans même se préoccuper de nous, ou celle des fleurs sauvages sur ses rives; la beauté des feuilles d’automne mortes pour que renaisse la nature ou même celle des si banals jardins des banlieues que tu enjolivais d’un coup de ta baguette magique.
Je souris en me souvenant que tu faisais toujours attention de ne pas marcher sur les sentiers où les passants insouciants avaient piétiné l’herbe jusqu’à le faire disparaître autant parce que tu te préoccupais de l’environnement que pour « ne pas marcher dans les sentiers battus ». Tu m’as fait découvrir l’art, la beauté suprême des œuvres d’art, les ritournelles subtiles d’une symphonie de Golabeck, comme la première que tu appelais « la symphonie des sourires » parce que littéralement tu voyais et me faisais voir les notes se sourire les unes aux autres; les beautés mystiques des incroyables et géniales modulations de l’Ave verum de Mozart; les chocs  majestueux et grandioses des concertos pour piano de Beethoven; les hallucinantes plaintes de la 2eme symphonie de Gorechi; les coloris déconcertants d’un tableau de Gauguin comme Nave Nave Moe - Délicieux mystère, ou les espiègleries exquises à demi cachées d’un Renoir. Chaque visite d’un musée, ou chaque sortie au concert ou au cinéma avec toi, ou la lecture de Gaston Miron ou de Jacques Prévert, ouvrait à chaque fois un nouvel univers de découvertes, de plaisir et de délectation. Lorsque tu amenais les filles au Jardin botanique, tu transformais la journée en une expédition aux antipodes les plus reculées, dans l’insolite le plus étonnant, dans l’exotisme le plus fascinant. Tu étais même en train de me guérir de ma frayeur des araignées... c’est dire.
La joie irradiait de toi; la spontanéité était pour toi un mode de vie, la gaieté, un univers infini, l’on entend les rires co(s)miques des galaxies. Tu m’as fait découvrir comme jamais je ne l’aurais pu toute seule la beauté précieuse, fine, délicate, suave, incomparable des rires des enfants, « des chefs-d’œuvre d’orfèvrerie », disais-tu.  Tu m’as fait découvrir les transports débridés que procurent la joie, et tu m’as fait découvrir le plaisir irrépressible de rire; tu me faisais rire, aux éclats. J’aimais ton sens de l’humour, ton sens inné de l’autodérision, ton sens unique de la répartie qui me charmait et me désarçonnait en même temps. Tu riais de bon cœur de toutes les façons, sans jamais te prendre vraiment au sérieux. Dans un coup de klaxon intempestif, tu entendais de joyeux vœux d’anniversaire. À mes retards, si nombreux, tu répondais par des mimiques qui me pliaient en deux. Je me souviens de nos incontrôlables fous rires que tu déclenchais à partir de rien dans la voiture, dans un parc ou en plein restaurant. Nous adorions marcher de longues heures dans les parcs, nous asseoir sur les rochers des bords du fleuve sur les bancs  publics  pour  nous bécoter, comme le chante Brassens de façon si vraie.
Il n’y avait rien de faux en toi. Tu mordais dans la vie en la goûtant avec volupté, avec un évident plaisir sans cesse renouvelé, comme dans un fruit délicieux, juteux, délectable dont tu te pourléchais les lèvres. Chaque jour pour toi était copieux, précieux, important, rempli de promesses et d’émerveillements et tu voulais en faire profiter le monde entier avec une prodigalité intarissable. Tu t’émerveillais comme un enfant de tout ce qui t’arrivait. Tu étais si généreux, si généreux de toi-même, si généreux envers tes enfants, les  petits comme les plus grands, et si généreux envers moi qui n’en méritait certainement pas tant. C’était une grâce de te voir évoluer.
Et tu m’as fait découvrir Dieu, en tout cas une image de Dieu qui m’intéressait, qui m’a accrochée, moi qui ne me posais plus de questions sur l’existence de Dieu depuis longtemps. Tu n’étais pas très religieux, mais il y avait en toi une spiritualité profonde et vraie. Tu me parlais de ton Dieu librement, comme d’un maître créateur, créateur de la beauté et de la joie, comme d’un artiste aimant la vie, comme un amoureux, un amant presque, de cette humanité et de cette terre si belle. Un « Dieu d’amour et de tendresse », comme tu le disais si justement.
Et surtout, mon amour, tu m’as fait découvrir et vivre l’amour et la tendresse, comme jamais aucune femme, j’en suis sûre, n’a pu le vivre avant moi. Nous avons vécu « les couchants les plus beaux » pour reprendre un vers d’un de tes poèmes, ceux qui nous ont menés aux confins des extases les plus sublimes, des enivrements les plus fabuleux.
Nous n’avons pas fait l’amour souvent. J’ai si longtemps hésité, si longtemps tardé avant d’accepter, à cause des stupides conventions sociales, des stupides contraintes qui n’existaient que dans ma tête. Toi, tu m’as attendue; tu as attendu que je sois prête, en me comblant d’une douceur et d’une tendresse infinie, d’une plénitude de baisers et de caresses. Et pourtant combien je te désirais, combien j’avais envie de toi, combien j’avais envie que tu me fasses l’amour et lorsque j’ai finalement, si tard, si tard, vaincu mes résistances, c’était encore plus beau, plus magnifique. Encore meilleur que je me l’étais imaginé. Comme j’étais heureuse dans tes bras. Comme tu m’as rendue heureuse. Tu m’as fait découvrir la sensualité, la béatitude physique, comme je n’aurais jamais cru que c’était possible. Je ne croyais que des sensations comme celles que tu me faisais vivre pouvaient exister. Tu pouvais me caresser des heures durant. Tu disais que tu cherchais à connaître chaque centimètre carré de ma peau, les moindres recoins de mon intimité, les moindres replis de mon être et moi, sans pudeur, je m’abandonnais à toi, je te laissais faire, je me laissais faire, envoûtée, ensorcelée, presque sans bouger, presque sans remuer, craignant de rompre le charme, la magie - encore - ne pouvant en croire même mon corps, ne pouvant croire les ivresses que tu me faisais vivre, des excitations que tu faisais vibrer de ma peau, de mes nerfs, de mes sens, d’un simple effleurement de tes doigts d’un simple lapement de ta langue. En ces moments-là, je planais, comme je disais, en des ailleurs insoupçonnés.

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Mon amour, pourquoi fallait-il que tu meures ?
Je ne voulais pas que tu meures. Je ne croyais pas que je pleurerais autant mon amour, si tu me voyais, tu sais comme je peux pleurer et bien là, je bats des records olympiques, et sans doute pour me faire sourire tu rapprocherais tes plantes pour que je les arrose. Je vais rester ici ce soir, dormir dans ton lit qui aurait bientôt été notre lit, et qui cette nuit pour la première et la dernière fois sera le nôtre. Je dormirais, sans beaucoup fermer l’œil, avec toi, et, je l’espère, je serai bien. J’ai récupéré les photos de nous deux, celles que tu avais prises de moi; j’ai aussi pris les disques que tu affectionnais tout particulièrement, François Dompierre, Sylvain Lelièvre, Pachelbel, Gorecki, Golabeck, et celui de Philippe Leduc qui contient la pièce Katarina qui était notre préférée; toute ta collection des Beatles; et toutes ces femmes compositrices que tu affectionnait : Clara Schumann, Hildegarde von Bingen, Fanny Mendelssohn, Cécile Chaminade jusqu’à Ginette Bellavance; et quelques livres aussi, les livres de poésies. J’ai ouvert ton ordinateur et j’ai transféré à mon bureau, puis effacés,  tous les courriels que je t’avais envoyés, et j’ai trouvé mes lettres que j’emporterai avec moi, de même que les poèmes inachevés qui étaient sur ton bureau. Il ne restera plus beaucoup de traces de moi, peut-être pour que notre amour demeure, au-delà de la mort, ce qu’il a toujours été, un amour secret. J’ai repris mes quelques vêtements, ma brosse à dents, la chemise de nuit rose, couleur qui me va le mieux, que tu m’avais offerte juste pour le plaisir de me l’enlever, me disais-tu. Et puis, eh oui, j’ai arrosé les plantes. J’aimais tellement ta façon t’en prendre soin, tu me faisais alors penser au petit prince avec sa rose, toi qui étais écologique en tout. J’aimais tellement aussi ta façon très personnelle de faire le ménage. Tu m’avais appris à voir le ménage comme un acte quasi-sacré, même dans les tâches les plus ennuyantes, les plus barbantes, pour rendre le monde plus beau. Moi, qui détestais le repassage, tu en avais fait « une expérience liturgique ».
J’ai rangé la vaisselle que tu avais lavée avant de partir, doucement en prenant mon temps. Ensuite, je suis allée jeter un coup d’œil dans les chambres de filles, chacune décorée selon leur personnalité qu’elles occupaient une semaine sur deux, et j’y ai ramassé les quelques livres et jeux restés comme en suspens. Tu étais si fier d’elles. Tu adorais les voir s’épanouir. Tu aimais leur vivacité, qui leur venait indubitablement de toi, leur intelligence que tu savais si bien stimulé. Tu étais si fier de leur indépendance d’esprit, ce que tu leur avais montré mieux que quiconque.
Pourquoi ?
S’il n’y avait pas les enfants je croirais que tu étais un ange venu sur terre comme ceux de Wein Wenders. Et sans doute étais-tu un ange. C’est la seule explication que j’ai trouvée. Qui d’autre qu’un ange pouvait être si proche de Dieu, si proche de la beauté de Dieu comme tu l’étais? Tu as été un ange descendu du ciel pour moi, pour me voir, pour me faire voir le ciel, c’est sans doute pour cela que nous aimions longuement regarder les étoiles, et puis tu y es reparti. Et pour cela, pour que tu y retournes, il faut que moi je reste seule. Et c’est comme ça, juste comme ça et seulement comme ça que je l’accepte, que je peux l’accepter. Peut-être que certains soirs ou certains matins, si je fais silence en moi, si je tends bien bien l’oreille, j’entendrai  ton grand rire vif et brillant traverser le ciel.
Au revoir mon amour. Je t’aime.

Tendresse pour toujours.


lundi 20 janvier 2014

La quête

                Il en était rendu au point où il ne pouvait plus se rappeler depuis combien de temps il marchait; une semaine ? deux ? davantage ? Il marchait, il marchait dans la neige, presque nuit et jour. Il ne s’arrêtait que pour dormir un peu quand il devenait trop exténué pour continuer. Il savait qu’il devait continuer; il sait que le but n’est plus très loin, tout proche, de l’autre côté de la prochaine dune, de la prochaine crevasse, après la tempête qui s’en venait. La neige l’éblouit; le soleil lui brûle les yeux, mais il continue; un pas, deux pas, trois pas, un pied devant l’autre, des pieds qu’il traîne plus qu’il ne soulève; mais le but est là il le sait. Il ne regarde qu’en avant, mais il sait que tous les côtés, ce n’est que de la neige, la blancheur de la neige à l’infini, il n’y a ni ombre, ni végétation, ni quelque construction que ce soit, rien que la neige, mais il sait qu’il doit continuer, toujours, jusqu'au but ultime.
                Une dernière dune et il voit… encore la neige jusqu'à l’horizon, mais, loin d’être découragé, il sourit car il sait qu’il approche; c’est une certitude en lui : il approche de ce qu’il cherche. Il a froid, il ne sent plus ni ses mains ni ses jambes, mais il continue car chaque pas si difficile qu’il soit, si douloureux qu’il soit, le rapproche de son but. Il ferme les yeux, et en même temps il ne veut pas les fermer pour ne pas manquer son but qui est tout près. Toujours droit devant. Marcher quand l’exaltation et l’effroi ne font plus qu’un.
                Il a affronté tous les temps : le vent, la bourrasque, les rafales, les tempêtes, les chutes de neige, la poudrerie qui l’avait fouetté au sang. Mais il a continué; il sait que c’est ce qu’il doit faire : aller jusqu'au bout; il ne peut plus revenir en arrière. Il a toujours aimé l’hiver. Il a toujours aimé la neige. Il a toujours aimé le froid. A-t-il voulu le conquérir ? A-t-il voulu être le plus fort ? Que voulait-il prouver ? Non, que voulait-il trouver ?...
Quand il est parti, on l’a traité de fou; on a dit qu’il reviendrait dans deux jours. Non, il ne pouvait pas revenir ! Il ne peut pas !
Qui est-il, où est-il où va-t-il dans cette immensité désertique, implacable ? Il ne peut plus revenir en arrière; c’est trop tard, il a fait son choix et il l’accepte, mais il sait que le but est tout proche, qu’il en vaut la peine. Il y a comme une voix au fond de lui qui lui a dire de partir et la même voix lui dit de continuer; la voix lui dit que le but n’est plus tellement loin maintenant.
Il ne pense qu’à ça, au but qu’il poursuit. C’est une obsession qui l’habite entièrement, qui le hante. Il y a longtemps qu’il a arrêté de compter ses pas, ou encore ses respirations. Ce serait d’ailleurs faire outrage à son but.
Il s’arrête quelques instants pour reprendre son souffle. Pas trop longtemps, pas trop longtemps, alors que c’est tout proche, alors le but est là, alors que c’est bientôt que vont se terminer autant la souffrance que l’espérance.
Il reprend sa quête; il reprend son chemin qui n’en est pas un, mais qui le mène là où il doit aller. Quand il est parti, il savait qu’il devait aller droit devant lui, vers l’horizon, et c’est ce qu’il aller droit devant, sans arrêter; et même si l’horizon semblait toujours s’éloigner, semblait inatteignable, il savait qu’il devait atteindre son but.
                Voilà c’est la dernière dune, oui c’est elle, c’est la dernière des dernières; il le sait; il en est convaincu, comme si la voix le disait que cette fois c’est la bonne;  les derniers pas, les dernières souffrances, après cette dernière montée, il n’y aura plus ni larmes, ni pleurs, ni peines, ni douleurs, que la joie, que l’extase, que la plénitude, peut-être une grande lumière qui le réchauffera. Oui, ça y est, ça y est.
Trois pas, deux; plus qu’un…
                Il est rendu au sommet. Et il tombe à genoux.

                Il sait alors qu’il est rendu au bout de sa quête...

lundi 13 janvier 2014

La petite maison (Madame Fecteau)

                C’était une petite maison sur la rue où j’ai passé mon enfance. De dehors elle n’avait l’air de rien; il n’y avait vraiment pas de quoi (en) faire une histoire.
Dans cette petite maison, vivait une dame qui pour moi était déjà très âgée. Il y avait une galerie en avant où cette vielle dame venait s’assoir pour regarder ce qui se passait dans le voisinage. Oh, elle avait aussi un - vieux - chat qui se mettait en boule sur ses genoux et qu’elle caressait des heures durant. Des fleurs aussi; elle avait beaucoup de fleurs à l’intérieur comme à l’extérieur, en pots et dans les parterres; des fleurs dont elle s’occupait avec beaucoup de délicatesse.
Et elle avait de vielles photos qu’elle regardait continuellement, longuement. Est-ce que c’était des  photos de ses enfants ? Ou de sa jeunesse, de ses parents, de ses frères et sœurs ? De voyages qu’elle avait faits ? Je ne l’ai jamais su.
Je sais qu’elle s’appelait madame Fecteau; je l’avais vu sur son courrier.
Un jour, en hiver, alors que j’avais douze ans, je suis allé sonner à sa porte pour lui demander si elle voulait que je déneige son entrée. Si elle était surprise, elle n’en a rien laissé voir et elle a accepté. Je me souviens la toute première fois, elle m’avait donné un dollar ! On utilisait encore les dollars en papier ces années-là. Puis j’y suis allé régulièrement, chaque fois qu’il y avait une chute de neige, petite ou importante.
Un jour, un peu plus tard cet hiver-là, alors que c’était la tempête, elle m’a fait entrer dans sa petite maison et m’a offert un verre de lait et des biscuits qu’elle avait préparés pour moi. Et elle m’a demandé si je pouvais aller à la petite épicerie du coin en me disant qu’elle manquait de nourriture pour son chat; j’ai accepté bien sûr.
Graduellement, je suis presque devenu son « homme à tout faire »; j’étais si fier ! En plus d’enlever la neige, de déglacer son escalier, d’épandre du sel, de faire ses commissions, je venais tondre son gazon, sortir ses poubelles; même une fois elle m’a demandé de repeindre sa galerie.
Quand j’entrais chez elle, dans sa petite maison, je ne pouvais m’empêcher de regarder : il y avait une petite cuisine, un petit salon, et une grande chambre à coucher que j’avais entrevue une fois que la porte était entrouverte; elle était si propre, si bien rangée, le lit était si impeccablement fait ! Et je sentais des si bonnes odeurs qui s’en dégageaient.
Et puis un jour, après mon CEGEP, je suis parti en voyage; comme on dit, je voulais « vivre ma vie ». J’ai pris mon sac de couchage et mon sac à dos et je suis parti en Europe. J’avais beaucoup de cousins et cousines en France et je connaissais des gens en Allemagne, en Suisse, au Danemark, en Autriche; et même au Liban ! De là, je suis allé en Inde, en Chine, au Japon, aux Philippines, en Russie et de retour en Europe. J’étais parti presque un an. Et quand je suis revenu, j’avais tellement de gens à saluer et à revoir que j’en ai oublié madame Fecteau et sa petite maison.
Puis je suis parti étudier à Québec à l’université Laval; et ce n’est que lorsque je suis revenu en vacances, chez mes parents, l’été suivant, que je m’en suis souvenu de cette si jolie petite maison et la vieille dame qui y habitait.
Quand je suis allé voir, tout le pâté de maison avait transformé en immeuble à bureau : vingt-cinq étages de béton, d’acier et de verre ! Où était passée madame Fecteau ? Avait-elle déménagé ? Était-elle décédée ? Mes parents n’en savaient rien.
Je l’ai cherchée; je l’ai cherchée longtemps. À l’hôtel de ville, on ne savait pas; au moins elle n’était pas dans la liste des décès de ces dernières années. On m’a conseillé d’aller voir dans les maisons d’hébergement, dans les résidences de personnes âgées.
Je l’ai cherchée et je l’ai finalement retrouvée. À l’accueil, on m’a demandé si j’étais de la famille, mais comme elle n’avait jamais de visite on m’a laissé aller la voir.
Elle reste assise au bord de son lit dans une petite chambre de rien de tout; sans son vieux chat, sans ses fleurs, sans ses photos. Elle avait les yeux vitreux, vides de toute expression. Je crois bien qu’elle ne m’a pas reconnu.

Quand je l’ai vue, j’ai eu le cœur gros. Je suis resté tout l’après-midi. Et quand la préposée est passée avec les collations, je lui ai servi un verre de lait et des biscuits. 

lundi 6 janvier 2014

Le jour où les jours ont pris fin

                Il y avait très très longtemps de cela, quelque part à la fin du dernier millénaire, on avait inventé un mot, smog, contraction de deux mots anglais, smoke (fumée) et fog (brouillard), pour décrire un phénomène météorologique urbain : l’accumulation de particules polluantes dans l’air combinée à l’humidité provoquait une espèce de nuage opaque, jaunâtre; une poussière dangereuse pour les personnes souffrant de maladies pulmonaires, pour les enfants, les personnes âgées. Les experts du climat s’étaient alors mis à faire des recherches, des études, des analyses intensives pour définir la composition de ce smog, pour en déterminer la cause exacte et peut-être même pour proposer des possibles solutions pour en diminuer les taux quotidiens. D’autres experts, de leur côté, avaient  comptabilisé la progression  du nombre de jours de smog d’une ville particulière d’une année à l’autre. Et les chiffres avaient augmenté rapidement : dix jours, puis quinze, puis vingt, puis trente, puis cinquante. Et les températures aussi se sont mises à augmenter : chaque année il faisait de plus en plus chaud.
                Puis une année, une journée de smog s’est transformée en journée  « sombre »; le soleil n’était plus visible au travers de cet épais nuage maintenant brunâtre, et les gens de la mégapole touchée avaient passé la journée dans la demi-pénombre. Mais cela ne se passait-il pas de l’autre côté du globe, dans l’un des pays dits en développement ?
                Il avait fallu interrompre le trafic aérien; les avions ne pouvaient ni décoller ni atterrir, c’était trop risqué.
On a fermé les écoles; on a dit aux parents de garder les enfants à la maison. Les gens ne sortaient plus que par extrême nécessité (comme aller chez le médecin) et qu’avec un ou même deux masques sur la bouche et le nez. La ville vivait une semi-dormance. L’économie en était considérablement ralentie.
                Or, comme il fallait s’y attendre, les grandes villes de ce côté-ci du globe ont aussi eu leurs « journées sombres ». Et comme il fallait s’y attendre le nombre de ces journées sombres s’est mis à augmenter rapidement en un emballement devenu incontrôlable : un jour tous les ans, puis un ou deux jours chaque année, puis une dizaine de jours. Les humains, créatifs et inventifs, s’étaient habitués à cette situation. On avait créé des sources de lumière artificielle, ce qui augmentait la consommation d’énergie, et donc le niveau de pollution, et donc le réchauffement du climat.
                Ce qu’on n’avait pas bien prévu, c’était les conséquences de ces journées sombres. Les premiers à en souffrir ont été les enfants, les vieillards, les personnes souffrant de maladies respiratoires. On a aménagé des centres de soins exprès pour eux. Mais ils ne pouvaient en sortir. Beaucoup ont été évacués. On devait porter des masques. L’atmosphère des cités était devenue fantomatique. Seuls les véhicules d’urgence – ambulances, police et pompiers – avaient le droit de circuler, leurs gyrophares n’arrivant qu’à peine à percer la brume sale et toxique ambiante. Les écoles devaient rester fermées, parfois une semaine ou deux, mais les enfants qui ne pouvaient bien sûr pas sortir dehors, passaient des journées entières à s’ennuyer et à se morfondre dans les maisons. Les cas de violences familiales se sont multipliés. 
En même temps, il y avait eu les effets visibles et spectaculaires sur les plantes, les végétaux; ça, ça avait marqué l’imagination des gens, sinon leur conscience. Un manque de lumière signifiait la mort des plantes, arbres y compris. Elles dépérissaient à vue d’œil et mouraient en masse. Les rues étaient couvertes de feuilles mortes; les jardins publics se transformaient en terrains désolés, sauvages. Le fait que toutes les fleurs étaient fanées avait transformé le paysage en une perspective morne, entre le beige et le bistre. Et moins de plantes signifiait moins d’oxygène. Les population suffoquaient, étouffaient.  Les hôpitaux ne suffisaient plus. Et les morgues, quant à elles, ne désemplissaient pas.
Alors on avait à nouveau fait appel à la science et l’on avait créé d’immenses plantations en serre. Mais c’était nettement insuffisant. C’est peut-être alors que les gens ont ressenti les premiers sentiments d’oppression et de panique.
Très vite les insectes avaient été affectés jusqu’à disparaître; et les oiseaux ont souffert autant du manque de soleil que du manque de nourriture, et particulièrement les oiseaux migrateurs, complètement désorientés. Les oiseaux tombaient et s’écrasaient sur le sol des villes par centaines et par milliers. Les carcasses pourrissaient sur place dégageant une odeur fétide qui s’ajoutait aux puanteurs déjà dans l’air et faisant le régal des rats et autres nécrophages.
                Ensuite les autres animaux sauvages, les loups, les chacals se sont mis à hurler au loin; les lièvres, les mouffettes, les renards, les écureuils couraient, affolés, dans tous les sens; jusqu’aux reptiles qui sortaient de partout et qui s’introduisaient partout. Les seuls animaux qui ne semblaient pas pâtir des journées sombres étaient les animaux de boucherie vivant à l’intérieur d’immenses usines depuis leur naissance jusqu’à leur mort : volaille, bovins, porcs…
Lorsque les animaux domestiques, chiens, chats, souris blanches ont commencé à réagir et à mourir, il y a eu un début d’affolement : les « jours sombres » touchaient alors véritablement le quotidien des gens.
                Une année, en plein vacances estivales, il y a eu dix jours sans lumière d’affilée : un – autre –record. Alors là, la population s’était agitée. On avait fini par comprendre que les groupes dits écologistes et leurs sonnettes d’alarme avaient peut-être eu raison. Vite, il fallait faire quelque chose. Les gouvernements ont promis d’agir. Ça ne se reproduirait plus.
                Mais c’était trop tard : dès l’année suivante, encore en été, il y a eu un jour où les jours ont pris fin…
Les jours sombres ont succédé aux jours sombres et la lumière du soleil n’est jamais réapparue sur la surface de la terre. Alors là, ça a été la panique; l’inquiétude, l’effroi, la peur étaient à leur comble. Les communications se sont interrompues. L’approvisionnement en nourriture, en essence, en biens de première nécessité s’est fait sporadique. Les gens sortaient dans les rues, couraient dans tous les sens en hurlant et en agitant les bras. Il y a des manifestations dans les rues, mais beaucoup de personnes s’effondraient de faiblesse dans cet effort trop exigeant. La vie en société n’avait plus cours. C’était le sauve-qui-peut et le chacun pour soit. Tous ceux qui le pouvaient ont cherché refuge à la campagne, ce qui a provoqué des embouteillages monstres qui ne se sont jamais résorbés. Après des journées d’immobilisme, ou encore simplement en panne d’essence, un grands nombre de personnes avaient abandonné leurs voitures sur les diverses routes.
Mais la plupart de ces convois ont été stoppés par les inondations : comme les glaces des pôles fondaient à cause des hausses de températures, les océans et les fleuves débordaient et causaient d’immenses inondations, les violentes tempêtes se transformaient presque toutes en ouragans ravageurs; bien des routes ont été détruites ou étaient impraticables; les morts se comptaient par dizaines de milliers, et les secours n’existaient pour ainsi plus. Le climat s’est déréglé. Il n’y avait plus de saisons. Puis, subitement, sans avertissement, les températures ont chuté rapidement. C’était le règne de la neige et le froid. On a appelé cette période « l’hiver écologique », une saison de dévastation et de mort et qui durera des décennies.
                Maintenant t installés à demeure dans les villes, les jours sombres se sont répandu partout de façon irrépressible. Les campagnes ont été elle aussi envahies par la terrifiante noirceur. Les régions les plus éloignées tout autant. Et enfin les quelques perdues îles de la Micronésie qui n’étaient encore submergées par la montée des eaux, au milieu de l’océan Pacifique, ultimes havres de luminosité.
Puis tout s’était éteint.
                Les seuls humains épargnés par la panique et qui, de plus, pouvaient tout voir, qui ont assisté en temps réel sur leurs écrans d’ordinateur à cette dégénérescence, en toute sécurité et totalement impuissants, ont été la trentaine d’astronautes vivant dans les trois stations orbitales voyageant autour de la Terre.
Mais pour eux, tournant inlassablement et imperturbablement autour de la Terre, propulsés à 30 km/s par leurs panneaux solaires, depuis longtemps déjà qu’il n’y avait plus de jour.

                

mercredi 1 janvier 2014


La mort, la naissance

 

« Noël pour moi, c’est pas une naissance, c’est une mort. La mort de mon ami Gilles. Oui, c’était mon chum, on voulait habiter ensemble. On s’était rencontrés en d’dans. Oui, qu’est c’est qu’tu veux, c’est ça, je sors de prison. Ai pas peur, j’suis pas un bandit. J’suis sorti il y a trois mois, mais c’est pas juste du pen que j’veux sortir, c’est pour ça que j’m’en retourne chez nous, ben disons, chez mes parents, à La Pocatière. Toi, tu vas jusqu’à Québec, marci d’m’avoir embarqué, ça m’fera déjà la moitié du chemin de fait, pis on aura fait un p’tit bout d’chemin ensemble. Ça va être toute une surprise chez mes parents de m’voir arriver. Hey ! ça fait quinze ans que j’ai pas passé le Jour de l’an avec eux autres; oui, depuis ma première fugue à seize ans. J’suis parti sur l’pouce pour Montréal, pareil comme aujourd’hui où je r’viens chez nous sur l’pouce; la police m’a ramené deux ou trois fois, mais ça allait toujours de pire en pire. On pouvait pas s’entendre ensemble. J’ai été au Patro Le Prévost, au centre Goéland, à Boscoville, même au centre Le Pré à Huberdeau. Partout j’ai rencontré du bon monde, des maudits épais avec, mais ben des animateurs ou des T.C. de bonne volonté. Ça m’a pas empêché de finir à Bordeaux pour deux ans; ç’a été terrible. Tu veux savoir pourquoi ? Pour une histoire de drogue.

« Tu sais quand t’as 17-18 ans pis qu’tu vas pus à l’école, pis qu’tu peux pas te trouver une job…  T’sais, moi j’trouve ça drôle ! d’un côté la t.v., la publicité, toutte le monde te dit : "Awoyez, les jeunes, lâchez votre fou, c’est d’votre âge; prenez du bon temps, faîtes-vous du fun…"; pis de l’autre côté cette même société, les parents, l’école, les centre sociaux nous disent de faire de nous autres des bons p’tits gars, des bonnes p’tites filles, de pas gaspiller, alors qu’on a même pas le minimum pour survivre, de s’garder occupés alors qu’y a aucune place qui nous est donnée, de s’placer les pieds, de s’trouver une job qu’on aime, mais fuck!  y’en a pas d’job ! Excuse-moé d’sacrer, mais y’en a pas d’job, pis quand y’en a, c’est des jobines, du temps partiel, du temporaire, t’es sous-payé, exploité, tu t’fais sacrer après, tu peux être slaqué n’importe quand…

« O.K. ,  y existe des programmes du fédéral, du provincial; big deal, c’est tellement déconnecté de la réalité, y’a aucune coordination, pis les conditions d’admission sont tellement complexes. C’est ben loin de c’qui faudrait vraiment : une politique globale valable d’emploi pour les jeunes. En tout cas, j’sais que j’peux pas changer le système, mais moé je sais que je veux m’en sortir. On est obligé de vivre avec, mais j’veux pas être traité comme un trou d’cul, comme un moins que rien, comme un pourri…

« Gilles, il s’est fait descendre comme un chien. Gilles aussi s’était faite embarqué pour une histoire de drogue; qu’est-ce tu veux faire avec 250 piasses par mois ? Toute l’année passée, on a-tu entendu des histoires de corruption, pis de pots-de-vin, crisse ! Ça a tu du bon sens ? Y’en a-tu qui s’en sont mis dans les poches ! Avec notre argent en plus; pis après ça l’économie va mal ! Ouais ... pour un rapport qui finira sur les tablettes. Y a quelque chose de pas correct là-d’dans; y a quelque chose d’injuste dans cette société.

« Alors là, avec 250 piasses, t’en a même pas assez pour manger à ta faim, pour s’faire un peu d’argent à dépenser, parce que, c’est ça qu’y a, toute autour de nous autres nous pousse à dépenser, à acheter, pis tout le monde dépense, tout l’monde achète, les jeunes comme les vieux; alors, on s’embarque dans des p’tites gamiques : le vol, le recel… mais le plus facile pis le plus payant, c’est la dope. T’en fais d’l’argent avec ça. Le best, c’est les polyvalentes, surtout celles des coins riches; moé, j’allais à Jacques-Rousseau sur la Rive-Sud ou encore au CEGEP Édouard-Montpetit. C’est pas parce que les jeunes en prennent plus, c’est parce qu’ils ont plus d’argent pis on leur fait payer plus cher. Les jeunes, c’est surtout des drogues douces qu’ils voulaient, ils ont un peu peur du chimique, mais les vieux, les profs, les hommes d’affaires, les travailleurs d’la construction c’était presque tout l’temps d’la coke.

« C’est là que j’me suis fait pogner pis j’ai eu douze mois à Bordeaux. Mon chum Gilles y avait eu deux ans. Vers la fin, il pouvait sortir les fins-de-semaine, mais où c’est qu’tu voulais qu’il aille ? On t’sacre dehors pour deux jours, sans argent, sans rien, sans place pour seulement coucher; personne pour t’accompagner, pour t’aider un peu. J’sais pas moi, j’ai pas fait beaucoup d’études, mais y m’semble qu’c’est pas humain de traiter un jeune de vingt ans d’même. Qu’est-ce tu veux, Gilles y r’tournait voir ses anciens chums. C’était les seuls qu’il connaissait, les seuls qui l’respectaient, les seuls avec qui il pouvait jaser, vivre un peu, avoir un peu d’fun. Là on lui a demandé d’entrer d’la dope en d’dans. Les gardiens disaient rien. Mais une fois il l’a gardée pour lui. Ça fait que quand y est sorti pour Noël, ils l’ont tiré; la veille de Noël, y a trois jours.

« Moi, ça m’a ben affecté, ça m’a vraiment fait d’quoi. On n’est pas des bandits. Tu vois, les gens vont lire ça dans l’journal : "Un règlement de  compte dans le milieu de la drogue" pis ils vont applaudir, ils vont être contents. "Tant mieux, tant mieux, qu’ils s’entretusent toute entre eux-autres, pis on s’ra ben débarrassés." Mais est-ce qu’on peut se réjouir de la mort de quelqu’un ? Moi, j’ai pleuré, le jour de Noël, sur la mort de Gilles; au moins y avait une personne au monde qui aura pleuré sur sa mort.

« C’est pas que j’avais jamais vu la mort de proche. Non, y a deux ans, j’avais fait un pacte de suicide avec mon chum de c’temps-là, Yvon qu’y s’appelait. On s’était g’lés à mort pis on avait décidé de s’empoisonner aux pilules. Lui, y y est resté, pis pas moi. Pourquoi ? J’sais pas, peut-être que l’Bon Dieu veillait sur moi, mais y aurait pu tout aussi ben veiller sur Yvon avec.

« Moé, c’qui m’a sauvé j’peux dire, c’est d’avoir rencontré un aumônier de prison, le père Jean qui s’appelait. Le pen, c’est l’enfer, tu peux pas t’imaginer. Jamais j’voudrais y retourner. J’te raconte toute c’que j’ai vécu. Mais le père Jean, y m’a sorti de l’enfer. Lui, c’était un vrai; y savait écoutait les gars sans jamais nous juger, jamais. Il savait nous faire espoir en nous-mêmes. Il nous traitait comme des êtres humains, pas comme des animaux, comme des moins que rien. Un jour, y m’a même demandé de servir la messe avec lui ! Hey, tu t’rends tu compte ? Un pourri comme moé ! C’est lui qui m’a dirigé vers l’Aumônerie communautaire quand j’allais sortir du pen. Là, j’ai rencontré Laurent, le coordonateur. J’peux dire que lui pis le père Jean, y  m’ont sauvé la vie. Ils ont été des pères pour moi. C’était toute un milieu de vie l’Aumônerie communautaire. On nous sert à manger, on fêtait les anniversaires, on avait des groupes de discussions; même que le dimanche y’avait de messes, mais personne n’était obligé d’y aller. Comme j’avais pas d’appartement, pas de place où aller, c’est Laurent qui m’a conseillé de retourner voir mes vieux parents pour pas retomber dans mon ancienne gang

« T’sais au Québec, 20% des suicides sont des suicides de jeunes, mais tu comprends quand t’es pus rien, pis qu’t’as pus rien dans le monde, quand tu comptes plus pour personne, quand tu t’lèves le matin, pis qu’tu sais qu’tu sais qu’t’as absolument rien à faire de ta journée, t’as pas d’argent, t’as pas d’job, t’as pas d’famille, quand tu sais qu’t’es t’un être tout-à-fait inutile, quand on n’a plus aucune possibilité d’action dans le monde, on se détruit soi-même, on retourne les armes contre soi-même, pour se venger. Les jeunes, on leur dit de profiter d’la vie, d’avoir du fun, de découvrir le monde, mais après ça on les traite de paresseux, de marginaux, de sans-coeur, de drogués, de délinquants…  j’ai pour mon dire que tous ces phénomènes négatifs de la jeunesse, alcool, drogue, délinquance, violences, quand tu penses que 15% des accidents mortels sur les routes ce sont des jeunes, ben tout ça ce sont des réponses à un monde impersonnel, malade, bureaucratique, qui ne leur attribue aucune place bien à eux.

« J’sais pas quel âge que t’as; t’as p’t-être juste dix ans de plus que moi, mais j’vais dire une affaire : les adultes, ils ont peur des jeunes; j’sais ben, c’est pas nouveau. Ce sont plus des enfants gentils, obéissants et ils les voient comme des rivaux, des menaces; devant eux, ils se rendent compte que c’est eux qui sont rendus vieux. Je l’sais, moé, mes parents ils étaient comme ça : fais-ci, fais-ça, fais pas ci, fais pas ça, c’est surtout pas d’l’amour; rendu à 12-14 ans, ça peut pus marcher d’même. C’est Gilles Vigneault qui a raison: "C’est votre tour de vous laisser parler d’amour." je r’tourne à Lapoc. Peut-être au commencement, je s’rai obligé de me r’mettre sur l’B.S., mais si c’est juste pour quelque temps, ça m’dérange pas. Mais moi, j’voudrais monter que’que chose : une Auberge de Jeunesse, ça pourrait marcher, y en a pas entre Québec pis Rivière-du-loup, ou bien une boutique d’artisanat auto-gérée par des jeunes du coin. Avec toutes les subventions qu’on donne à gauche pis à droite, y’en restera p’tête un peu pour moé. J’veux vraiment r’commencer à neuf. L’année passée, je l’ai passée en prison, pis mon meilleur chum, un vrai chum, y s’est fait tirer.

« J’sais pas comment ça va s’passer à Lapoc. J’espère que mes parents me fermeront pas la porte au nez. Moi, j’ai changé pas mal depuis quinze ans et surtout depuis la mort de Yvon et de Gilles. Peut-être qu’ils ont changé eux-autres avec. Ça s’rait un beau cadeau pour commencer l’année… »