lundi 16 mars 2015

Le crime du dimanche des Rameaux

11

                Laurent Groulx sortit de la Salle communautaire et referma la porte derrière lui. En descendant les quelques marches de l’escalier de ciment, il poussa alors un énorme soupir. Comme il était soulagé ! Le poids qu’il avait eu sur les épaules !! Finalement, il trouvait qu’il s’en bien tiré. Il avait réussi à démontrer aux policiers que la chute du pasteur Saint-Cyr était bien un accident. La tension avait été énorme au moment où ils l’avaient fait venir. Il devait faire attention à chacune de ses réponses, tout en ayant l’air naturel. En même temps qu’il savourait son soulagement, Laurent Groulx ne se sentait pas complètement à l’aise. La policière qui semblait être la responsable, était bien jeune pour l’inquiéter, mais le vieil inspecteur n’était pas un singe à qui on peut apprendre à faire des grimaces. Celui-ci, en le renvoyant, l’avait invité à garder contact avec lui… Oui, c’est ça, il faudra bien que je trouve une occasion pour lui parler de toutes les « aventures » de Sébastien Saint-Cyr, de toutes ses conquêtes : les jumelles Godin, la veuve DeMerriit, Suzanne Guimond la coiffeuse, Florence Anctil, la maîtresse d’école; pis Nancy !! la cerise sur l’sunday ! C’est une belle catin, celle-là … Mais, immédiatement Laurent Groulx se dit que c’était un terrain glissant. S’il commençait la litanie des « conquêtes », il faudrait qu’il parle de Micheline, la femme de Popeye, et là, ça pouvait devenir dangereux.
                Il y avait encore une vingtaine de personnes sur la place de l’église faisant cercle autour de Bertrand Joliat à qui on a du demander de raconter et de reraconter son interrogatoire en long et en large. Laurent Groulx entend celui-ci le héler.
                -Laurent !! Laurent !!
Il s’approche du groupe.
                -Alors qu’est-ce que t’en penses ?
                -Qu’est-ce que vous voulez que j’vous dises ?
                -J’comprends pas pourquoi la police poses toutes ces questions ?
                -Qu’est-ce qui vous ont demandé à vous ?
                -Ils voulaient savoir comment ça c’était passé. Moi, j’ai dit que c’était un accident. Ils voulaient savoir comment ça marche une église. Là-dessus, ils savaient pas grand-chose. Ils m’ont demandé de ce que j’avais fait hier. Ils m’ont demandé si j’avais remarqué quelque chose d’anormal. Mais… y avait rien d’anormal ce matin ? Avez-vous remarqué quelque chose nous autres ?
                -Non, non, mais c’est bizarre, déduit Maurice Besson le quincailler, on dirait qu’ils cherchent quelque chose.
                -Qu’est-ce qu’ils peuvent bien chercher ? Pis y avait d’anormal dans le presbytère non plus. Oh, pis moi, j’ai juste hâte qu’ils s’en aillent tous.
-Qu’est c’est qu’ils font faire asteure ?
Laurent Groulx malgré son désir de savoir ce que vont faire en effet les policiers n’a pas très envie de poursuivre cette discussion.
-En tout cas, j’suis vraiment fatigué. J’rentre chez nous.
Bertrand Joliat remarque : « En tout cas, il faudrait avoir une réunion d’urgence du Conseil de paroisse le plus vite possible.
                -Oui, dès demain matin, il faudrait convoquer les autres : Aline, Gerry, Jean-Jacques, Chantal et Daniel. Je suppose qu’Il faudra communiquer avec le consistoire, pis informer le synode aussi. J’sais pas ce qu’il faut faire dans ces cas-là; c’est jamais arrivé. C’est quoi la suite ? Est-ce qu’on va nous envoyé un intérim ? Je suppose qu’on va nous poser plein de questions.
                -Il faudrait appeler sa famille. Il doit bien avoir un numéro en cas d’urgence.
                -Oui, réponds Laurent Groulx déjà assis dans sa voiture. Si je me souviens bien, c’est ses parents qu’il faut appeler, on sait ben qu’il n’avait pas de femme dans sa vie…
Cette réflexion déclenche quelques ricanements convenus.
-…mais j’sais pas c’est à qui à l’faire. À la police ou à nous autres ?
                Laurent Groulx démarre sa voiture et fait un signe de la main. Il rentre chez lui; il a mal à la tête. Tout le village est en ébullition. Il passe devant une maison aux volets bleus près de la plage qu’il regarde avec des gros yeux. Il a très envie de s’y arrêter et d’aller parler à son neveu, mais sa femme doit être encore là. Elle ne doit partir pour aller trabailler chez Ben que vers 16h30. Il rage. Il dit entre ses dents :
-Non, mais qu’est c’est qu’il lui a pris de venir se promener comme une espèce d’imbécile à l’église ? N’importe qui aurait pu le voir !... Il faudra que je parle à() aussi.
À la maison, sa femme Lorraine a gardé son diner au chaud. Il lui raconte en gros ce qui s’est passé.
-Va donc te reposer maintenant. La journée n’est pas finie.
-Je l’sais. J’espère vraiment qu’ils vont bientôt s’en aller.


Vers 17h00, Laurent Groulx, après une petite sieste durant laquelle il aura davantage réfléchi que dormi,  sortira de chez lui; il reprendra sa voiture et se dirigera vers la maison aux volets bleus, la maison de son neveu, Popeye. Il stationne à côté du gros 4 par 4; un imposant berger allemand aboie au bout de sa laisse.
-Tais-toi, champion !
Laurent Groulx rentre par la porte arrière comme s’il était chez lui. Popeye est devant la télévision.
-Mon oncle ! Enfin ! Qu’est-ce qui… ?
Mais Bertrand Groulx lui coupe abruptement la parole.
-Pose pas d’questions ! C’est pas l’temps. Éteints ça, pis là tu vas m »écouter. Non, mais peux-tu ben m’dire qu’est c’est qui t’est passé par ls tête ? Qu’est c’est qu’il t’as pris de venir te promener comme ça comme un imbécile ?
-Mais, mon oncle, tout le village était là, c’était normal…
-Ouais, pis tout le village peut faire le rapprochement aussi ! T’sais, les gens sont pas fous. Depuis deux semaines que tu vantes partout dans l’village d’avoir mis le pasteur à sa place quand il est venu voir ta femme ! Depuis deux semaines que tu vantes que tu la fait repartir sans demander son reste ! "Pis là, j’y dis que moi j’étais sont mari !" C’est comique, hein ? Les gens vont faire un plus un !
-Penses-tu, mon oncle ?
-Ben, qu’est-ce tu penses ! Maudit qu’t’as pas d’jugeotte des fois !
-De toute façon, j’ai rien fait !
-Ça change rien ! Si quelqu’un s’ouvre la trappe, pis s’ils découvrent que t’étais au presbytère hier soir, on est tous dans un beau pétrin !...
Popeye reste un peu sonné.
-Qu’est c’est qu’on va faire d’abord !
Laurent Groulx regarde son neveu; il s’est un peu calmé.
-Bon, cette après-midi j’ai pris l’temps de réfléchir. Vaut mieux pas prendre de risque. Pour l’instant la police pense que c’est un accident. Il faut qu’ça reste comme ça. Il faut pas qu’ils entendent parler de  ta chicane avec lui, pis des menaces que tu lui a faites. Toi, tu vas parler à Micheline pis tu vas lui dire de tenir ça mort. J’pense pas que la police viendra lui poser des questions, mais si jamais ils arrivent à elle, il faut qu’elle dise que quand le pasteur est venu icitte, y’a pas eu de chicane. Toute c’est bien passé. Oui, t’as dit que c’était toi le mari, mais tu l’as dit parce que c’est la vérité, pas pour provoquer l’autre. As-tu compris ?
-Oui, j’pense; il faut qu’elle dise que toutte s’est bien passé.
-Bon, pis toi, il faut que tu dises la même chose. Si jamais t’as affaire à la police, tu leur diras que t’as fait le fanfaron, mais que c’était juste pour te vanter; qu’il y avait rien de vrai là-dedans.
-Mais pourquoi  pas juste dire, qu’y s’est passé ? Qu’y est jamais venu chez nous ?
-Réfléchis donc, Lucien ! Tout le monde le sait qu’y venu chez vous; si tu racontes un mensonge, ça sera pire !
-OK, OK.
Quand son oncle l’appelait par son vrai nom, c’est sûr qu’il n’était pas de bonne humeur.
-Pis, il faut jamais dire qu’on était là samedi soir. Si quelqu’un te pose une question ou te dit quelque chose, tu dis que tu sais rien, que t’étais chez vous à regarder la partie de hockey.
-OK, j’ai compris, mon oncle.

-Bon, bon; j’pense que tout va bien aller. Moi, il faut maintenant que j’aille parler à Raymond pour qu’il dise la même chose.

lundi 9 mars 2015

Le crime du dimanche des Rameaux
10

Le deuxième témoin que Roxanne fait entrer dans la salle communautaire est Laurent Groulx.
-C’est un accident j’vous dis.
-Prenez le temps de vous asseoir, monsieur Groulx, et dites-nous ce qui vous fait dire ça ?
-Quand je suis venu au presbytère avec monsieur Joliat, la porte était barrée. On a sonné, une fois deux fois, pas de réponse. Moi j’ai la clé. Alors j’ai ouvert la porte. Dedans, on a encore appelé le pasteur, mais personne n’a répondu. Ça s’comprend, il était tombé en bas de l’escalier dans le sous-sol, pis il était inconscient. J’ai demandé à Bertrand d’appeler vite vite l’ambulance… C’était terrible à voir !
-Vous dites que vous avez sorti vos clés; comme ça la porte était verrouillée ?
-Oui, c’est ça que j’vous ai dit. On a essayé d’ouvrir la porte Bertrand pis moi, mais c’était barré.
-La porte d’en avant était barrée, mais ça ne veut pas dire que celle d’en arrière l’était aussi.
-…Euh, c’est vrai, j’avais pas pensé à ça, mais pour moi c’est quand même un accident.
-Dites-moi, monsieur Groulx, est-ce que quelqu’un d’autre que vous a la clé du presbytère ?
-…C’est important ?
-Je ne sais pas. Sans doute que non, mais je demande comme ça.
-Ben… heu, Raymond, c’est le concierge, lui aussi a des clés mais ça change rien. Il fait son travail… mais vous savez, il ne faut pas trop lui en demander. C’est un bon gars, mais il est un peu « lent », mettons. Il n’a rien à voir là-dedans.
-C’est très possible; alors, quand vous avez ouvert la porte de presbytère, vous avez appelé le pasteur Saint-Cyr ?
-Oui, mais il pouvait pas répondre; il était tombé dans l’escalier.
-Quel est votre rôle dans l’église monsieur Groulx ? demande Paul d’en arrière.
Monsieur Groulx se retourne sur sa chaise et toise Paul comme s’il le voyait pour la première fois : «Moi ? Je suis le président du Conseil de paroisse.
-Qu’est-ce que ça fait un conseil de paroisse ?
-Le Conseil ? Ben, le conseil, c’est comme le bureau d’administration; on s’occupe des finances, des bâtiments, des événements spéciaux… les baptêmes, les mariages, les funérailles; il faut régler les problèmes quand ils arrivent.
-Il y a combien de membres ? Paul se déplace pour s’asseoir en face de lui.
-On est six membres; il y a un trésorier, un secrétaire, pis moi je suis le président, depuis maintenant treize ans.
-Pis vous, vous êtes le président; c’est un rôle important !
-Important ! Mettez-en ! Il faut voir à tout !
-Je suppose que le pasteur siège sur le conseil.
-Évidemment ! Ensemble on gère les affaires de l’église.
-Ça fait combien de temps que vous êtes président du conseil, monsieur Groulx ?
-Ça fait quatorze ans, pis avant ça j’ai été conseiller pendant six ans.
-Donc, monsieur Groulx, moi je ne connais pas bien ça alors vous allez m’aider
à comprendre. Vous êtes arrivé à l’église ce matin comme d’habitude, comme tous les dimanches matin… C’est ça ?
-Oui, c’est ça.
-Pis là, les gens arrivaient les uns après les autres pour la messe; à quelle heure elle est la messe ?
-Dans une église protestante, on dit pas une « messe », on dit plutôt un « culte » ou encore célébration.
-Un « culte » ? Bon ben, j’aurais appris quelque chose aujourd’hui, merci. Donc à quelle heure elle est le « culte » à l’église de Noyan ?
-À dix heures et demie.
-Donc les gens arrivaient, pis on était rendu proche dix heures et demie, mais le pasteur ne se montrait pas. Jusque là je ne me trompe pas ?
-Non, non c’est ça.
-Alors en votre qualité de président du conseil vous avez décidé d’aller sonner à la porte du presbytère.
-Oui, c’est ça que j’ai dit.
-Dites-moi une chose monsieur Groulx. Vous connaissez pas mal tout le monde dans la paroisse pis vous devez connaître leurs habitudes : est-ce qu’il y quelque chose qui vous a semblé bizarre ou différent ce matin ? Par exemple, est-ce qu’il y avait plus de monde, ou moins de monde que d’habitude ?
-Non, j’ai rien remarqué.
-Ça peut être juste un détail, comme une personne qui serait arrivé plus tôt que d’habitude ou quelqu’un qui vous a semblé un peu nerveux ? Prenez votre temps pour y penser.
-Non, non, j’ai rien vu d’anormal.
-Par exemple, tout à l’heure quand je suis arrivé, il y avait toute une foule autour de l’église. Auriez-vous vu ou entendu quelque chose qui vous aurez surpris ?
-Non, non, les gens parlaient de l’accident. Pis moi, j’avais autre chose à faire que d’écouter les gens.
-Ou mettons quelqu’un que vous auriez vu et qui n’aurait pas du être là ?
-Non, j’vous dis, j’ai pas fait attention pis tout était normal.
-Très bien… Juste en passant comme ça, monsieur Groulx, qu’est-ce que vous avez-fait hier, mettons vers l’heure du souper ?
-Moi ? L’après-midi, je suis allé jouer au golf à Notre-Dame-de-la-Croix, pis ensuite je suis rentré chez nous !
Roxanne reprend le déroulement de la matinée.
-Monsieur Groulx, je voudrais revenir à votre entrée dans le presbytère. Je crois que vous étiez avec monsieur Bertrand Joliat qui un membre du conseil. Pourquoi lui ?
-Ben, comme vous avez dit, c’est un conseiller; pis les autres étaient occupés. Aline Auclair, la trésorière, était là, mais comme c’est une femme, vous comprenez… J’ai préféré demander à Bertrand.
-C’est vous qui lui avez demandé de vous accompagner; pourquoi donc ?
-Ben, euh, c’est normal; je ne voulais pas y aller tout seul; je voulais un témoin en cas qu’il y aurait eu quelque chose, pis finalement j’ai bien fait après ce qui s’est passé.
-Oui, en effet c’est plus prudent. Et selon vos dires, une fois à l’intérieur, vous avez appelé, sans réponse, vous n’avez rien vu dans le salon ni dans la cuisine et vous avez vu le corps de Sébastien Saint-Cyr étendu inerte en bas de l’escalier du sous-sol ?
-C’est exactement ça !
-Et ni vous ni monsieur Joliat vous avez touché à quoique ce soit dans le presbytère ?
-Ben non, bien sûr que non !
-Alors finalement, vous avez dit à monsieur Joliat d’aller appeler le 911 tandis que vous restiez près du corps du pasteur, c’est ça ?
-Oui, c’est ça; je n’me sentais pas capable de le laisser tout seul. Alors j’ai dit à Bertrand : "C’t épouvantable ! Le pasteur St-Cyr est tombé en bas des escaliers. Vite va demander à quelqu’un d’appeler le 911, moi je vais rester ici." Pis j’suis resté jusqu’à ce que les ambulanciers arrivent. Quand ils l’ont vu, ils m’ont demandé de sortir et d’empêcher les gens d’entrer. Après ça, la police est arrivée; pis plus tard, je les ai vus sortir la civière. C’est vraiment épouvantable...
-Merci beaucoup, monsieur Groulx, dit Paul en lui serrant la main. Ce que vous nous avez dit va nous être très très utile, ça va beaucoup nous aider. Et je vous félicite pour votre travail. Bien sûr, je vous demande de ne pas vous éloigner trop dans les jours qui viennent, on aura probablement encore besoin de vous.
-OK, si vous voulez.
Au moment où Laurent Groulx met la main sur la porte, Paul l’interpelle :
-Oh ! Juste une dernière question monsieur Groulx : pensez-vous que quelqu’un dans la paroisse aurait pu en vouloir au pasteur pour une raison ou pour une autre ?
-Ben non, pantoute; tout le monde s’entendait bien avec lui.
-Merci; à bientôt.
Il sort.

Paul et Roxanne se regardent.
-Il a menti.
-Oui, je sais, pas en tout mais en bonne partie.
-Il a quelque chose à cacher.
-Viens, on va aller casser la croûte; je commence à avoir faim… quelle heure il est ? Presque deux heures déjà !
-Il faudrait aussi envoyer les autres se restaurer aussi.

-C’est vrai.

lundi 2 mars 2015

Le crime du dimanche des Rameaux

9

Pendant quelques instants, Paul fait rouler dans ses doigts les petits et très fins éclats de bois brillants. Il les approche de ses yeux.
« Qu’est-ce que c’est ?
-Je t’explique. Quand je suis arrivée, les paramédics étaient déjà là et essayaient de ranimer le blessé; il était gravement blessé. Il était étendu dans la flaque de sang que tu vois en bas de l’escalier et en plus sa guitare gisait à côté de lui toute brisée, à peu près comme tu la vois maintenant, même si les ambulanciers l’ont déplacée pour avoir plus d’espace. On pouvait facilement croire qu’il était tombé avec sa guitare, par exemple en trébuchant en haut de l’escalier, et qu’elle s’était cassée dans sa chute. Mais ça, ce que tu tiens là, ce sont des éclats de bois de la caisse de résonnance de la guitare, qui sont en haut de l’escalier. Ils sont comme dissimulés dans le tapis. Ce n’est qu’en remontant d’en bas que j’ai pu les voir dans le bourres du tapis, quand j’ai eu les yeux au même niveau que le sol.
-Ce qui veut dire ?
-Ce qui veut dire, dit Roxanne en se relevant et en montrant successivement le haut et la bas de l’escalier, que quelqu’un a frappé la guitare sur poteau de la rampe – tu vois, on voit petite une petite marque dans le bois – dans le but de la briser puis cette personne l’a jetée en bas dans le sous-sol; ce qui veut dire que cette personne a jeté la guitare en bas de l’escalier probablement après l’avoir poussé, lui.
-Ça se tient…
Le père et la fille restent silencieux quelques instants.
« Qu’est-ce que tu as trouvé d’autre ?
-Il y a eu un témoin !...
-Un témoin ?!
-Oui, un petit chat…
-Un petit chat ?!...
Roxanne est partie déjà dans la cuisine chercher le chaton de Sébastien Saint-Cyr. Repu, il se laisse prendre et se met même à ronronner. Roxanne le présente à son père avec un petit sourire moqueur.
« Je te présente Témoin.
-Et bien, à moins d’apprendre le langage des chats, ce n’est pas ton « Témoin » qui va nous éclairer beaucoup.
-Attends, il y a autre chose.
Roxanne redevient sérieuse. Toujours avec le chaton dans les mains, elle descend au sous-sol en faisant signe à Paul de la suivre.
-Regarde sur le lutrin… Il était en train de composer une chanson pour une certaine Nancy, sa blonde ? sa fille ? une amie ? une « Nancy » qui n’existe pas ? Toujours est-il que c’était hier tout juste après souper. Il était en bas en train de composer et on a sonné à la porte; il est monté en gardant sa guitare à la main pour aller répondre. Là il y a eu discussion peut-être même altercation et « on » lui a pris sa guitare et « on » l’a frappée sur le poteau de la rampe, peut-être a-t-il cherché à s’interposer; puis « on » l’a poussé dans l’escalier et « on » a jeté la guitare en bas. Enfin, ce ou ces visiteurs sont repartis et l’ont laissé tout seul.
-Ça se tient, mais tu vas peut-être un peu vite, Roxanne. Il faut commencer par interroger les témoins…
-Mais il n’y a pas de témoins !
-Il faut interroger ceux qui l’ont trouvé ce matin.
-Ça va nous prendre un centre de crise.
-Oui… Et il faut aussi chercher ce qui pourrait nous mettre sur une piste. Paul pointe vers le bureau : « Il prendre faut son ordinateur et son téléphone cellulaire et les apporter à Yannick pour qu’il en fasse l’examen. Il y a peut-être aussi un agenda dans ses affaires où il notait ses rendez-vous. »
-Je vais trouver un endroit pour les interrogatoires.
-Bien, et moi je m’occupe de ramasser les appareils.
Pendant que Roxanne remonte les escaliers, Paul regarde l’ordinateur : il est sur le mode « Veille ». Il sort une paire de gants en plastique de sa poche et les enfile. Il éteint le portable, le ferme et le débranche. Il prend aussi le cellulaire sur le bureau. Il cherche ça et là pendant quelques instants, mais ne trouve rien d’autre d’intéressant; puis, il fait quelques pas dans le sous-sol. Machinalement, il vérifie la porte : elle est verrouillée de l’intérieur. En haut de l’escalier, il vérifie aussi la porte arrière : elle est aussi verrouillée de l’intérieur.
Il sort et demande à l’agent Turgeon de lui apporter une valise à récupération. Il y place l’ordinateur et le téléphone. Se dirigeant vers sa voiture pour aller y déposer la valise, il voit sa fille négocier avec un homme qui a l’air assez agité. Bien des gens sont partis, mais d’autres arrivent et repartent, si bien qu’il y en a toujours une vingtaine autour des lieux. Roxanne s’approche de lui.
« Les interrogatoires peuvent avoir lieu dans la salle communautaire.
-Bien.
-Il y a deux personnes qui sont entrés dans le presbytère et ont trouvé le pasteur. Je crois qu’on devrait commencer par monsieur Bertrand Joliat.
La salle communautaire de l’autre côté de l’église; de face, le presbytère est à droite et la salle à gauche. Elle sert surtout pour la fête du village en juillet, aux danses du samedi soir, aux rencontres du Club de cartes, aux soupers-spaghetti de financement. Il y a deux machines distributrices, un comptoir mobile, des hauts parleurs. Des chaises et des tables pliées sont empilées le long des murs. Tout l’arrière de la salle est occupé par une estrade. Trois chaises ont été disposées en demi-cercle dans un coin.
Monsieur Joliat entre un peu beaucoup intimidé.
-Assoyez-vous, dit Roxanne qui s’assoit en face lui. Paul reste debout et va se placer hors du champ de vision de monsieur. Je m’appelle Roxanne Quesnel-Dumont, officière de la Sureté du Québec, et voici l’inspecteur Paul. Nous aimerions vous poser quelques questions sur ce qui s’est passé ce matin. On veut juste essayer de bien comprendre le déroulement des événements. Ça va ?
-Oui, oui…
-Racontez-nous ce que vous savez.
-Et bien, c’est simple. Ce matin quand je suis arrivé à l’église…
-C’était vers quelle heure ?
-Vers 10h20 à peu près, le culte commence à 10h30.
-C’est bon, vous pouvez continuer.
-Bon, quand je suis arrivé avec ma femme, le pasteur Saint-Cyr n’était pas encore dans l’église. C’est assez spécial parce que d’habitude il arrive toujours à l’avance. Personne ne savait pourquoi. Tout le monde se posait des questions. Pis là, vers 10h30, Laurent, j’veux dire Laurent Groulx, c’est le président du Conseil de paroisse, pis moi j’suis un conseiller. Alors il me dit qu’il faut aller voir et il me dit de venir avec lui. J’ai dit oui, y’avait vraiment quelque chose qui marchait pas. On est allés au presbytère, pis là Laurent a sonné. Il a cogné aussi. Comme personne ne répondait, il a sorti sa clé et ouvert la porte…
-Laurent Groulx  a la clé du presbytère ? demande abruptement Paul
Bertrand Joliat se retourne un peu décontenancé.
-Ben oui, c’est normal. C’est lui le président du Conseil. Il a la clé de l’église aussi.
-Est-ce que quelqu’un d’autre a les clés ?
-Ben oui, Raymond, Raymond Besson.
-Et pourquoi ?
-C’est lui qui s’occupe de l’église, c’est l’homme d’entretien. Il est très fiable.
Roxanne intervient : « Qu’est-ce que vous avez fait une fois dans le presbytère ?
-Laurent a crié pour appeler le pasteur… On entendait rien. Pis toute de suite on l’a vu en bas de l’escalier tout affalé sur le plancher du sous-sol. On est vite descendu, mais on n’a pas voulu le toucher. On était sous l’choc… Je suis encore sous l’choc !...
-Et ensuite ? Qui a appelé les secours ?
-On était comme figés. Là, Laurent m’a dit que lui allait rester avec lui pis d’aller demander à quelqu’un d’appeler l’ambulance… J’suis sorti à l’épouvante, pis j’ai dit qu’il fallait appeler une ambulance.
-Qui a téléphoné au 911 ?
-C’est le jeune Odette Cusson, elle a toujours son téléphone cellulaire avec elle. Là tout le monde s’est mis à poser des questions, à s’agiter, à crier, même à brailler. Tout le monde me demandait ce qui s’était passé, mais moi j’pouvais juste dire c’que j’avais vu : le pasteur en bas de l’escalier du sous-sol dans une mare de sang. J’ai dû répéter ça au moins vingt fois. Quand les ambulanciers sont arrivés, j’étais encore de raconter. Ils nous ont demandé où aller pis moi je les ai amenés au presbytère. Là, ils m’ont dit empêcher le monde d’entrer, mais la police est arrivée tout de suite après.
-Merci beaucoup monsieur Joliat de votre collaboration. Ça nous est très utile. Vous pouvez rentrer chez vous et aller vous reposer. Je vous demande seulement de ne pas quitter le village ces prochains jours; on aura peut-être encore besoin de vous.
Monsieur Joliat se lève et se dirige vers la porte.
Soudain, Roxanne l’interpelle : « Dites-moi, monsieur Joliat, une dernière question : connaissez-vous Nancy ? »

-Nancy Fournier ? Bien sûr ! Tout le monde la connaît, c’est la secrétaire de la municipalité. Elle était même là ce matin.

lundi 23 février 2015

Le crime du dimanche des Rameaux

8

Nancy Fournier ne pouvait pas croire ce qui venait de se passer : Sébastien, son Sébastien, avait eu un grave accident !
Non, ça n’se peut pas, ça n’se peut pas; qu’est-ce qui a bien pu se passer ? J’espère qu’il n’est pas mort. Si les ambulanciers l’ont amené, c’est bon signe; au moins, la police n’a pas fait venir la morgue…
Tout en conduisant, ses pensées se bousculent dans sa tête. À travers ses larmes, ravalant ses sanglots, elle essaye de suivre la route sinueuse. Sa conduite est un peu erratique, elle ne peut pas conduire trop vite; l’ambulance l’a facilement distancée. Tout est brouillé, tout est confus, tout est flou.
Qu’est-ce qui a bien pu se passer ? J’espère que c’est un accident; ils ont pas pu faire ça, c’est impossible. Ils ont pas pu faire ça. Dans quel était est-il ?
Nancy fournier était une fille de Noyan. Elle avait grandi dans le rang des Dardelle sur une ferme. Son père habitait à l’origine sur un autre rang, mais comme il était le troisième fils, il n’y avait plus de place pour lui sur la terre familiale. Il avait épousé une fille Dardelle et le couple s’était installé avec les beaux-parents. Le beau-père avait eu trois enfants mais les fils n’avaient pas voulu prendre la relève, ainsi ce sont les parents de Nancy qui avaient hérité de la ferme. Nancy avait quatre frères et sœurs; sa sœur ainée Louison habitait encore à Noyan. Son père était mort depuis peu et sa mère vivait avec sa sœur ainée au village. L’un des ses frères avait essayé de reprendre la ferme mais l’époque des fermes familiales était terminée et il s’était recyclé dans l’élevage des moutons. Nancy se souvenait de son enfance sur la ferme; ce n’était pas la misère, mais les temps étaient durs.
Comme elle était bonne élève à l’école, ses professeures l’avaient encouragée à poursuivre ses études le plus possible. Elle avait fait son secondaire à Papineauville, et avait bien réussi. Puis elle avait fait un DEC en administration au CEGEP de Gatineau. Là elle aurait pu choisir de rester en ville, et d’y faire sa vie, mais elle savait qu’elle regretterait ses ciels et ses silences, ses collines et ses rivières, les nuits étoilées et les bruits des animaux sauvages. Elle savait que le poste de secrétaire municipale allait bientôt ouvrir. La vieille madame Groulx arrivait à soixante-quinze ans et, personne ne voulait la jeter dehors, mais il était temps pour elle de prendre sa retraite. Elle avait alors fait une mineure en secrétariat juridique à l’UQUO (Université du Québec en Outaouais) et avait obtenu le poste sans compétition. Depuis quatre ans elle occupait ce poste stratégique. Il lui avait fallu quasiment partir de zéro et tout organiser. Les dossiers de la municipalité étaient dans un tels fouillis; beaucoup de documents, mais les papiers officiels étaient empilés dans des classeurs, dans des boites, sans ordre et sans classement. L’année 1953 succédait à 1974; 2001 précédait 1967 qui était d’ailleurs répartie et au moins trois boites différentes. Les rapports des séances étaient dans le même paquet que les bons d’achats de papeterie. Les contrats d’asphaltage côtoyaient les directives ministérielles. Et il fallait tout numériser et informatiser. Ses journées étaient bien remplies. En plus d’essayer de mettre de l’ordre dans les archives, Nancy devait gérer le quotidien, répondre aux demandes de permis de construction et de rénovation, aux demandes de commerciaux , faire les procès-verbaux des séances du Conseil, envoyer et gérer les comptes taxes, de même que de régler nombre de petits et de grands problèmes de clôtures entre voisins; c’est elle qui rédigeait les contrats de déneigement ou les travaux de voiries, qui recevait la correspondance du  ministère des Affaires municipales. Cette année avec l’annonce de la fermeture des centres régionaux de développement, le monde des élus locaux était en pleine ébullition.
Pendant deux ans elle avait vécu avec un ami d’enfance, Popeye, (il avait reçu ce surnom à l’école à cause de ses gros bras poilus et ça lui était resté) avec qui elle était sortie en quelques occasions à l’adolescence, notamment à la danse de la fête du village le 21 juillet, et avec qui elle avait vécu ses premières expériences sexuelles dans une tente dans le bois. Ce n’était pas le grand amour, ils n’avaient pas le même caractère, mais bon, ils arrivaient à se faire une petite routine de vie. Cependant, un jour son homme s’était bagarré au travail sur le chantier de la nouvelle route 348 et on l’avait renvoyé. Le syndicat avait bien essayé de le défendre, mais il était dans son tort et le syndicat n’avait rien pu faire : il avait perdu son emploi. Il avait alors commencé à changer, laissant voir sa vraie nature. Il en voulait à tout le monde, au gouvernement, aux patrons, au syndicat, à ses voisins, même à ses amis. Il n’y avait que son oncle Laurent qui arrivait à le résonner. Il était devenu amer, acerbe, puis colérique. Et surtout il était devenu jaloux au possible et en particulier jaloux du travail de Nancy qu’il ne cessait de dénigrer, déjà que Nancy ne recevait habituellement de lui aucun compliment ni revalorisation. Elle avait passé par-dessus les cris et les disputes; elle avait peu protesté quand il la menaçait, la poussait ou la bousculait. Mais quand il avait commencé à s’en prendre à elle physiquement, il lui avait empoigné le cou et lui avait donné une paire de gifles bien senties, elle l’avait quittée. Elle avait pris ses affaires et avait déménagé dans une petite maison qu’elle avait achetée sur le bord du lac Raquette, à l’opposé au village et elle y avait la paix. Quand ils se croisaient on village, tous deux faisaient comme si de rien n’était. Depuis, il s’était remis en ménage avec Micheline. Pauvre elle ! Je la plains.
Nancy n’était pas de ceux qui fréquentaient l’église; ça ne lui disait rien. Ses parents étaient un couple mixte, son père catholique et sa mère protestante, et ils avaient pris la décision de laisser les enfants choisir, si bien que les enfants n’avaient rien choisi. Elle n’avait jamais été baptisée, ni ses frères et sœurs.
Le départ de l’ancien pasteur monsieur Doyon et l’arrivée de Sébastien Saint-Cyr, le nouveau, l’année dernière, avait été pour elle un événement totalement insignifiant. Elle l’avait croisé, le gens avait jasé, et elle faisait son travail sans s’y intéresser.
Or, un jour Sébastien Saint-Cyr était venu se présenter aux bureaux de la municipalité, tout simplement. Il faisait son tour. Il avait visité l’école, la bibliothèque, le bureau de poste, les deux épiceries, la quincaillerie. Il était même allé chez Ben. Nancy se souvenait très bien de leur première rencontre.
-Bonjour. Comme vous devez les savoir, je suis nouveau ici, je suis un gars de la ville, j’apprends à connaître ce nouveau milieu, ce beau village. Je m’occupe l’été aussi de l’église de Brookhill. Qu’est-ce je dois savoir ? Y a-t-il un livre qui raconte l’histoire de Noyan ? Une description de l’ancienne église et de l’ancien presbytère pour me donner une meilleure idée.
 Nancy avait été étonnée de son entregent, de sa gentillesse, de ses manières, de sa façon de s’exprimer qui tranchait avec celle de Noyannais. Ils avaient finalement jasé presque une heure. Il lui avait serré la main en la remerciant chaleureusement.
Quelques mois plus tard, en octobre, il était revenu parce qu’il cherchait un rang qui ne figurait pas sur la carte qu’il avait. Sans trop y réfléchir, elle lui avait proposé de faire un tour de village, et lui, sans trop hésiter, avait accepté. Ils s’étaient donné rendez-vous pour le samedi suivant. Ils avaient pris sa voiture à elle; c’était une belle journée de début d’automne, les boisés commençaient à se colorer. Il avait pris son appareil de photo : rang Dardelle, chemin Groulx, chemin des Vallons, chemin Vinoy, route de Chêneville… Il lui avait fait traverser les six ponts qui passent au-dessus de la Petite Rouge, ce qui l’avait beaucoup amusé.
Le soir, il voulait la remercier et il l’avait invitée au restaurant, mais il avait encore du travail pour terminer son culte de lendemain; elle avait accepté son rendez-vous pour le vendredi soir.
Ce premier rendez-vous avait eu lieu dans un restaurant de Montebello; ils étaient venus chacun de leur côté, pour éviter les racontars. Nancy se souvenait de la charmante soirée qu’il lui avait fait passer. Un bon repas… elle ne se souvenait pas de la dernière fois qu’elle avait si bien manger; un bon vin… elle ne se souvenait pas non plus de la dernière fois qu’elle avait pris du vin; ça datait peut-être de ses années de CEGEP. Et il avait le sens de l’humour ! Et il était assez perspicace pour vitre percevoir les petits travers des gens… qu’il imitait de façon géniale. Elle ne se souvenait pas de la dernière où elle avait ri comme ça ! Il lui avait parlé de ses voyages au Mexique, au Brésil, en France, son stage en Suisse, à Genève aux bureaux du Conseil Œcuménique des Églises. Sébastien ne faisait pas prêchi-prêcha, il parlait comme quelqu’un de normal, il essayait de ne pas juger, de ne pas faire la morale, d’accepter les gens comme ils sont. Il est gentil avec les gens. Elle découvrait que le travail de pasteur n’était pas ennuyeux, il fallait aimer les gens, les comprendre, leur apporter du réconfort; il fallait désirer faire le bien, et il y a tellement de gens blessés dans les églises. Sur certains points, son travail ressemblait un peu au sien : écouter les gens, leur venir en aide, les comprendre.
-Dimanche je viendrai à l’église, lui avait-elle dit en le regardant droit dans les yeux.
« Ça me va, avait-il simplement répondu après un moment.
Et elle y était allée; et elle avait aimait ça.
Et depuis elle y allait, pas tous les dimanches, mais de temps en temps. Pourquoi pas ? Elle appréciait beaucoup sa façon dynamique et naturelle d’animer les cultes; il souriait tout le temps. Elle aimait le voir raconter des histoires aux enfants, c’était presque magique. Tout le monde écoutait.
À Noël, il était parti passer quelques jours chez ses parents à Laval et Nancy s’était ennuyée à mourir même au milieu de sa parenté. Comme il lui manquait. Sans lui, les fêtes n’avaient pas eu la même saveur. Elle avait alors réservé un séjour d’une nuit à l’hôtel Le Manoir de Montebello, le plus chic entre Montréal et Ottawa. Et quand il était revenu elle lui avait remis un cadeau symbolique pour « soirée avec une amie ». Ils avaient fait l’amour avec énormément tendresse; c’était si doux, presque trop. Depuis leur relation, qu’ils essayaient de garder secrète, avait fleuri. Ils s’aimaient.
Nancy arrive à Buckingham. Enfin. L’ambulance a disparu depuis longtemps mais elle connaît le chemin de l’hôpital; d’ailleurs il n’y a qu’à suivre les indications. Elle stationne la voiture. En franchissant les portes elle se dit c’est que c’est dans cet hôpital qu’elle est née.
Et que c’est là qu’elle va veiller son amoureux mourant.
Elle va s’enquérir aux informations.
-Êtes-vous de la famille ?
Pendant une seconde, elle hésite.

« Non, je suis une amie. »

lundi 16 février 2015

Le crime du dimanche des Rameaux

7

Paul Quesnel savait que sa fille ne l’aurait pas appelé pour rien... En fermant son téléphone il se dit que le ménage autour de la maison ne se fera pas aujourd’hui. Même si l’hiver est terminé depuis presqu’un mois, ce n’est pas aujourd’hui qu’il va ramasser les branches cassées, passer le râteau, bruler les feuilles mortes de l’automne dernier, tondre le gazon pour la première fois, ni retourner la terre de son potager et planter les radis et les carottes. Dommage, ça lui aurait fait du bien de prendre un peu de grand air de même que de faire de l’exercice. Non pas qu’il ne se sent pas en forme, les policiers se doivent de rester en bonne forme physique, mais il travaille beaucoup assis, en tout cas plus qu’avant, et aussi il y a l’âge qui fait son œuvre. Il ne peut plus courir aussi qu’il y a quelque années, et bien moins longtemps aussi. Il sait qu’il a un petit bedon qu’il n’avait pas il y a quelques années. Et puis il y a cette ancienne blessure à la cheville qui l’incommode. Un soir, une dizaine d’années après le début de sa carrière, il avait du poursuivre avec un collègue, deux revendeurs de drogue. Ils s’étaient enfuis dans une fourrière de voitures. En sautant par-dessus la barrière en grillagée, il était mal retombé et s’était étiré le tendon d’Achille gauche. Il avait eu la jambe dans le plâtre pendant six semaines et avec de la physiothérapie sa blessure avait bien guérie. Mais voilà que son corps est moins souple qu’avant et parfois quand il marchait plus que d’habitude, les jours d’humidité, sa cheville lui tire un peu. Heureusement il n’a aucun mal de dos. Il sait que son corps est encore vigoureux, ses muscles encore saillants. Il aime bien faire un peu de levée de poids et de musculation dans la petite sale d’entraînement du poste de la SQ.
Depuis son divorce, il y a quinze ans, il s’était contenté de regarder les jolies femmes de loin. Il avait eu quelques aventures, mais ça le mettait mal à l’aise chaque fois. Ses enfants auraient bien voulu le remarier. Une fois ils avaient organisé un rendez-vous « secret ». Roxanne avait invité une amie pour une après-midi, elle devait avoir treize ans, et au moment où sa mère, elle aussi divorcée, était venue la chercher, les quatre enfants avaient disparu. Paul et la mère en avaient bien ri. Ils avaient passé un bon moment, ils s’étaient même revus, mais ça n’avait pas cliqué. Paul savait qu’il était encore capable d’avoir de désirs, sa libido n’était pas en panne, mais bon, quelle femme pouvait se sentir attirée par un chef de police dans la cinquantaire ?
-Et puis, il faudrait vraiment que je boive moins de café.
Il vide sa tasse dans l’évier et va s’habiller. Il ne se met pas en uniforme, car il veut que Roxanne garde le contrôle - il se doute bien que s’il met son uniforme, automatiquement tout le monde va s’adresser à lui plutôt qu’à elle - mais prend tout de même sa casquette et bien sûr son insigne. « Paul Quesnel, enquêteur ». Il sourit toujours de guingois en voyant son nom. Ses collègues l’ont longtemps taquiné sur ses initiales « P.Q. », comme dans « Parti québécois »… pour lequel il n’a jamais voté et pour lequel il ne votera jamais. Il n’est pas royaliste ni fédéraliste d’un océan à l’autre, mais quand même vouloir séparer le Canada, c’est un peu trop fort pour lui. Selon lui, la résistance sera grande dans la région en cas de « séparation » du Québec; bien des gens de demanderaient immédiatement le rattachement de l’Outaouais à l’Ontario voisine. Comme il n’aime aucun des autres partis politiques actuels, il est un peu embêté.
Il sort la voiture de l’allée et prend la route 327. Il écoute une valse de Chostakovitch. Depuis le temps qu’il travaille dans la région il en connaît tous les coins. Il n’a jamais eu besoin de GPS. Il y en a un dans chacune des voitures balisées; les jeunes ne jurent que par ça aujourd’hui, mais lui ne l’a jamais allumé. Juste le temps que ça prend de le programmer et d’attendre le choix de routes, il est déjà rendu à destination. Il adore rouler dans ces paysages des Basses-Laurentides tout en vallons et en collines en palier aux routes élégamment sinueuses. On voit rapidement que la végétation change, dès que l’on quitte la vallée de l’Outaouais comme tel, la forêt devient plus dense, plus touffue. On imagine facilement toute la vie sauvage qui peut s’y cacher.
Noyan, Noyan… C’est un petit village qui s’étend autour d’une fourche de deux routes et sur trois petites collines en succession. Il y a une église, oui c’est ça, au centre du village. Je n’avais pas remarqué le presbytère. Comment est-ce ? Oui, on arrive par l’ouest, à droite il y a un petit lac, le Lac Paquette, quelque chose comme ça, à gauche une station-service, où est-elle située avant ? puis en montant, il y a le cimetière, la salle communautaire, l’église, le presbytère, l’école et les bureaux municipaux et le garage municipal. À quelque part, il y a un terrain de jeu. Un peu plus loin il y a une sorte de resto-bar miteux, je crois. Rien de vraiment original. Pas beaucoup de bâtiments d’époque. Beaucoup de maisons en bois des origines ont brulé ou ont été démolies...
                Ah là je me souviens ! Il y a une quinzaine d’années il y a avait eu toute une série d’incendies sur le même chemin, le chemin Groulx, qui s’en va vers Brookhill; sept ou huit maisons avaient brulées la même nuit, des incendies criminels, c’était évident. Il y avait eu un mort je crois, un homme âgé si je me souviens bien, qui n’avait pas pu sortir assez vite de sa maison. Pour la plupart, c’était des chalets ou des maisons d’été inoccupées à ce moment-là. On n’avait jamais attrapé l’incendiaire; je suis sûr que bien des gens savaient ou du moins se doutaient de qui il pouvait s’agir, mais personne n’avait été dénoncé, et personne n’avait été accusé.
Roxanne ne lui avait pas dit grand-chose.
-Viens, il y a eu un drôle d’accident à Noyan et je voudrais que tu viennes voir.
Il s’était abstenu de lui dire qu’il aurait bien voulu profiter de sa journée de congé pour nettoyer le terrain. Il ressentait un mélange de joie et de fierté. Il arrive au village; une dernière courbe et il voit les premières maisons.
-La station service n’est pas près du lac mais  à l’entrée du village. En face, on a aménagé une petite halte. C’est vrai en hiver les gens patinent sur le lac. Et le lac s’appelle le « Lac Raquette ».
Paul ralentit; il observe tout ces gens qui vont et viennent dans tous les sens. Des petits groupes se sont formés et ça discute ferme. Il doit se stationner plus loin et il se fraye un chemin dans la foule. Le cordon de sécurité et dressé. Il voit Turgeon qui, avec Vaillancourt et Turbide arrivés dans la deuxième voiture, essaye de calmer tout le monde. Il déambule tranquillement écoutant les bribes de conversations qui lui parviennent.
-…une histoire épouvantable !
-Le pauvre pasteur Saint-Cyr… Dans quel état on l’a ramassé !
-Il est vraiment mal tombé. Pis en plus rester comme ça toute la nuit, c’est assez épouvantable !
-C’est vraiment un accident bête comme ça s’peut pas.
-En tout cas, ça a donné tout un choc aux jumelles Godin !
-Mets-en ! Leur « Don Juan » d’une nuit !...
-C’est sans compter les autres…
-Où est Roxanne ? demande Paul à Turgeon.
-Bonjour inspecteur. À l’intérieur.
Les policiers savaient bien qu’ils étaient père et fille. Au début, certains d’entre eux, pour ne pas dire tous, leur avaient jeté quelques regards interrogateurs, soupçonneux, ne sachant pas trop ce que cela augurait. Mais rapidement, Paul avait mis les choses au clair par son leadership et en mettant tout le monde sur le même pied. Et puis Roxanne était vraiment un bon agent de police. Quelquefois, on les taquinait l’un ou l’autre, quand par exemple, quand Roxanne était en congé en on accusait Paul de favoritisme; ou alors quand l’ordinateur de Roxanne plantait on disait qu’elle tenait ça de son père. Le dicton national du poste de Papineauville était : « Tel père, telle fille ! », avec la variante consacrée : « Telle fille, tel père ! »
Paul rentre dans le presbytère, et voit sa fille en pleine méditation.
-Ah, papa, te voilà. Écoute, c’est le pasteur. Il habite ici; il est tombé en bas de l’escalier hier soir et on ne l’a retrouvé que ce matin par ses paroissiens quand ils ont vu qu’il n’arrivait pas à l’église. Les paramédics sont arrivés les premiers; ils l’ont trouvé baignant dans son sang, inconscient, en bas de l’escalier qui mène au sous-sol. Ils l’ont amené à Buckingham dans un état critique.
-Hmm…
Paul la laisse continuer.
-Je t’ai appelé à cause de tout ce monde. Quand je suis arrivée, ils se sont presque jetés sur moi et je ne voulais pas être seule pour les affronter. Je sais que j’ai bien fait.
Paul lui sourit peinant à ne pas trop laisser voir son admiration.
- Je sais que j’ai bien fait, car entretemps, en faisant le tour de la maison, j’ai découvert quelque chose. Ça pourrait être un accident bien sûr, mais maintenant je sais ce n’est pas un.
-Non ?
-Non, regarde…
En s’accroupissant sur le palier de l’escalier qui mène au sous-sol, Roxanne montre à son père de tous petits éclats de bois luisant. Son père, très intrigué, se penche par-dessus son épaule puis s’accroupit à son tour.
-Hmm, hmm …


lundi 9 février 2015

Le crime du dimanche des Rameaux

6

Après le départ de l’ambulance, Roxanne avait demandé du renfort et avait appelé son père. Puis elle avait répété à Turgeon de garder les gens à distance; elle entendait le même homme qui l’avait interpellée à son arrivée, tenter de l’aider à éloigner les gens, mais tout le monde voulait voir. Il y avait des gens sur la pelouse en avant, d’autre qui avaient fait le tour et qui essayaient de regarder par les fenêtres d’en arrière. Il voyait aussi certaines familles s’en aller. Elle savait ce qu’elle avait à faire; elle était donc revenue à l’intérieur du presbytère. C’est une des règles de base de toute enquête policière : explorer le lieu du « crime » le plus tôt possible, avant qu’il ne soit trop perturbé.
Elle ferme la porte derrière elle pour ne pas être dérangée par les clameurs de la foule. La porte d’entrée donne sur un grand salon qui couvre environ les deux-tiers de la surface. À sa droite, il y a le mur d’une autre pièce. Juste à côté de la porte à sa gauche, il y a simplement un petit vestiaire suspendu; elle ne voit rien de travers. Ses vêtements d’hivers sont encore là. En face d’elle, contre le mur arrière, se trouve l’escalier pour aller au sous-sol. On verra le sous-sol plus tard. Roxanne se met à explorer le salon; en fait c’est une salle qui a l’air d’avoir plusieurs usages. Le pasteur Sébastien Saint-Cyr l’a aménagée par recevoir ses visites; Roxanne voit quelques sièges qui se font face en demi-cercle, une table basse pour servir le café. Une ou deux revues traînent sur les chaises et la table : Aujourd’hui Credo, Œcuménisme. Certainement des revues religieuses. Il y plusieurs plantes en pots près des fenêtres : géraniums, coléus, fougères, crassula, euphorbe, nérium… Trois ou quatre photos accrochées sur les murs : des paysages, une reproduction de Guernica. Le long des murs, il y a plusieurs étagères. Roxanne se dit qu’il y a un grand nombre de livres; certains sont empilés un peu pêle-mêle comme si on venait juste de les lire mais en général, ils sont bien classés : sciences humaines et théologie, récits de voyages, romans français, romans québécois… Tiens une section de livres de poésie : Beausoleil, Brossard, Leonard Cohen, Victor Hugo, Lamartine, Miron, Ouellette, Prévert, Villon… Tiens, il a lu les Harry Potter. Aux fenêtres, Roxanne remarque qu’il y a de jolis rideaux.
Roxanne reprend le tour du salon; la porte du fond permet de sortir en arrière. Elle est verrouillée. Roxanne remarque qu’il y a un début de jardin : des plants de tomates, des fines herbes, quelques tuteurs pour les pois. Elle longe la cage d’escalier en regardant vers le bas et se dirige vers une toute petite cuisine, au fond de laquelle se trouve la salle de bain. La table est repliée et accrochée au mur. C’est bien pensé; ça permet de gagner de la place. De la vaisselle sale traîne dans l’évier de la cuisine. « Ça » s’est passé avant qu’il ait fait la vaisselle. Une plante est suspendue dans une jardinière. Il y a un bac  a recyclage, même un saut à compost.
Soudain, elle entend un petit bruit dans un coin entre la poubelle et le réfrigérateur.
-Tiens qu’est-ce que tu fais là toi ?
Roxanne prend dans ses mains un petit chat blanc et noir. Tu étais resté caché. Tout ce raffut a du te déranger. Les bruits, les cris, les coups peut-être… Et tous ces gens qui sont entrés et sortis ce matin, tu pouvais bien rester cacher. Tu dois avoir faim. Attends, je vais te trouver quelque chose. Roxanne ouvre le réfrigérateur : deux bières, des plats en plastique, des légumes, des fruits, du yogourt, un paquet de saucisses de veau, des jus de fruits, de la moutarde forte, des confitures maison – Une paroissienne qui lui fait un cadeau –, des œufs, du fromage, tout est frais… Tiens, voilà le lait. Elle prend une petite soucoupe dans une des armoires et y verse un peu de lait.
-Attends, attends ! Ça n’ira pas plus vite si tu me fais tout renverser !... Tiens, voilà... Oui, je vois que tu avais faim… Ah, si tu pouvais me dire ce qui s’est passé ici, si tu pouvais me dire comment ton maître est tombé dans l’escalier, ça me faciliterait bien la tâche.
Roxanne jette un coup d’œil dans le petit garde-manger : des céréales, du miel, des boites de conserve, des la farine, des raisins secs, des pâtes… Tiens, trois bouteilles de vin, un Saint-Émillion, un Médoc, un Sauternes; pas n’importe quoi ! De la cuisine, une porte permet d’accéder à la chambre à coucher toute petite par rapport au salon. C’est ça le mur à côté de la porte d’entrée. Le lit est fait, un lit trois-quarts recouvert d’une couette aux motifs verts et bleus. Il n’y a guère de place que pour une commode, au pied du lit, et une table de nuit, à sa tête, avec une pile de livres : le troisième tome de la série Le Siècle « Aux portes de l’éternité », Biographie d’Édith Piaf, « Petit manuel de désobéissance civile ». Tiens, tiens; est-ce que c’était un carré rouge à l’époque ? Sur le haut de la commode, elle trouve un panier tressé où Sébastien jette différents objets, ses clés, ses factures, un bracelet tressé, quelques pièces de monnaie, son portefeuille… Elle l’ouvre : un peu d’argent, des cartes d’identité, une carte de crédit, une carte du club-vidéo, de la bibliothèque de Gatineau. Tiens, nous sommes nés la même année; il n’est plus que jeune que de quatre mois. Qui appeler en cas d’urgence ? Ses parents ? Il faudra le faire le plus tôt possible… Il ne faudra pas oublier sa voiture non plus. Pas de photo d’une quelconque copine. Roxanne ouvre les tiroirs de la commode : un premier pour les sous-vêtements, les chaussettes et les pyjamas. Tiens un paquet de mouchoirs en coton ! C’est devenu assez rare. Roxanne n’est pas une écologiste extrémiste, mais elle comprend vite ce que ça veut dire. Le deuxième tiroir c’est celui des tee-shirts, chemises et chandails. Tout en bas, les pantalons. Une armoire genre IKEA accrochée dans le coin avec son beau linge, chemises pantalons, cravate, une aube bleue et deux étoles, l’une verte et l’autre bariolée. Vraiment, qu’est-ce qu’elle peut bien chercher… Elle sort de la chambre et se retrouve dans la cuisine.
À sa droite, dans le prolongement de la cuisine, c’est la salle de bain. C’est astucieux, toutes les entrées d’eau sont dans le même coin. La salle de bain est propre; serviettes et débarbouillettes sont bien suspendues. La douche est au fond, la cuvette et le lavabo contre le mur. Il n’y a qu’une seule brosse à dents. Roxanne ouvre la pharmacie : une brosse, un peigne, un coupe-ongle, du dentifrice, des Tynelol, des savons biodégradables, rasoir et crème à barbe, du déodorant, une boite de condoms, entamée; pas de médicaments. Dans la douche, shampooing et… Tiens, qu’est-ce que c’est que ça ? Un gel douche de Fruits et Passion ? Ce pas le genre de produits qu’achète un homme.
Roxanne revient dans la cuisine. Il y a un petit garde-manger qui contient des céréales, des oignons, des pommes de terre, des boites de thon. Il avait fini de manger; mettons que c’était vers six heures, six heures et demie… Puis, il a laissé faire la vaisselle pour descendre au sous-sol… ou parce qu’on a sonné à la porte ?
Roxanne descend l’escalier en regardant chaque marche à la recherche d’indices.  Elle s’arrête sur l’avant-dernière marche pour regarder la tache de sang dans laquelle les ambulanciers ont marché. À côté, sa guitare gît brisée, comme éventré mais elle aussi a du être bougée de sa position initiale.
Le sous-sol fait toute la surface de la maison. On a creusé puis construit des fondations avant d’être mettre la maison préfabriquée. Le long du mur en face d’elle, se trouvent les laveuse et sécheuse; elles sont vides. Un paquet de lessive biodégradable traîne à côté. Un attrapeur de rêves est accroché au mur.
Au centre, de la pièce, il y plusieurs coussins arranger pour accueillir un groupe. À nouveau, il y a des étagères de livres, et là un système de son avec un grand support rempli de disques CD : musique classique, jazz, la collection complète des Beatles, U2, Pink Folyd, Les Cowboys fringuants, Richard Desjardins. Une télévision aussi avec lecteur dvd, avec en plus une petite table basse sur laquelle se trouvent des jeux de société : Scrabble, échecs, dames, les Colons de Catane, Go, Cranium, Docte-Rat… Tiens « Naturenjeux », je ne connais pas ça ! Il y a une table de ping-pong pliante remontée et poussée contre l’un des murs. C’est comme une salle de jeux, une salle de rencontre.
Sur le mur le plus long il y a toute une étagère de bandes dessinées : Tintin, Astérix, Jonathan, Valérian, Natacha, Tendre Banlieue, Nathalie, Merlin… Purée, je n’en connais pas beaucoup. Tiens ? Paul à un travail d’été, Paul en appartement, Paul à Québec ?... Il faudra que je montre ça à papa. Au fond, il y a une porte qui permet de sortir à l’extérieur. Roxanne voit dans l’escalier montant quelques outils de jardinage : des pelles, un râteau, une bêche, un arrosoir. De l’autre côté, c’est son bureau : un ordinateur portable, des papiers épars, un agenda, un calepin de notes, un téléphone cellulaire; à côté il y a une imprimante. Des dictionnaires, des livres de théologie, des exemplaires de la Bible s’enlignent sur une petite étagère vissée au mur. TOB, Bible de Jérusalem, Nouvelle Traduction, Scofield, Esprit et Vie, Louis Second… Comment de différentes Bibles il peut bien y avoir !? Est-ce qu’il était en train de préparer la célébration de ce matin ? Elle ouvre le tiroir du haut qui contient des objets de travail, de crayons, du papier, des cartouches d’encre; celui du bas s’ouvre sur toute une série de chemises de diverses couleurs : articles, baptêmes, consistoire, écologie, étude bibliques, groupe de jeunes, justice, liturgies, mariage, synode… Il faudra peut-être éplucher tout ça. Et demander à Yannick de fouiller cet ordinateur; et le cellulaire aussi.
Près du bureau, il y a un petit tabouret et un lutrin, une boite de guitare ouverte, et quelques partitions sur le sol, et un peu plus loin un xylophone. Dans ses moments libres il fait de la musique.
Soudain, quelque chose accroche le regard de Roxanne : il y a une partition sur le lutrin, mais pas n’importe laquelle : une partition écrite à la main. Elle regarde de plus près. En fait, il devait être en train de composer, c’est ça ! Elle prend la feuille; comme titre, juste un mot « Nancy ». Sur la portée, une mélodie ébauchée et des accords dans en do mineur. La tonalité que je préfère. Do mineur, do mineur, fa mineur, mi bémol septième; puis la tierce plus bas : fa mineur, fa mineur, ré mineur augmenté, do mineur 4... Il composait une chanson quand c’est arrivé…  Le crayon traîne par terre au pied du lutrin. Qui est cette Nancy qui l’inspirait et pour qui il composait? Une femme de Noyan ? Est-ce que c’est sa copine restée au loin ?...
Roxanne réfléchit.
Il aurait donc laissé la vaisselle pour plus tard et il est venu s’installer au sous-sol  mettre sur la portée la mélodie que cette Nancy lui inspirait… mettons pendant une demi-heure ? ON est rendu vers sept heures. Il fait encore jour. Là il est monté, sa guitare à la main, pour chercher quelque chose; mais quoi… Ou alors on a sonné ?…
Tout en réfléchissant, Roxanne remonte l’escalier. Elle entend le petit chat miauler  sur le palier. Elle lève les yeux et tend la main pour le prendre. Brusquement, elle s’arrête ! Elle vient de voir quelque chose qu’elle n’avait pas encore vu, qu’elle n’avait pas pu voir en descendant.

Ce n’est pas un accident.

lundi 2 février 2015

Le crime du dimanche des Rameaux

5

L’homme s’est levé avec un léger mal de tête. C’est vrai qu’il a mal dormi; il a tourné et retourné toute la nuit; il s’est réveillé une ou deux fois. Hier, en soirée, quand il est revenu chez lui, il a arrêté la voiture dans l’allée, il a éteint les phares et il est resté un moment assis derrière le volant sans bouger, essayant de ne penser à rien. Il a les mains sur le volant. Il ne voit pas les arbres qui bordent l’arrière de la maison. Il ne fait pas attention aux étoiles qui commencent à illuminer le ciel. Il y a un moustique qui bourdonne dans la voiture qu’il essaye d’écraser du revers de la main. Le chien aboie autour de la voiture. La maison est vide, il le sait; personne ne l’attend. Sa femme travaille comme tous les vendredis et samedis soirs. Sa femme est hôtesse au bar de l’hôtel de Noyan « L’Hôtel à Lemay ». « Lemay » c’est un hôtel pour les chasseurs de passage, un restaurant et un bar tout à la fois. C’est le seul endroit à Noyan où il est possible de s’amuser un tant soit peu. « Lemay » a toujours été là. C’est le père, Ben, qui, à l’époque, avait construit une petite cabane en bois rond en bas de la petite côte où il vendait de l’alcool maison pour les bucherons en partance pour le chantier. Ben, c’était un costaud avec un cou comme un tuyau de poêle, qui pouvait terrasser un ours en lui faisant une prise d’épaule par en arrière. En tout cas, il ne lui fallait pas lui dire que son alcool goûtait le fond de baril ou encore moins l’eau de javel. Ben a commencé à offrir des repas; la cabane s’est transformée en guinguette, qui a été agrandie à son tour en auberge. Il n’y vient pas souvent de véritables touristes, mais on sait que la fin de semaine, il y aura toujours du monde chez Lemay, et qu’on s’y amuse ferme. Son enseigne au néon vert, rouge et bleu clignotant qui est la même depuis vingt-cinq ans agît comme aimant. On vient chez Lemay le vendredi et le samedi soirs avec la régularité des pèlerinages. Depuis quelques temps, il y a un groupe de musiciens qui jouent du country. Ça met de l’ambiance. Mais on vient surtout au Lemay pour les jolies et potelées serveuses. C’est que sa femme travaille.
Elle ne rentrera pas tout de suite, il le sait. Elle travaille quatre soirs par semaine, du jeudi au dimanche. Le samedi, elle commence à cinq heures, et elle finit vers deux heures du matin. Ce sont de longues heures, mais le reste de la semaine, c’est plus tranquille, et passé l’été, c’est pas mal mort. Ce sont de longues heures, mais ça paye bien. Il faut en profiter. Lui, il alterne les étés d’ouvrage temporaires et les hivers de chômage depuis des années. Elle travaille au salaire minimum, mais elle se fait beaucoup de pourboires. Les hommes sont généreux avec les jolies hôtesses. Ça l’agace un peu de la savoir là-bas, mais il faut bien vivre. Il sort de la voiture et rentre dans la maison par l’escalier de côté. Le chien aboie toujours.
-Ferme-là ! Tu vas alerter tout le voisinage !
Il se met à caresser virilement son chien, un berger allemand, un beau mâle dans la force de l’âge. Il a toujours aimé les chiens, et spécialement les bergers allemands. Il sait comment les dresser pour en faire de bons chiens de garde. Quand on lui en confie un, il sait quoi faire avec.
Il entre. Il se prend une bière dans le frigidaire. « C’est à cause d’elle, tout ça. À cause d’elle, pis à cause de lui. Cruser ma femme ! Maudit bâtard ! Il l’a ben cherché ! »
 Il sort le reste de roastbeef; il aime ça quand elle fait du roastbeef, surtout qu’elle le prépare bien. Il le fait chauffer au micro-ondes avec des patates. S’il a encore faim, il s’ouvrira une boîte de fèves au lard. L’homme ouvre la télévision qui s’allume sur RDS : il y a une partie de hockey, Canadiens contre Pittsburg; la première période est déjà commencée.
L’homme s’assoit dans son fauteuil avec son assiette.
« Quand j’y pense… ça prend-tu un maudit sans-cœur ! Ça s’en va faire la morale au monde pis ça s’en va cruser la femme des autres. »
Il prend une gorgée de bière.
« Je l’ai ben eu, en pas pour rire. J’les ai vus l’autre jour sur le bord du chemin; il sort de chez Brouillet; pis là ils commencent à s’faire la jasette sur le bord d’la porte comme si de rien n’était. Ça pouvait pas en rester là ! À soi, j’y ai dit : « Pourquoi tu jases avec ma femme ?’ Pis lui qui répond : « Je lui parle à titre de pasteur. » Pis moé, j’réponds : « Pis moi icitte, j’te parle à titre de protecteur ! » Aille, tabarnac, tu l’as pas vu trembler dans ses culottes, la queue entre les jambes. Il l’a ben cherché, c’maudit bâtard. »
Il prend quelques bouchées de viande. À cause d’elle. C’est de sa faute à lui.
« Oui, tu l’as ben cherché : courir après ma femme ! Maudit crosseur ! Pis les jumelles Godin, c’est pas une histoire inventée, ça ! Tout le monde sait qu’y a couché avec les deux. »
Il reste songeur quelques secondes,
« Mais pourquoi parler de Nancy ! J’comprends pas c’qu’elle vient faire là-d’dans ? Y l’aurais-tu cruser avec ? Ça s’rait ben l’bout ! C’t’à cause de lui c’qui est arrivé. Ben bon pour lui. Il fallait ben l’avertir. »
La première période se termine. Il va mettre son assiette dans l’évier.
Quand sa femme arrive il est déjà couché.
Ce matin, après une nuit agitée, il pense à ce qui s’est passé. Sa femme dort à ses côtés. Il essaye de faire attention de ne pas la réveiller. Il ne va se lever que vers onze heures. Il sort du lit silencieusement. Il descend dans la cuisine et se fait chauffer de l’eau pour un café instantané. D’habitude il se fait deux rôties au beurre de peanut, mais il sent que ce matin, ça ne passera pas. Il regarde dehors. Il aimerait bien aller voir, mais on va peut-être trouver ça bizarre, il ne fréquente pas l’église. Il y allait avec sa mère quand il était petit, mais ça fait au moins trente qu’il n’y a pas mis les pieds; sauf des fois, c’est vrai, à Noël, pour faire plaisir à sa femme.
Ils se disputent souvent; il cri. Elle a dont le don de le mettre en colère. Faut toujours qu’elle fasse les choses à sa tête. Quand il l’a vue avec l’autre, j’te dis que le cœur me débattait. Il lui a allongé quelques taloches, pour qu’elle comprenne bien que ça ne se faisait. Elle s’est excusée, mais ça ne lui suffisait pas de s’en prendre à sa femme; il fallait lui donner une leçon à lui. Pis il l’a eue.
Il sort nourrir et caresser son chien. C’est à ce moment-là que l’ambulance passe juste devant chez lui, il sursaute en la voyant une passer rapidement sur le chemin; elle n’a ni ses phares ni sa sirène, il ne l’avait pas entendu.
-Ça y est !  Mon oncle Laurent l’a "trouvé" ! Il a appelé le 911.
Il se dit qu’il pourrait y aller avec son chien, mais il ne promène jamais son chien qui reste toujours dehors. Les gens vont trouver ça bizarre si j’arrive avec mon chien. Au même moment, il voit la voiture de police conduite par Roxanne passer.
« Ah, pis j’ai ben l’droit de faire un tour en char. J’peux faire semblant de me promener. »
Mais  c’est ça l’excuse ! Il pourra dire qu’il a vu passer l’ambulance pis la police pis qu’il est venu par curiosité.
Il remonte s’habiller; il sort sans faire de bruit, comme un voleur
Dès le deuxième tournant, il voit la lumière des gyrophares de l’ambulance et de la voiture de police, en haut de la petite côte, entre l’église et le presbytère. Peu à peu, il commence à distinguer la foule compacte et remuante.
« Estie !? Toutte le monde est là !! »
Un instant, il s’arrête. Est-ce que c’est une bonne idée d’y aller ? Peut-être devrait-il revenir en arrière ?... Il remet la voiture en marche. Il s’arrête sur le bord de la rue du Centenaire à une cinquantaine de mètres. Il regarde attentivement. Il voit son oncle Laurent qui discute avec un policier qui, lui, essaye de faire reculer la foule.
Il voient les ambulanciers sortent une civière avec un corps dessus qu’on ne distingue pas mais dont le visage est couvert d’un masque à oxygène.
« Y’est pas mort ! Yahoooo tabarnac ! »
Son exclamation s’interrompt. Il voit la voiture à la suite de l’ambulance.
« Mais c’est pas la voiture de Nancy qui suit l’ambulance ?! Qu’est c’est qu’elle fait là ? Qu’est c’est qu’ça peut vouloir ben dire ?
Il voit une jeune policière qui sort de la maison à la suite des ambulanciers et qui rentre dans sa voiture.
Une femme ! Une femme ! Elle ne trouvera jamais rien.
Sorti de sa voiture, Roxanne fait reculer les gens davantage. Elle fait installer un périmètre de sécurité; elle donne des instructions à son coéquipier. Elle rentre dans le presbytère.
L’homme sort de sa voiture.
« Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui s’est passé ? J’ai vu l’ambulance passer devant chez nous.
-C’est le pasteur Saint-Cyr !... Il a eu un accident !
-Un accident ? Quel accident ?
-Il serait tombé dans son escalier.
Maudit niaiseux. Il continue de flâner. Il entend les voix. Les gens sont au bord de la panique. Les familles avec les enfants ont commencé à ramasser leur marmaille endimanchée pour s’en aller. La mère Brouillet essaye de persuader ces filles de faire de même. Agathe Desjardins est au bord de l’hystérie; les jumelles Godin qui sont avec elles n’ont pas l’air mieux. Le couple Auclair a l’air de ne pas savoir où se mettre. Les portes de l’église sont toute grandes ouvertes. Émile Besson, son éternelle casquette visée sur la tête, est appuyé sur le rebord se demandant s’il doit les fermer ou non; c’est sûr qu’il n’y aura pas de culte ce matin, mais peut-être que la police aura besoin de l’église.
Il regarde son oncle Laurent Groulx la cravate défaite, les cheveux en broussaille, le vidage en feu, qui gesticule tant et plus et discute fort avec les uns et les autres. Il accroche le bras de Bertrand Joliat pour lui dire quelque chose… et soudain il l’aperçoit. Il demeure interdit les yeux écarquillés.
L’homme voit la bouche de son oncle articuler « Va-t-en ! » sans qu’aucun son ne sorte de sa bouche.
Pourquoi ? J’ai le droit d’être là. Pis elle trouvera jamais rien. L’homme ne peut pas aller plus loin dans ses réflexions. Une autre voiture de police vient d’arriver; deux autres policiers en uniforme en descendent. Puis une autre voiture non-balisée arrive; ne pouvant aller plus à cause de la foule, elle s’arrête de l’autre côté de la place centrale.

Un homme en descend; c’est l’inspecteur Paul Quesnel.