lundi 28 avril 2014

               
                J’ai aimé deux hommes dans ma vie; mais vraiment aimé; amoureuse folle, à en perdre la tête. Toutes les femmes qui ont été un jour amoureuses savent de quoi je parle.
                Le premier s’appelait Robert; Robert Bédard. C’était mon prof de philosophie en deuxième session au CEGEP. À l’époque, quelle que soit la concentration qu’on avait choisie, on avait quatre cours de philo obligatoires. Mon premier cours, je n’en ai aucun souvenir, je ne me souviens même plus si c’était un homme ou une femme qui le donnait. Mais dès que je suis entrée dans sa classe à lui, j’ai écarquillé les yeux : ça a été le vrai coup de foudre ! Il avait un charme fou ! Et l’entendre parler de l’existentialisme comme il le faisait me faisait frémir de l’intérieur. L’entendre nous exposer les particularités de ce courant de la philosophie moderne qui place l’existence de la personne au centre de toute réflexion me faisait littéralement frissonner de plaisir et d’envie. Je pouvais l’écouter, comme hypnotisée, magnétisée nous expliquer avec patience l’évolution de ce courant depuis Kierkegaard jusqu’à Merleau-Ponty, en passant par Heidegger, Sartre,  Camus et Simone de Beauvoir. Je buvais ces paroles. Je rêvais de lui pour ainsi dire chaque nuit. Mais j’avais dix-huit ans ! Et lui certainement le double de mon âge (et j’ai su plus tard que c’était d’avantage).
                Je trouvais tous les prétextes possibles et imaginables pour me rendre à son bureau : je n’avais pas compris telle notion, j’avais besoin d’explications supplémentaires, est-ce que mon dernier travail était bien… Et là, je cherchais tous les indices qui pouvaient me renseigner sur qui il était : il ne portait pas de bague à l’annuaire, il n’y avait pas de photos de femme sur son bureau, son bureau était rangé à la va-comme-je-te-pousse… Je lui demandais même conseil sur la matière de mes autres cours. Je venais lui parler de tous les livres que je lisais, de tous les films que j’allais voir; je lui demandais s’il voulait un café (j’ai vite su qu’il le prenait avec un peu de lait et pas de sucre). Je m’arrangeais pour le croiser dans les couloirs, pour manger à sa table à la cafétéria. Plus tard, il me dira qu’il s’était bien amusé de tout mon manège séducteur dont il n’était pas dupe; mais moi, j’étais folle de lui.
                Quand la fin de session est arrivée, je voulais m’assurer que je le reverrais et je lui ai demandé s’il serait de retour en automne. Sa réponse a été positive, et l’été de mes dix-neuf ans a été le plus long de toute ma vie. Je m’étais trouvé un travail d’été dans une station-service; ce n’était pas du plus grand romantisme !
                Au retour, en automne, je l’ai croisé dès le premier jour, bien sûr. Et là, j’ai vu qu’il y avait quelque chose de changé dans le regard qu’il portait sur moi : il ne me voyait plus comme son étudiante (d’ailleurs, je n’étais plus son étudiante) mais comme une femme, comme une jeune femme; une toute jeune femme certes, mais comme une femme quand même. Son sourire aussi avait changé, et sa voix aussi. Et sans doute que moi aussi j’avais changé durant l’été. Avais-je embelli ? Plus tard, il me dira qu’il m’avait trouvé épanouie.
                Dès la deuxième semaine, nous sommes allés souper au restaurant. C’était si excitant ! Il m’avait donné rendez-vous dans un petit resto de la rue St-Denis (c’était le Mille neuf cent nonante neuf qui a fermé il y a bien des années), dans un autre quartier que celui du CEGEP. Je suis arrivée au moins une demi-heure à l’avance, mais lui aussi était un peu à l’avance. Ça nous a fait bien rire ! Et nous avons passé une si agréable soirée. J’ai pris un salade niçoise et lui du saumon en… Et il m’a laissée choisir le vin ! Fallait-il qu’il soit devin… On s’est raconté nos vies, même si en fait sa vie était passablement plus longue que la mienne.
                Et puis nous nous sommes vus comme ça « en amis » durant tout l’automne, jusqu’aux vacances de Noël, tous les deux aussi surpris l’un l’autre que ça fonctionne aussi bien entre nous. Nous étions bien ensemble, c’était aussi simple que cela, et nous ne désirions que passer encore plus de temps ensemble. Au CEGEP, nous faisions bien attention à ce que notre idylle ne soit pas trop visible. Et moi, je découchais de la maison de plus en plus souvent; j’habitais encore chez mes parents à Verdun en banlieue de Montréal. La première fois qu’il m’a amenée chez lui, j’étais passablement nerveuse, mais comme j’étais plus amoureuse que nerveuse, je savais ce que je voulais et je voulais l’obtenir; je voulais l’avoir, lui ! Nous n’avons pas mangé beaucoup et moins parlé que d’habitude, avant de nous mettre au lit très vite. Cette première fois a été merveilleuse. Il s’est excusé de son âge, il s’est excusé du fait que depuis son divorce il avait un peu perdu l’habitude, il s’est excusé qu’il était moins en forme qu’avant, jusqu’à ce que l’arrête et que je l’embrasse à pleine bouche. Ça a été suffisant. J’avais déjà eu des amourettes avent de le connaître, mais avec lui tout était différent. Il a vraiment essayé de me procurer du plaisir, et il y a extrêmement bien réussi.
Nous avons décidé d’attendre au printemps avant d’aménager ensemble. En fait, il a vendu sa maison à Brossard et il a acheté un condominium en ville, condo que nous avons choisi ensemble en couple amoureux que nous étions. Je me suis occupé du gros de la décoration. Mes parents voyaient bien que j’étais amoureuse et désiraient ardemment que je leur présente mon copain. S’ils avaient su, s’ils avaient su !
                Et quand ils ont su qui c’était, ils n’ont pas du tout apprécié. Robert avait juste un an de moins que ma mère ! Mais j’étais si amoureuse. Et nous voulions nous marier. Oui, vraiment. Mes parents ont bien vu que nous étions sérieux, qu’il était sérieux, que nous nous aimions vraiment, alors ils ont fini par l’accepter, ils ont fini par accepter que leur petite fille chérie, à peine sortie de l’enfance, qui jouait à la poupée il n’y a pas si longtemps, fasse sa vie avec un homme qui avait deux fois son âge et plus, et qui en plus avaient deux enfants à peu près de mon âge ! De toute façon ils n’avaient pas le choix.
                On peut dire que dans les circonstances je me suis bien entendue avec ses enfants. En fait, ils ne vivaient plus avec lui depuis plusieurs années; ils avaient vécu chez leur mère après le divorce de leurs parents, et maintenant, ils vivaient leurs vies, comme on dit. Ils avaient des conjoints  et avaient chacun leur appartement. C’est surtout sa fille, Alexandra, qui au début m’a regardée de travers.
Comme il était divorcé, nous avons cherché un pasteur protestant qui accepterait de nous marier. Et il y en avait justement à Verdun. Pour mes parents, c’était atterrir sur une autre planète, une planète hostile de surcroît. Nous avons fréquentée cette paroisse de l’Église unie un moment avant de lui trouver les mêmes défauts qu’aux églises catholiques.
                Nous avons vécu vingt-cinq ans ensemble. Et, durant ces vingt-cinq ans, nous avons été heureux, complètement, entièrement et totalement heureux.
                Nous aimions vivre ensemble, nous aimions vivre l’un avec l’autre; nous aimions dormir ensemble. Au début, il  venait m’attendre à la fin de mes cours à l’université ou bien c’est moi qui allais le chercher au CEGEP. Nous faisions de grandes marches main dans la main ou des randonnées de vélo qui nous menaient jusqu’à l’un des nombreux parcs de Lachine où nous pique-niquions au bord de l’eau.
Et je l’ai accompagné dans des congrès et des symposiums, aux États-Unis, en Angleterre, en Europe et même une fois au Japon; et c’était toujours dans les meilleurs hôtels. Souvent, pendant que lui participait à son colloque, je visitais la ville où nous étions, et le soir je lui racontais ce que j’avais vu ou visité. Et partout où nous allions bien des yeux se tournaient vers nous à notre passage.
Quand il a pris sa retraite, j’ai travaillé à temps partiel pour être le plus possible avec lui. J’étais devenue notaire et j’étais associée dans un bureau de droit. Il s’occupait de la maison, du jardin. Je ne faisais jamais d’heures supplémentaires. Je me dépêchais de rentrer à la maison pour être avec lui. Nous adorions aller au concert, à l’orchestre symphonique, aux Grands Ballets. Nous allions autant Festival de Jazz qu’au Festival Bach et nous nous y tenions par la main en déambulant de scène en scène. Je ne pourrais faire la liste de tous les artistes que nous avons entendus ni compter combien de fois nous sommes allés au Jardin botanique que ce soit dans les serres ou à l’extérieur. Une fois en sortant du Jardin, nous avons rencontré l’une de ses anciennes étudiantes (que je ne connaissais pas) avec ses deux enfants. Mais elle était si gênée que nous n’avons pas échangé beaucoup. Comme nous avions des passes VIP au musée des Beaux-Arts, nous n'y manquions presque jamais une exposition, même si notre favori était le discret musée du Fier Monde. Et comme nous avons voyagé : au Mexique, aux États-Unis, en France, en Espagne, dans plus d’une douzaine de pays d’Europe y compris la Russie. Nous avons fait du ski dans le Alpes croisant et recroisant la frontière de la France et de la Suisse; c’était magnifique ! J’adorais prendre l’avion avec lui pour traverser la moitié de la planète. Nous avons fait deux fois une croisière, une fois dans la Mer des Caraïbes, et une autre fois en Alaska. Il semblait que rien ne pouvait altérer notre bonheur.
Et puis nous aimions lire tous les deux : Aquin, Ferron, Nietzche, Neruda, Garcia Marquez, Ibsen, Goethe, Éric-Emmanuel Schmitt, Alice Munroe… Nous ne pouvions résister à acheter un livre. Nous connaissions tous les bons libraires (c’est-à-dire une demi-douzaine) de Montréal. Nous passions des soirées à lire ensemble le même livre l’un tournant la page pour l’autre.
Lorsque nous avions des soirées entre amis, surtout qu’il m’avait appris à apprécier les vins et nous avions un cellier bien garni, principalement ses collègues de travail et autres philosophes, il ne me laissait jamais de côté. Dans la mesure de mes moyens, je prenais part aux conversations et je trouvais doublement fascinant, fascinant de découvrir tant de choses qui m’étaient inconnues et fascinant d’avoir quelque chose à en dire et que l’on m’écoute les dire.
Puis Robert est tombé malade.
Un jour il a commencé à se plaindre qu’il avait mal à la tête. Il est allé s’allonger en prenant des cachets; mais à son réveil le mal de tête persistait. Je l’ai amené au CLSC et le médecin a eu l’intelligence de lui prescrire un examen approfondi. Nous nous sommes rendus à l’hôpital presque un mois après; ces migraines ne s’étaient pas calmées, bien au contraire. J’avoue que je commençais à être un peu inquiète, sans rien laisser voir pourtant. Robert a subi tout un battage de tests et d’examens; à la suite de quoi, on lui diagnostiqué un cancer du cerveau. C’était l’hospitalisation immédiate et traitements intensifs de radiothérapie pendant six semaines. Il a perdu plus de vingt kilos et tous ces cheveux. Malheureusement le traitement n’obtenait pas les résultats désirés. L’équipe médicale lui a offert de tenter un traitement expérimental, mais Robert ne voulait pas servir de cobaye. Il est mort en quelques mois; en trois mois et demi plus spécifiquement. Nous avions demandé une chambre privée et je suis restée avec lui tout ce temps-là presque nuit et jour. Il était sous sédatifs pour contrôler la douleur. Quelques jours avant sa mort, nous nous sommes dit au revoir en nous regardant dans les yeux et nous nous sommes longuement embrassés; j’ai longtemps eu son goût salé et âcre sur les lèvres.
Mes parents, ses enfants, et  beaucoup de nos amis sont venus à ses funérailles; je n’avais pas voulu qu’il soit exposé parce je ne me voyais pas affronter seule la meute de visiteurs qui serait venue. L’église était pleine à craquer. Je ne me souviens de pas grand-chose sauf que j’ai pleuré tout le long et beaucoup de gens pleuraient de me voir pleurer, mais ça me faisait du bien, et de toute façon je ne pouvais pas m’en empêcher.
C’est alors que j’ai dû vivre mon deuil et ça été très dur. J’avais atteint la mi-quarantaine, et je ne savais que faire de ma vie, même si je savais qu’elle n’était pas finie. Y retrouver un sens a été difficile. Je n’ai pas consulté de psychologue et peut-être aurais-je dû comme me l’ont dit mes amies. Ils et elles m’ont dit de ne pas rester encagée, de déménager, de donner petit à petit les affaires de Robert, de m’occuper. Moi je relisais sans les comprendre les livres que nous avions lus tous les deux. J’ai finalement repris mon travail, mais j’avoue que le cœur n’y était plus.
                Robert m’avait laissé un certain montant d’argent, disons suffisamment pour vivre. J’ai quitté mon emploi et j’ai fait ce que je savais faire et que j’aimais faire avec lui : j’ai voyagé, beaucoup, en Europe, en Chine, en Australie où j’ai fait de la plongée sous-marine au-dessus de la Grande Barrière de corail, dans le grand Nord canadien à la recherche des ours polaires que je n’ai jamais même entrevus. J’ai pris des cours de parachutisme. Je me suis impliquée dans la cause écologique. Mais quand le responsable du groupe local a commencé à me faire des avances, je suis partie.
                Et, comme j’étais devenue avec Robert un peu experte en vins, pas autant que lui quand même, je suis allée dans des compétitions de dégustateurs, ces êtres d’exception qui vous détectent un vin seulement en le goûtant ou juste en le humant. C’est un milieu pour « gens riches et célèbres » un peu comme les défilés de mode; mais bon, ça avait son côté émoustillant.
Et c’est là que j’ai rencontré Yannick; le deuxième amour de ma vie.
C’était un tout jeune homme d’à peine trente ans, mais sa réputation commençait à se répandre. Il était de Tours en France. La première fois que je l’ai vu c’est à Bordeaux où il faisait une dégustation-causerie sur les crus de cette année-là. J’étais tellement déconcertée, émerveillée; j’avalais littéralement tout ce qu’il disait. Je suis tombée en amour avec lui… Je n’étais plus la petite fille de dix-huit que j’avais été, mais je me suis quand même demandé quelle serait la bonne façon de l’approcher.
Mais le coup de foudre a été réciproque et immédiat. Ça n’a pas été long. Dès que je l’ai abordé, il m’a souri; il m’a trouvée de son goût et depuis nous nous ne sommes plus quittés. Il est si beau, si séduisant, si talentueux, tout en longueur, et si sérieux pour son âge! J’ai presque  vingt-cinq de plus que lui. Mais il s’en fiche, comme il se fiche bien de ce que les gens peuvent penser. À l’intérieur, je suis aussi jeune que lui. Il me fait l’amour si tendrement et moi je prends soin de lui et de toutes ses affaires. Je sais que je le materne un peu, mais nous en avons bien le droit tous les deux.
Il y a quelques mois, il a gagné le Championnat du monde de dégustation de vin à l’aveugle qui a eu lieu à Madrid. Il y a eu un reportage sur nous avec photos dans L’Actualité. Il est maintenant une sommité qui fait la une de toutes les revues de vins et les magazines spécialisée en science œnologique et il est en demande aux quatre coins du monde. Alors moi, je le suis et je continue de voyager.
Surtout que nous avons maintenant deux pieds à terre : un au Québec, une maison ancestrale que j’ai trouvée en Estrie, et un ancien château près de Léognan dans le sud de la France. Que pourrais-je demander de mieux à la vie ?


                

lundi 21 avril 2014

Les balayeurs des cœurs perdus

                Ce matin-là, comme tous les matins, alors que le soleil pointe à l’horizon, l’équipe de garde des balayeurs des cœurs perdus s’est préparée; c’était comme d’habitude. Chaque sous-équipe a pris ses balais et s’est mise en route pour balayer les cœurs perdus durant la nuit. Chaque balayeur – et j’emploie le masculin même s’il y a quelques femmes dans l’équipe des balayeurs des cœurs perdus – a enfourché non pas son balais mais son tricycle en sifflotant, car ils sont écologiques les balayeurs des cœurs perdus, équipé d’un balais, d’une pelle et d’un grand bac bleu. Ils quadrillent la ville et la parcourent dans tous les sens, allant dans tous les coins, tout en sachant bien, les balayeurs des cœurs perdus, qu’il y a certains quartiers où il y a bien plus de cœurs perdus à balayer que d’autres.

                Mais ce matin-là, contrairement à d’habitude, contrairement à tous les autres matins, c’est toute une surprise qui attendait les balayeurs des cœurs perdus ! Les balayeurs des cœurs perdus n’ont rien trouvé à balayer ! Stupeur et consternation ! Ébahissement et étonnement ! Stupéfaction et ahurissement ! Ni dans les rues, ni sur les trottoirs, ni dans les ruelles, ni même dans les parcs, ni même dans les fonds-de-cours. Rien; on a regardé deux fois plutôt qu’une dans les fossés, sous les buissons, dans tous les coins et les recoins. Pas le moindre petit morceau minuscule de cœur perdu à balayer !

                Tout penauds et vexés, désarçonnés et décontenancés, confus et piteux, qu’ils étaient les pauvres balayeurs des cœurs perdus. Ah oui, ils étaient bien ennuyés les balayeurs des cœurs perdus ! Ah oui, elles étaient bien ennuyées les balayeuses des cœurs perdus !

                Alors ils sont revenus vers le centre de répartition, en se retournant continuellement juste au cas où, les yeux rivés vers le sol, et espérant, espérant encore qu’ils n’avaient pas la berlue, qu’ils ne rêvaient pas, qu’ils n’étaient pas en prise avec une hallucination collective.

                Qu’est-ce que voulez messieurs-dames ? Qu’est-ce que voulez que je leur dise pour les consoler ces pauvres balayeurs des cœurs perdus ? Qu’est-ce que voulez que je leur dise pour leur remonter le moral?

Peut-être tout simplement, après tout, que les cœurs perdus sont passés de mode. Ce sont des choses qui arrivent, n’est-ce pas ?

                Peut-être bien que je devrais leur dire qu’ils devraient se recycler les balayeurs des cœurs perdus. Peut-être qu’ils devraient se mettre à balayer les rayons fanés qui tombent du soleil sur les trottoirs et sur les rues, et dans les parcs et les arrière-cours depuis quelque temps. Ça, ça serait très utile après tout : on ne l’a peut-être pas remarqué, mais ils tombent en nombre de plus en plus grand chaque jour et personne ne fait rien !
                 


lundi 14 avril 2014

Un moment de grâce…

                C’était un grand poète (mais je devrais écrire : c’est un grand poète… car il est toujours vivant) et un chansonnier hors norme, déjà célèbre, déjà immortel, et je voulais voir en spectacle au moins une fois. Je l’ai revu en spectacle deux autres fois ensuite, mais ça s’est passé il y a plusieurs années et… c’était la première fois.
J’avais invité une amie à venir avec moi pour ne pas vivre seul ce moment qui serait, je le savais, inoubliable. J’étais fébrile, tremblant comme un jeune marié. Il est arrivé sur scène, un peu échevelé, mais avec un sourire radieux, étincelant, qui nous illuminait le cœur et l’âme, comme si c’était lui qui éprouvait le plaisir immense d’être là, d’être avec nous, comme si nous l’honorions de sa présence, comme quelqu’un qui ne reçoit pas souvent de la visite et qui est tout en joie d’en recevoir, comme quand  on aime à la folie. Et pourtant, quels plaisirs auront été les nôtres de le voir et de l’entendre pendant plus de deux heures ! J’étais perdu dans cette foule compacte et bigarrée, mais c’est pour moi, comme pour chacune des autres personnes de la salle qu’il était là, qu’il était venu, qu’il était venu chanter comme lui seul peut le faire.
Le poète, et chanteur, a interprété quelques-unes de ses chansons que nous  connaissions par cœur et nous buvions comme un verre du meilleur cru chacun de ses mots; puis quelques-unes de son tout dernier disque (c’était encore le temps des « microsillons » que les moins de vingt ans…).
Chaque nouvelle chanson était un véritablement enchantement.
Et c’est alors qu’il s’est nous a offert un monologue que personne ne voulait entendre se terminer pour nous expliquer qu’il avait besoin de nous pour chanter cette prochaine chanson; une chanson qu’il nous offrait, que nous nous offrions mutuellement, qu’il offrait à ses compatriotes comme une perle de grand prix parmi toutes les autres qui sont aussi parfaites.
-Alors maintenant, on va répéter les mots du refrain… a dit le poète.
Et j’y repense encore avec un ravissement irrépressible. Nous allions chanter avec lui ! Nous allions chanter ses mots !
Et voici ces mots qu’il a chantés en premier et qu’il nous a fait reprendre d’un seul cœur et de plusieurs voix :
« Nos amours, nos travaux, même le chant d’un oiseau,
Ton cœur, mes mots, font tourner le monde. »
Et ce poète, avec qui nous avons chanté, c’était monsieur Gilles Vigneault.
                Moment, torrent de grâce…



lundi 7 avril 2014

Il s’appelait Jacques

                Ma séparation, suivi de mon divorce a été un coup dur. Bien sûr, nous avions des problèmes de couple, mais je ne m’attendais certainement pas à ce que la femme que j’aimais, qui était la femme de ma vie, parte un jour avec mes filles se réfugier dans un centre pour femmes battues. Jamais je ne l’avais frappée ni violentée… mais ma thérapeute me fera comprendre plus tard que la violence n’est pas toujours physique et les peurs pas toujours rationnelles.
                Est-ce que je peux dire que nous avons divorcé en bons termes ?
                Les filles passent une semaine chez moi et une semaine chez leur mère, et elles semblent s’être très bien adaptées à cette régulière rotation. Je dois dire que ça m’a pris longtemps pour faire mon deuil, ou plutôt mes deuils : deuil de mon mariage, de mon amour, mais aussi, deuil de voir mes filles tous les jours. J’appelais les semaines où elles étaient chez leur mère « mes semaines mortes ». Je me laissais aller, je ne cuisinais pas et je mangeais mal, je ne faisais pas le ménage, je me lavais à peine. Puis, graduellement, la thérapie aidant, j’ai refait la paix avec moi-même et avec tous ces événements.J’ai rencontré une autre femme qui a aussi des enfants, de l’âge de mes filles, et nous nous voyons le plus souvent possible.
C’est devenu l’une de mes grandes joies que d’aller attendre les filles à la sortie de l’école, et j’essaie toujours de leur réserver une surprise : une sortie, des gâteaux, une chambre décorée, un film pour la fin de semaine… Parfois, j’arrive déguisé en clown ou en vieux monsieur et ça les fait rire ! Et moi je ris de les entendre et de voir les yeux qu’elles font.
                C’est peut-être parce que j’ai arrêté de m’apitoyer sur moi que j’ai remarqué cet homme d’à peu près mon âge, les jours où j’arrivais à l’avance à l’école, qui se tenait sur le trottoir, toujours au même endroit, toujours sur le même coin de rue, à l’opposé de l’embarquement dans les autobus scolaires.
                Il m’a intrigué. Qui était-il ? On pense tout-de-suite à un prédateur qui lorgnerait ses prochaines proies. Devais-je avertir la direction de l’école ? Non, il semblait inoffensif; mais les pervers ne se promènent pas avec une pancarte d’homme-sandwich.
                J’ai fini par l’approcher. Il avait le visage long, les yeux tristes; il semblait accablé, abattu. Il avait l’air négligé; il portait toujours le même blouson; ses souliers étaient passablement usés. Il était mal rasé.
 Il m’a raconté son histoire.
                « J’ai vécu avec une femme pendant dix ans. On n’était pas mariés. J’ai été heureux avec elle. On avait acheté une maison. Moi j’voulais des enfants, elle, elle en voulait pas trop. Mais on a en quand même eu deux : un garçon et une fille, Benjamin et Coralie. Puis, un jour elle est partie avec eux. J’ai été accusé de les avoir battus elle et les enfants, et le juge lui a donné raison. J’ai été obligé de partir de notre maison et lui laisser la maison à elle pour ne pas sortir les enfants de leur milieu de vie. J’ai fait une dépression; j’ai perdu ma job; j’avais une bonne job comme manœuvre; maintenant, j’suis sur le BS. Elle a la garde des enfants, et moi, je n’ai plus le droit de voir mes enfants; je ne peux les voir juste une fois par deux semaines  et toujours dans des rencontres supervisées par une travailleuse sociale. Je sens à chaque fois que c’est de plus en plus difficile. Ils sont en train de s’éloigner de moi. Je suis en train de les perdre. Bientôt, j’ai peur qu’ils ne voudront plus me voir. Mais moi j’les aime, tu comprends; j’les aime plus que tout au monde ! Ce sont mes amours que j’adore. Alors j’me tiens là, à bonne distance et je viens les voir durant les récréations, durant l’heure du diner, à l’heure de la sortie… sans jamais me faire voir. Il ne faut surtout pas qu’ils me voient et qu’ils répètent ça à leur mère. Ce s’rait une vraie catastrophe. Alors j’reste ici et j’les regarde de loin, et c’est tout ce que j’demande à la vie; de pouvoir voir mes deux amours de loin. »
                C’est tout.

                Ah oui, il s’appelait Jacques.

lundi 31 mars 2014

Donnez-moi
                le goût de vivre
donnez-moi
                le goût d’aimer
donnez-moi
                envie de rire
                et puis de chanter

Donnez-moi le goût de croire
                que tout peut recommencer
donnez, donnez-moi l’espoir
                l’espoir qu’il me faut lutter
                que tout ne se terminera pas
                comme ça

Donne-moi
                le goût d’offrir
donnez-moi
le goût d’oser
donnez-moi
envie de séduire
                et puis de rêver

Donnez-moi cette assurance
                que je peux en quelques mots
dire l’amour et ma croyance
                en un monde tout nouveau
                en un monde
                nouveau

Dites-moi comment faire
                pour combattre la terreur
dites-moi où prolifèrent
                la haine et les peurs

Dites-moi comment m’approcher
                des autres humains en marche
dites-moi comment me laisser trouver
                par un dieu qui me cherche

Dites-moi comment changer,
dites-moi comment…
comment…
vous ne pouvez pas,
vous n’y pouvez rien ?


lundi 24 mars 2014

Monsieur et madame Gardiner

                Cette histoire date de quelques années déjà. Au tout début de mon ministère, j’ai été envoyé en Gaspésie dans les années ’90. J’y suis resté pendant un peu plus de deux ans. La Gaspésie, pour qui ne le sait pas, est l’une des « régions éloignées » du Québec, en fait « éloignées » par rapport aux grandes villes comme Québec ou Montréal. C’est vrai que pour aller en Gaspésie à partir de Montréal cela prend entre huit et douze heures tout dépendant de la destination, mais une fois rendu, on n’a certes pas envie de repartir trop vite. C’est une région magnifique d’une beauté à couper le souffle sise entre trois littoraux, celui du golfe du Saint-Laurent au nord, de l’Océan Atlantique à l’ouest et de la Baie des Chaleurs au sud. Parfois on a l’impression que tout y est démesuré : l’immensité de l’océan qui s’éloigne jusqu’en des horizons intangibles, les teintes d’azur qui se font et se défont, qui se combinent en myriades de reflets dans les continuelles unions entre la mer et le ciel, les fougueuses et immuables forêts aux touffus bosquets d’épinettes centenaires, et, en hiver, le souffle titanesque du vent sur les berges qui nous fait croire à chaque tempête que ce qui frappe à nos portes et à nos fenêtres, ce ne peut être que l’apocalypse. La petite église dont je m’occupais – et je devrais parler des églises car il y en avait trois – était située sur la rive même de la Baie des Chaleurs.
                Durant ces deux années et quelques mois, j’ai fait plus de funérailles que de baptêmes; pour dire vrai, aucun baptême et un seul mariage. Et quelque chose comme huit services de funérailles.
                Je desservais une petite communauté anglophone perdue dans une collectivité à vaste majorité francophone. Il s’agissait essentiellement de la dernière génération des descendants des propriétaires des mines et des compagnies forestières qui avaient régné – et s’étaient enrichis – sur la région pendant près de deux cents ans. C’était une communauté vieillissante, déjà vieille, et sans beaucoup d’avenir, mais cependant extrêmement accueillante, extrêmement chaleureuse où je me suis beaucoup plus. La presque totalité des jeunes était partie s’établir en ville (c’est-à-dire à Montréal), en Ontario ou encore dans l’Ouest du pays. En plus d’animer deux cultes par dimanche, j’allais religieusement faire mes visites pastorales chez les uns et les autres.
Un jour, quelques semaines après mon installation, alors que je faisais rapport à mon Conseil, on m’a demandé si j’étais allé voir monsieur Gardiner à l’hôpital. Je ne savais même pas de qui il s’agissait.
                Monsieur Gardiner est un grand homme d’un mètre quatre-vingts, allongé dans un lit de l’hôpital local depuis une douzaine d’années, depuis un AVC qui l’a laissé dans une semi-état comateux dont il n’est jamais sorti. Sa femme vient tous les jours, chaque journée que le Bon Dieu apporte, le voir à l’hôpital. Chaque jour, elle arrive le matin et elle repart le soir et passe toute la journée dans la chambre de son mari à s’occuper de lui.
En parlant avec elle, j’ai appris que monsieur Gardiner avait été soldat. Il était le troisième fils d’une riche famille de New-Richmond et lorsque les nouvelles de la Guerre ont commencé à dire que l’Angleterre était menacée par l’Allemagne nazie, il ne rêvait plus que de pouvoir défendre la mère patrie en danger. Le jour de son dix-huitième anniversaire, il s’était porté volontaire au bureau de recrutement de Campbellton et s’était engagé. C’est à Ottawa, à la fin de sa rapide formation comme fantassin, au cours de sa dernière permission avant de s’embarquer pour aller au front, qu’il avait rencontré celle qui allait devenir sa femme. Ils s’étaient fiancés le lendemain et ensuite il est parti; ils ne se verront pas pendant quatre ans.
Le matin quand madame Gardiner arrive, elle lui dit un beau bonjour et lui fait une petite bise sur la joue. Parfois elle attend patiemment qu’il se réveille. S’il s’est Sali, elle le change. Ensuite, elle lui met une large bavette et lui donne son petit déjeuner à petites bouchées dont il recrache la moitié au fur et à mesure. Elle prend bien soin de lui essuyer la bouche au fur et à mesure. Le déjeuner terminé, elle fait sa toilette avec des gestes à la fois fermes et délicats. Elle le lave toujours à la débarbouillette. Elle commence parla figure, puis les bras et le torse et ainsi de suite et elle finit par les jambes et les pieds. Elle lui nettoie et lui coupe les ongles. Elle le rase avec un petit rasoir électrique. Il lui peigne les quelques cheveux qui lui reste. Et ce toujours en lui parlant.
Monsieur Gardiner n’est finalement jamais allé défendre l’Angleterre. Son régiment est parti en direction opposée, vers Vancouver, où il s’est embarqué sur un navire néo-zélandais, le Awatea en direction de Hong Kong en traversant le Pacifique.  Ce qu’on appellera plus tard « la bataille de Hong Kong » a commencé le 8 décembre 1941,  huit heures à peine après l'attaque sur Pearl Harbor. Mais lorsque monsieur Gardiner y met les pieds, il ne le sait pas encore. Le territoire ne disposait que d’une force armée limitée, une milice locale, deux bataillons de soldats coloniaux indiens  et deux bataillons écossais qui ont donc accueilli avec grand enthousiasme les recrues du contingent canadien issu des corps des Winnipeg Grenadiers et des Royal Riffles, régiment auxquel appartenait monsieur Gardiner. C’était six semaines seulement avant l’attaque japonaise sur la ville. Ces soldats dont une bonne partie n’avait pas encore d’expérience du combat résisteront dix-sept jours aux bombardements intenses et assauts irrépressibles des troupes japonaises. Le 25 décembre 1941,  date connue sous le nom de « Noël noir » par les habitants de Hong Kong, la ville se rend. La bataille aura fait chez les défenseurs 4 500 tués ou blessés et 8 500 prisonniers. Monsieur Gardiner était parmi ceux-là.
Quand madame Gardiner a terminé la toilette de son mari, quand elle sourit de le voir ainsi tout propre et rasé de prêt, elle s’assoit sur le fauteuil au bord du lit. Et là, elle lui fait la conversation. Elle lui partage les dernières nouvelles, de ce qui s’est passé au village, de ce qui se passe dans les grande villes, de qu’il y a de nouveau à l’église. Elle parle de tel petit-fils qui a téléphoné, d’un autre qui a bien réussi ses examens. Elle lui parle aussi de la situation internationale. Parfois elle ne lui parle que de la température. Au début, après le déjeuner,  elle l’habillait avec ses vêtements de tous les jours; maintenant elle lui met simplement un pyjama propre. Le soir, elle repart avec les pyjamas sales et elle fait le lavage chez elle, pour revenir le lendemain avec des pyjamas tout frais tout propres, tout bien pliés, aspergé quelques gouttes d’eau parfumée. Au début, ses enfants trouvaient qu’elle exagérait. Tu gâches ta vie. Papa ne comprend pas. Elle les laissait dire. Ça lui faisait de la peine mais ne elle préférait ne pas répondre, et ils se sont lassés.
En janvier 1943, huit cents Canadiens sont amenés de Hong Kong au Japon par bateau. Madame Gardiner racontait que les prisonniers ont été ont mis en fond de cale. Personne ne pouvait bouger. Ils étaient environ deux cent cinquante par compartiment de cale. Si quelqu’un grouillait ne serait-ce qu’un coude il perdait son espace. La nourriture leur été envoyée d’en haut avec un câble et les Japonais criaient : « Arrangez-vous comme voulez avec ça. » Les soldats essayaient de se diviser cette maigre pitance du mieux qu’ils pouvaient. Plusieurs d’entre eux étaient malades. Il n’y avait qu’une toilette pour deux cent cinquante hommes. S’y rendre était un problème extrême; ça prenait des heures pour y arriver et beaucoup n’avaient pas le temps de s’y rendre. Après une semaine dans ces conditions, ils ont débarqués à Nagasaki, d’où ils ont a pris le train jusqu’à Tokyo. Ils ont ensuite marché plus de six heures jusqu’au camp. Ils étaient partis huit cents, mais ils n’étaient plus que cinq cents à s’être rendus au camp. Au camp il y avait deux huttes; les Royal Rifles en ont occupé une et les Winnipeg Grenadiers ont pris l’autre. Les Canadiens resteront presque trois longues années prisonniers au Japon, jusqu’à la fin de la guerre, dans des conditions de détentions épouvantables. Le pire c’était la faim, la faim cruelle et continuelle; ils avaient toujours faim.
Comme ancien combattant, monsieur Gardiner a droit à une chambre privée. Quand l’infirmière passe, durant la matinée, madame Gardiner répond aux questions sur ce qu’il a mangé, s’il fait de la température. L’infirmière repart poursuivre sa tournée et c’est elle qui lui donne ses médicaments; elle vérifie sa sonde et vide son sac urinaire au besoin. À l’hôpital, on lui laisse ces privilèges hors règlements : qu’elle s’occupe de lui ainsi, ça fait, au final, moins de travail pour le personnel et personne d’autre ne pourrait le faire mieux qu’elle. Ce qu’elle ne peut pas faire, c’est le retourner. Comme tous les patients immobilisés, il faut retourner monsieur Gardiner régulièrement pour éviter les plaies de lit, et deux infirmiers viennent le faire le matin, l’après-midi, puis une fois en soirée.
Sous prétexte qu’il fallait garder les réserves pour les combattants de « l’armée impériale japonaise », leur ration quotidienne était constituée d’une marmite de riz cuit dans une eau sale avec des squelettes de poissons; c’était servi avec un thé qui ne goûtait rien. Bien sûr il n’y avait jamais de viande, jamais de pain, jamais de produits laitiers, jamais rien de sucré; quelque fois, rarement, certains soldats se procuraient des fruits à moitié pourris. Les soldats savaient bien qu’affamer les prisonniers pour les affaiblir fait partie des tactiques de guerre. Beaucoup d’entre eux, presque tous, étaient malades, souffrant de dysenterie, de diarrhées, de coliques, de vers intestinaux, de fièvres, de diphtérie, de bronchite. Les moustiques pullulaient et les dévoraient et plusieurs d’entre eux se grattaient jusqu’au sang. Et il y avait les brimades, les cris, les injures, les insultes, les coups de cravache, les mauvais traitements. Plusieurs se sont suicidés malgré les encouragements incessants des officiers. La saison de pluie était le pire moment : l’eau coulait à verse dans la hutte, tous les vêtements étaient mouillés, les hommes étaient trempés, les plaies ne guérissaient pas, s’infectaient, se remplissaient de pue. Ces jeunes hommes forts et exaltés étaient devenus des loques, qui souffraient le martyr au quotidien. Au début, il y avait eu le travail forcé. Il avait fallu construire des installations, des hangars, des lieux d’aisance, une piste d’atterrissage qui ne servira jamais. Les hommes avaient même voulu construire une petite chapelle pour les célébrations dominicales. Les conditions d’hygiène étaient horribles; il n’y avait pas moyen ni de se laver, ni de se raser, se peigner, se brosser les dents. Tout le monde avait des poux et des morpions. Monsieur Gardiner a-t-il pensé à sa future femme durant sont incarcération ? A-t-il cru qu’elle l’avait laissé tomber, qu’elle s’était lassée de l’attendre comme tant d’autres jeunes femmes ? Le camp sera libéré en septembre 1945. Il est sur le chemin du retour, rasé de frais, requinqué… seulement comment pourra-t-il la retrouver ? Mais la future madame Gardiner sera la sur le quai à attendre son retour. Oui, elle était là, elle s’était renseignée au Ministère de la Guerre à Ottawa. Durant toute la durée de la guerre, elle s’était tenue au courant des déplacements du bataillon de monsieur Gardiner; elle avait appris son emprisonnement. Elle savait quel bateau l’avait ramené, dans quel train il serait. Elle n’a pas réagi en le voyant, mais s’était lovée dans ses bras sans rien dire.
Quand midi approche madame Gardiner entend arriver le chariot des plateaux de repas. Elle sort la petite table et elle donne à manger à son mari. Après chaque repas elle lui brosse les dents. Elle le recoiffe. L’après-midi, elle écoute la radio. Quand il s’endort, elle tricote, des mitaines, des tuques, des chaussettes pour ses petits-enfants ou pour la prochaine vente à l’église. La seule journée où elle change sa routine, c’est le dimanche. Un de ses fils, William, l’amène à l’église. Il n’est pas très pratiquant mais il vient quand même; il s’assoit à côté d’elle faisant contre mauvaise fortune bon cœur. Elle repart tout de suite après le culte pour être là pour le dîner. Le personnel sait qu’elle va arriver et retarde le moment d’apporter le repas pour lui laisser servir son mari. Parfois aussi, madame Gardiner déroge à sa routine pour les anniversaires de ses petits-enfants; ces jours-là, elle part un peu plus tôt le soir. D’habitude elle part après souper vers 18h30. L’hiver il faut vraiment une grosse tempête de neige pour l’empêcher de venir.
Monsieur Gardiner était l’un des rares survivants, à peine un dixième de son bataillon est revenu au pays. Il était revenu amaigri, marqué par ces dures années, et elle s’était juré de prendre soin de lui. Elle l’a suivi en Gaspésie, et ils se sont mariés; ils ont eu quatre enfants et ensuite neuf petits-enfants. Pendant des décennies ils seront des piliers de ce qui sera un jour mon église. Monsieur Gardiner quittera les forces armées en 1946; il remettra ses armes dont il ne s’était pratiquement pas servi. Il sera nommé chef de gare à Matapédia par le Gouvernement. C’était un poste d’importance; il devait veiller à la bonne marche de toute la circulation des convois et des trains de passagers tant pour la Gaspésie que pour les provinces maritimes. Ses médailles et ses décorations étaient sur un mur de la maison, bien en évidence, mais ni l’un ni l’autre n’en faisait étalage. Le 11 novembre était sacré tant pour lui que pour elle (et pour la grandes majorité de mes paroissiens). Il était essentiel de ne jamais oublier, de se souvenir de tous ceux qui n’étaient pas revenus, qui étaient morts pour la paix et pour la liberté. À soixante-cinq ans il avait pris sa retraite. Il aurait bien voulu participer aux événements du cinquantième anniversaire de la bataille de Hong Kong et revoir les anciens du camp au Japon, mais il n’avait pas pu : six ans après sa retraite il avait eu son accident.
Quand madame Gardiner parle de son mari, elle dit toujours « Mister Gardiner is well », « Mister Gardiner is asleep »… Madame Gardiner ne sourit pas beaucoup, mais une paix s’irradie de sa personne, une plénitude qui l’épanouit de l’intérieur, qui illumine ses yeux et son âme. Moi qui me suis divorcé deux fois, j’ai longtemps réfléchi sur son abnégation qui n’était en rien un sacrifice; bien au contraire, pour madame Gardiner, son dévouement était libérateur, l’attention qu’elle portait chaque jour à son mari, c’était l’accomplissement de sa vie, la seule direction possible de sa destinée. Je contemplais deux existences intrinsèquement liées, deux destins unis dans la vie et au-delà de la vie.
                Quand j’étais pasteur en Gaspésie, ça faisait treize ans que madame Gardiner venait tous les jours à l’hôpital. Puis ça a fait quatorze; puis elle a commencé sa quinzième année. Et puis je suis retourné à Montréal m’occuper d’une autre église. Je ne sais pas quand monsieur Gardiner est mort. J’ai perdu contact avec la communauté quand j’ai déménagé. Je ne sais pas combien de temps elle lui a survécu. Mais si le ciel existe, et je sais qu’il existe, c’est sûr qu’ils s’y sont retrouvés.



dimanche 16 mars 2014


La fuite

I


-En tout cas, moi, je refuse d’y aller !
Le ton de Gérard ne laissait aucun doute
-Qu’est-ce que tu vas faire alors ? demande Alain.
 -Comme je l’ai dit et comme Françoise vous l’a dit, nous allons nous enfuir ! Et ceux et celles qui refusent d’aller au « Village » partiront avec nous.
-Mais c’est impossible vous ne pouvez pas faire ça !
-Que vont dire les patrouilles de l’ordre ? Elles vont vous rattraper et vous mettre  en  détention.
-Je sais Alain que tu vois les choses autrement, et je n’essaie pas de te convaincre  contre ton  gré; c’est un  risque  à prendre,  de gros risques  même, mais j’ai la certitude qu’il n’y a rien d’autre à  faire. Peut-être  allons-nous  échouer;  peut-être... Mais peut-être aussi allons-nous tracer la  voie à d’autres où même, on  ne sait jamais, provoquer des  changements. Mais nous croyons que c’est le moment est venu d’agir; il ne nous reste plus beaucoup de temps, la date d’entrée est  à la fin de ce mois; il ne nous reste plus que trois fins de semaine pour agir, et Françoise et moi, sommes décidés à nous enfuir. Oui, il y de gros risques, mais nous sommes prêts à les prendre. Il faut se décider,  qui vient  avec nous ?  Toi Emmanuel ?  Et toi Elisabeth ?
-Quand même défier la loi…
La « loi » dont parle Alain c’est toute une série de  décrets sur la retraite des personnes âgées. C’est une loi qui s’est élaborée sur un peu plus de deux décennies, les premiers décrets datant de plusieurs années déjà  ayant été modifiés  plusieurs fois. Au début, ils n’ont porté que sur l’âge de la retraite, obligatoire pour tout le monde, - sauf pour quelques privilégiés bien sûr - qui variait selon les métiers et les fonctions, et les classes sociales, pour « ouvrir des opportunités nouvelles d’emploi aux générations plus jeunes ». Tout d’abord à 65 ans puis 60; puis 55 pour les hommes et 52 pour les femmes. Et régulièrement la loi avait été amendée, augmentée par le Gouvernement qui voulait mieux contrôler les dépenses : baisse des prestations du régime  des  rentes et  rien pour les gens  qui  avaient accumulé des économies, obligation de présenter ses états financiers, réduction des subventions aux médicaments, aux soins de santé, suppression du droit aux interventions chirurgicales dites «non-indispensables », suppression des soins dentaires, compressions draconiennes des allocations aux logements. Une année les personnes retraitées ont eu droit à moins de médicaments, certains services offerts ont été supprimés, elles ont pu moins se déplacer, ont eu moins droit aux loisirs; les appartements qui leur étaient attribués sont devenus plus petits, moins confortables. Une autre, les personnes âgées n’ont plus eu le droit d’utiliser les bibliothèques, d’aller au cinéma ou au musée; les  tarifs réduits dans  les  transports  en  commun ont été abandonnées. Il y a eu augmentation des prix et des taxes sur des produits de première nécessité, comme les cannes, les marchettes, les lunettes, les sous-vêtements de laine, puis l’imposition de bons d’achat en lieu et place des rentes, obligation de ne magasiner que dans les établissements commerciaux d’État ... Les plus gros bouleversements ont été votés il y a cinq ans avec l’imposition de  la résidence  fixe,  puis  dans les  « Villages  de  résidence  adaptée intégrale » (VRAI)communément  appelés « Villages ». Au début, ils ont été facultatifs, et depuis peu ils sont devenus obligatoires cinq ans après la retraite, avec plusieurs exemptions notables cependant comme les membres du Gouvernement et  leurs familles, les dirigeants des banques et autres personnages importants.
Les Villages sont de petites cités en soi; ils sont murés avec une seule entrée et tout y est fourni : les logements sont meublés, confortables - donc obligation de ne rien apporter de chez soi - chauffés, entretenus; tous  les services y sont offerts : conciergerie, infirmerie, épicerie, services financiers, salle de repos, loisirs, cinéma, cartes, casino, sauna, musculation, billards, quilles, tennis, golf, pêche... Et les plus cyniques ajoutent la morgue à cette liste. Il  est  entendu qu’une fois entrés les gens n’ont plus le droit de sortir. En fait ils n’en ont pas besoin puis que tout est disponible, tout se fait sur place. Et les visites sont bien régularisées; n’entre pas qui veut dans les Villages, il faut songer à la sécurité. Même les enfants et les petits-enfants y viennent rarement. Il est vrai que dans cette société matérialiste disloquée, les liens familiaux sont réduits à presque rien, les individus vivent de plus en plus isolés. Les Villages nécessitent donc peu de personnel; les « accompagnateurs »  s’occupent de tout et font fonctionner la machine. Pendant quelque temps les familles qui remplissaient le formulaire approprié ont pu garder une personne âgée chez elles, mais cette exception vient d’être abandonnée parce que jugée trop difficile à gérer administrativement. Maintenant on n’a plus qu’à signer pour y entrer - d’ailleurs on n’a pas le choix - et toute la vie prend  une nouvelle tournure. On dit au revoir aux enfants et aux petits-enfants et on y entre le cœur léger et content. Inutile de préciser que nul ne sort vivant des Villages. Les proches, quand il y en a, sont informés, une fois par mois, des décès; les pensionnaires des Villages ont le choix de trois modèles de lettres officielles, pour donner, s’ils le désirent bien sûr, des  nouvelles à leurs familles.  L’emploi  du temps est simple, quelque chose comme « lolo, loto, dodo » jusqu’au  décès.
Or, depuis  peu,  les  décès  semblent  subvenir  plus  rapidement. Avant,  c’était souvent après quatre ou cinq  ans de régime au Village. Mais maintenant c’est  à peine un ou deux ans. Les rumeurs les plus extravagantes commencent à circuler sur les Villages. Même si le Gouvernement se fait rassurant et susurrant et offre toutes les garanties d’excellence qu’on peut espérer d’un service officiel, des inquiétudes surgissent, des questions sont posées. Par peur de représailles, on n’ose pas dire tout haut ce que beaucoup chuchote. On commence même à se demander si les Villages sont vraiment les paradis décrits dans la publicité et la propagande du Gouvernement. Et puis, il y ces erreurs qu’on ne peut plus nier : telle  personne  a reçu une lettre de son père déjà décédé, une autre a entraperçu de drôles de choses lors d’une visite, plusieurs qui ne peuvent recevoir l’autorisation d’une visite  sans que raison ne soit fournie. Certaines personnes commencent à se douter  que  ce pourrait être toujours les mêmes appartements qui peuvent être  visités,  trois  ou quatre qui serviraient de décor et que le reste des Villages n’existent qu’en carton-pâte; et surtout quelques personnes ont reçu des appels clandestins relatant les pires conditions de « détention », c’était le terme employé. Faudrait-il employer celui d’ « extermination ».
On a commencé à parler de minimum vital qui n’était pas garanti, puis de mauvais traitements infligés aux pensionnaires, et enfin, aujourd’hui, d’ « extermination ». En réponse aux interrogations, les  accompagnateurs ont  organisé  quelque  visites guidées, et les personnes  âgées ont semblé en pleine forme; dans un reportage à la télévision elles se sont dit très heureuses, très contentes de leurs sort; elles souriaient, se taquinaient, s’amusaient, vantaient les bienfaits des Villages et les soins de première qualité qu’on y recevait, louangeait la gentillesse et la compétence des accompagnateurs, remerciaient le Gouvernement de ce style de vie à nul autre enviable et parlaient de leur joie de vivre, du doux plaisir d’être à la retraite et de pouvoir en profiter, de la vie  en  communauté.  Vraiment  elles  ne  manquaient  de rien, et demandaient, suppliaient, qu’on leur laisse profiter de la vie de retraités tranquillement, que le Gouvernement se chargeait de tout et qu’il n’y avait aucune espèce de raison de  s’inquiéter.
Et  c’est  contre  cette vie-là  que  parle  cette douzaine  de personnes  retraitées Gérard et Françoise, Emmanuel et Élisabeth, Mélanie et Jean-Jacques et Brigitte et Michel, Sébastien et Claudine et Stéphanie, Alain et Josée. Ils et elles ont commencé à en discuter « juste comme ça » il y a environ deux mois. Mais maintenant l’échéance approche. Tous et toutes sont listés pour la fin du mois d’avril, sauf Sébastien et Claudine dont le tour viendra dans six mois, et ils se rebellent contre ce sort inéluctable. Pour certains, comme Gérard et Françoise, il ne  fait  plus  de doute : les Villages sont lantichambre de la mort, on n’y entre que pour se faire éliminer; pas question  d’y aller. Pour d’autres, comme Alain ou Josée, c’était pratiquement impossible de défier la loi.
-Non, ce n’est pas défier la loi, reprend Gérard, c’est refuser une loi qui n’en est pas une, c’est refuser de se soumettre à un ordre qui n’en est plus un !
-En fait on ne sait pas ce qui s’y passe ! Certains pensionnaires vivent jusqu’à cent ans grâce aux soins qui y sont donnés !
-Alain, ces communiqués sont faux ! Ce sont des mensonges. Les signes sont là; si tu ne veux pas les voir, et bien tant pis !
-Écoutez, reprend Gérard fermement, nous avons eu cette  discussion plusieurs fois déjà et je ne veux pas revenir sempiternellement sur les mêmes argumentations. Notre décision est prise, nous allons fuir et tu ne nous feras pas changé d’avis. Tu n’es même pas obligé de nous aider.
Françoise intervient : « Nous avons assez discuté. Il est déjà  tard, dans  vingt minutes on va sonner le couvre-feu. C’est ce soit qu’il faut prendre une décision.  Qui vient  avec nous ?  Vous  Brigitte et Michel ?
-Oui, nous irons avec vous.
-Et  toi  Stéphanie ?
-Je ne sais pas; les risques sont très grands.
-Oui,  je  le  sais,  et  je  vais  te  dire  franchement :  j’ai  terriblement  peur,  mais notre décision est prise; je  crois qu’il n’y a pas d’autre solution.
-Oui  je suis  d’accord avec Gérard et Françoise, dit Emmanuel; moi et Élisabeth, nous partirons avec vous.
-Oui, moi aussi comme toi Françoise, j’ai  très peur mais il faut partir.
-Bravo ! Et Sébastien et Claudine ?
-J’hésite, mais je crois que vous avez raison. Nous allons partir aussi.
-Mais irons-nous ?
-Ça  aussi, nous en avons déjà parlé plusieurs fois : nous irons dans les montagnes, au bord d’un lac. Mon père possédait un ancien domaine qui est à l’abandon depuis plusieurs années, mais la maison doit toujours y être. Je me souviens d’y être allé durant les étés de mon enfance. Nous nous y installerons un peu rustiquement; ce sera extrêmement dur, et risqué sans doute, mais il faut le faire, et  les enfants seront pour nous aider. Ils nous l’ont assuré.
-Mais les patrouilles ? C’est qu’elles vont chercher en premier lieu.
-Pas sûr; les patrouilles ne connaissent pas la région. Leur équipement lourd ne peut l’atteindre; les routes qui y mènent ne servent plus depuis très longtemps.
-Moi aussi je pars, dit Mélanie; est-ce que tu me suis Jean-Jacques ?
-Oui, moi aussi je vais prendre la fuite.
-Vous allez voir, nous  allons  leur montrer  que nous ne nous  laisserons pas faire.
-Et bien moi aussi je viens, dit Stéphanie.
-Très bien, alors nous serons neuf. Ils regardent Alain et Josée.
-Et vous deux, je crois que vous ne viendrez pas ?
-Non; c’est illégal ! Vous n’avez pas le droit !
-Non vraiment; je ne peux pas. C’est si dangereux et la loi... et puis si c’était les  racontars sur les Villages qui étaient  faux ?  Si c’était vraiment le lieu de repos promis ? Et puis, je suis malade, je n’aurais pas la force.... Mais nous vous aiderons !
Josée se met à pleurer.
-Oui pleure, ça va te faire du bien; tu n’as rien à te reprocher, rien. C’est notre décision et si tu en prends une autre, tu as raison… et nous savons que vous nous  aiderez.
Gérard reprend : « Bon le couvre-feu est presque là. Dans trois jours nous nous retrouvons  chez nous. D’ici là, nous aurons  fixé les derniers détails de la fuite avec les enfants. À  vendredi.
vendredi…
-Oui, à vendredi…
Quitter la ville ne serait pas très difficile; il suffisait de demander un visa de sortie pour une journée ou d’une fin de semaine. Ce n’était généralement qu’une formalité. Les enfants n’auraient qu’à dire que c’était pour fêter l’ultime rencontre avant le grand départ, et remercier les autorités de leur compréhension. On pouvait partir à deux ou trois voitures pour une expédition et dissimuler les bagages parmi le nécessaire à pique-nique  ou à camping. Ce qui était plus délicat, c’était le retour des enfants. S’ils avaient affaire à un fonctionnaire peu zélé qui les verrait et que c’était tard le soir, il ne contrôlerait sans doute pas leurs papiers. Sinon, il fallait trouver une bonne raison. On décide donc que les voitures reviendront séparément. Si la première se faisait contrôler, on dirait que les passagers  manquants  sont dans l’autre voiture et qu’on la perdue de vue; si  c’était la deuxième ou la  troisième on dirait  qu’ils étaient en avant; c’était à la limite de la légalité.


II


-Voilà, tout y est !
C’est le grand soir, le soir des au revoir, ils et elles sont réunis : ceux et celles qui partent et les autres qui restent, Alain et Josée. On est chez Gérard et Françoise; sur la table de la cuisine et par terre est rassemblé tout ce dont ils auront besoin. On a tout mis dans des sacs à dos et des sacs de voyage, la nourriture pour un mois, quelques vêtements, des couvertures, des couteaux, des lampes de poches, des cordes... On dirait une bande de scouts qui se préparerait pour un séjour de survie; si l’instant n’était pas si dramatique, on pourrait certainement en rire ou chanter des chansons entraînantes.
On a décidé que les enfants viendraient avec quatre voitures et les visa indiquent qu’ils partent pour toute la fin de semaine. L’itinéraire est celui d’une direction vers le sud de la ville, mais en fait le but voyage est le nord-ouest; on planifie de faire un long détour tout d’abord vers le sud, puis par des chemins détournés vers l’ouest, et enfin on remontera vers  le  nord.  Le  grand-père d’Emmanuel a possédé il y a plusieurs années une propriété à la campagne et cette ancienne ferme, depuis longtemps oubliée et à l’abandon, est le refuge idéal; et c’est qu’on a décidé de se retrouver et se faire oublier. Bien sûr ça fait beaucoup de kilométrage, mais on a deux jours pour y aller; les enfants devront se dépêcher pour revenir. C’est, ce soir, le moment de se dire au revoir et se souhaiter bonne chance. Les yeux ridés s’emplissent de larmes on se serre les mains et on s’embrasse. Tout est dit. L’instant est grave. Alain et Josée qui restent se demandent un court instant s’ils ne devraient pas partir mais c’est trop tard; ils seront neuf à fuir.
Le lendemain matin, de très bonne heure, c’est le départ. On ne se fait pas des signes de la main pour ne pas éveiller les soupçons. Le ciel est dégagé; la journée sera belle. Les enfants ne parlent pas beaucoup. On  monte  presque  mécaniquement dans les voitures. On quitte la ville sans problème, les contrôles se sont passés sans problème : c’est de bon augure;  et  on  roule  ne  s’arrêtant que pour se dégourdir les jambes et prendre de l’essence. Quatre  voitures  au  même poste, ça ne passe pas inaperçu; il faut donc y aller à tour de rôle, et les premiers attendent les autres. À la mi-matinée, on dévie de l’itinéraire prévu, et les pensées se font plus graves. À la courte halte de midi, on n’échange que quelques phrases brèves sur le chemin à suivre; on écoute les indications qu’Emmanuel puise du fond de sa mémoire. En remontant vers le nord, le paysage commence à changer; il devient plus sauvage, plus hostile, il n’y a plus guère d’habitations; les routes deviennent plus difficiles.
Et c’est vers la fin de la journée  que les premières embûches apparaissent.
Le chemin qui mène à l’ancienne ferme est peu fréquenté, on s’en doutait; il faut rouler plus lentement pour éviter les divers obstacles  comme  les  trous,  et autres arbres tombés. Mais quelques cinquante kilomètres avant le dernier embranchement, on doit s’arrêter ! Un énorme cratère dans le chemin empêche de continuer ! Impossible de passer ! Impossible de le contourner à cause de la densité des forêts environnantes; impossible de le franchir, même  un véhicule tout terrain aurait de la difficulté.
« Ah, ça ce n’était pas prévu ? peste Gérard.
-"Ils" ont démoli le chemin, "ils" l’ont bombardé, se désole Emmanuel. J’aurais le prévoir.
-Ce n’est pas de ta faute; est-ce qu’il y a un autre chemin pour arriver ?
-Un autre chemin ? Oui, mais il faudrait passer par le nord. On n’a plus le temps de repartir et contourner toute la ville à l’est. Et d’ailleurs, peut-être la route est dans le même état.
Quelqu’un suggère de construire un pont. Mais on n’a pas le matériel, ni le temps.
quelle distance sommes-nous encore ?
peu près 50 kilomètres jusqu’à l’embranchement et un autre 25 kilomètres jusqu’à  la ferme.
À peine une heure en voiture. Si tout avait marché comme prévu, ils devaient y arriver au début de la soirée; les enfants les auraient aidés à vérifier les lieux et les commodités, coucheraient là, et seraient repartis tôt demain pour être de retour à temps, avant le couvre-feu. Et maintenant tout ça est remis en question.
« Ne peut-on pas faire une trouée dans la forêt pour faire passer les autos ? »
Encore un fois, ça prendrait des outils qu’ils n’ont pas. 
« Il vous faut abandonner, dit l’une des filles.
Abandonner ?... Pas question ! Les enfants insistent : il n’y a pas d’autre solution.
« Nous marcherons s’il le fait, mais nous n’abandonnerons pas si près du but ! 
-Oui, c’est ça nous allons marcher ! Mais pas ce soir, car pour l’immédiat il faut sortir et le matériel et la nourriture.
Les enfants les aident à transporter le matériel de l’autre côté du cratère et on le camoufle bien sous les branches basses. Demain, on ne prendra  que le strict minimum, les couvertures et la nourriture.
-On trouvera bien un moyen de vous ravitailler, assurent les enfants, et on garde contact avec le téléphone cellulaire; on pourra suivre votre marche sur l’écran.
On se restaure et on s’installe pour la nuit, qui dans les voitures, qui sous les branches et on dort comme on peut. On trouve même à s’égayer de l’aventure.
Au matin, on se quitte pour de bon; les vieux bras étreignent les jeunes corps comme pour un dernier adieu; on se salue encore d’un côté à l’autre du cratère et les voitures repartent.
« Et bien, nous voilà seuls, dit Gérard; allons-y ! »
Et  la  longue marche commence. Stéphanie se met à chanter et les autres enchaînent. Il fait frais mais le soleil tape et les sacs sont lourds. Le problème le plus grave c’est l’eau; il doit y avoir des sources dans les bois mais les chercher prendrait du temps. On s’arrête pour midi. Le téléphone vibre.
« Tout va bien ? demande la voix.
-Oui, oui; ne vous inquiétez pas. On respecte notre horaire et le moral est bon. Tâchez de ne pas avoir de problème pour rentrer. On se rappelle ce soir. 
Et la marche reprend, un peu plus lentement cette fois; les kilomètres s’accumulent moins vite. a
Mais, le soir, alors qu’ils téléphonent pour donner des nouvelles,  il n’y  a pas  de réponse à l’appel !
« Il leur est arrivé quelque chose ! Ce n’est pas normal.
-Essaie encore !
Mais rien; le signal est mort. Ont-ils étaient pris ? Est-ce une simple panne de réseau ? Est-ce  par prudence qu’ils ne répondent pas ? On cherche des explications. On s’installe pour la nuit  tant bien que mal. Gérard  essaie à nouveau plus  tard, mais toujours rien. Il a dû se passer quelque chose ! On essaie de dormir malgré l’inquiétude et le temps frais; on se blottit dans les couvertures, et à cause de la fatigue, on s’endort rapidement.
Le lendemain on se remet en marche. Les sacs sont plus lourds, et surtout, il n’y a toujours pas de réponse aux appels.
« Je suis sûre qu’il leur est arrivé quelque chose, dit Françoise, j’aurais m’en douter que ce ne serait pas si simple. Que vont-ils dire ? Je  sais  qu’ils ne vont pas trahir, mais c’est très inquiétant. »
-Moi c’est plutôt les autres qui m’inquiètent, dit Gérard  tout en marchant. Si on interroge Alain, il ne pourra résister à la pression.
C’est au cours de la matinée du troisième jour, que le groupe entendra les hélicoptères pour la première fois. Au tout dernier instant, Gérard crie :
«  Cachez­ vous vite !! » et ils ont tout juste le temps de se précipiter sous les branches des arbres qui longent le chemin.
-Ils sont en  reconnaissance; ils nous  cherchent;  ils savent  que nous  sommes dans le coin. Qu’est-ce qui a bien pu se passer ? Qui leur a dit ?
-Nous sommes perdus ! s’affole Stéphanie.
-Taisez-vous ! Taisez-vous, ne dites rien, ne bougez pas; ils nous  cherchent mais ils ne nous ont pas vus encore.
-Je m’occupe  de Stéphanie, dit Mélanie;  viens  m’aider  Jean-Jacques.
-Non, ils ne nous ont pas vus, chuchote Françoise, mais nous ne pourrons  plus  marcher à  découvert maintenant.
-Et marcher à l’abri des arbres va nous prendre un temps fou !
-Peut-être pouvons-nous marcher à découvert et plonger à l’abri dès que nous entendons les bruits des moteurs, intervient Emmanuel; on les entend venir de loin.
-Oui, c’est une possibilité, mais c’est très risqué.
-Ou alors ne marcher que la nuit.
-Mais qu’est-ce qui a bien pu se passer ?
Tout le groupe est maintenant  rassemblé. Stéphanie s’est calmée, mais la peur ne les lâche pas.
« C’est certainement les enfants qui ont eu des problèmes; le stratagème n’a pas fonctionné, reprend Michel.
-Mais ils n’auraient jamais  dit nous sommes.
-On les a peut-être forcés; on les a peut-être menacés.
-C’est peut-être Alain et Josée aussi qu’on a forcé à parler. C’est possible ça aussi.
-Oui, tout est possible, dit Françoise, mais ça n’a aucune importance. Le fait est que notre situation est dramatique. Il faut penser à se sortir de là.
-Oui, il faut sauver notre peau, maintenant ! dit Michel.
-Ne dis pas ça ! Tout n’est pas perdu !
-Tout n’est pas perdu, interrompt Emmanuel,  mais notre situation n’est  pas très  reluisante.
-Je crois qu’on devrait commencer par se calmer et retrouver nos esprits.
-Tu as raison, Élizabeth, dit Gérard; on s’installe ici pour un temps et on fait une sieste jusqu’à  ce soir.
Mais l’angoisse est grande.
-On n’y arrivera jamais, Sébastien, se lamente Claudine; on n’y arrivera jamais… C’était une folie; c’était couru d’avance.
-Il faut qu’on y arrive, ma Claudine. Nous y arriverons, je suis sûr que nous arriverons.
Mais Sébastien ne sait plus trop s’il le dit plus pour se convaincre lui-même.
Après de courtes heures de repos, et un frugal repas - Françoise a profité de la pause pour cueillir quelques fruits d’automne et les distribuer -  on décide de se remettre en route. On marche toute la soirée - il n’y a eu que trois alertes - et jusque tard dans la nuit. On s’enfonce dans les boisés pour se coucher et s’endormir, exténués.
Mais le lendemain les vols d’hélicoptères sont de plus en plus fréquents. Pour une vingtième fois, ils entendent les moteurs et pour un vingtième fois ils plongent dans les sous-bois et s’y cachent... mais cette fois-ci Claudine trébuche et elle tombe sur le chemin pierreux.
-Vite ! vite !!   crie Gérard.
Sébastien se retourne et va la relever.
-Non ! reste  ici, cache-toi !
Trop tard, de l’hélicoptère on les a vus. Il vire vers eux et on entend une voix dans un haut-parleur :
« Ne bougez plus, vous êtes en état d’arrestation ! Ne bougez plus. Restez vous  êtes si vous  cherchez à vous enfuir nous tirons ! Ne bougez pas ! »
L’hélicoptère s’est immobilisé juste au-dessus d’eux. Un filet est largué. Les voilà pris ! De leur cachette, les autres ont tout vu, mais le pire s’en vient. Rapidement l’hélicoptère se pose sur le chemin et des hommes en uniforme en descendent. Claudine et Sébastien sont encerclés. Les soldats les soulèvent sans ménagement.
« Où  sont  les  autres ? hurle un soldat.  Dites-nous où  sont  les autres ! » 
Et  comme, terrorisés, ils ne répondent pas, les soldats les frappent, à coups de poings, à coups de crosse.
-Voilà pour vous  apprendre à  répondre. Claudine tombe, on la frappe à coups de botte.
-Ils sont là... dans les sous-bois...
Quelquun crie : « Sortez !  Sortez  tous,  il  ne  vous sera fait aucun mal; nous vous remmènerons à la ville sans problème. »
Mais les sept autres se terrent paralysés par l’horreur. Stéphanie sanglote; et Gérard  se ronge les poings. Evelyne le calme du mieux qu’elle peut. Deux sortent, aussitôt  poussés dans l’hélicoptère.
« C’est  Brigitte et Michel...  et  Stéphanie aussi,  disent  Mélanie  et  Jean-Jacques  en s’approchant de Gérard, et Françoise.
-Allons-nous en !  Vite !  Ça  ne  sert  à  rien de rester ici,  commande  Gérard.
Bientôt Emmanuel et Élisabeth les rejoignent. On tient conciliabule.
-Ils vont nous avoir tous, tous. Ils vont nous avoir ! Ça ne sert plus à rien de fuir. Nous  avons échoué ! pleure  Mélanie.
-Non, il faut fuir ! conteste Françoise; et moi je  vais fuir. Il n’y a pas d’autre solution
-La fuite n’est jamais  une bonne solution !
-La fuite, c’est  une marque de courage. Enfonçons-nous dans  les bois. Dépêchons-nous !
Alors les six pauvres vieillards s’enfoncent plus profond dans la forêt. Mais deux, puis trois hélicoptères les survolent en rase-motte. Ils entendent les pas des soldats; des coups de feu sont tirés.
« Il faut tenir jusqu’au  soir ! Essayons de tenir jusqu’au  soir; la nuit sera notre alliée, encourage Gérard.
La poursuite se continue. Mais Mélanie à son tour tombe et ne se relève pas.
« Va-t’en Jean-Jacques ! Sauve-toi.
-Non, non ! je reste avec toi.
Et bientôt les premiers soldats sont  sur  eux; ils  sont  frappés,  frappés,  leurs crânes se fendent, leurs corps sont piétinés puis mitraillés.
« Aux                suivants maintenant ! »
Les soldats allument de fortes lampes et tirent  des salves de mitraillettes au hasard et Gérard est touché.
« Fuyez, fuyez, laissez-moi !
-Non ! Changeons de direction, dit Françoise, et essayons d’atteindre ses rochers; ils nous cherchent à tâtons. Ils vont peut-être passer tout droit.
Gérard et Françoise courent avec la dernière énergie. Ils glissent sur le sol mousseux et  les feuilles mortes; ils trébuchent maintes fois en grimaçant.  Enfin, ils se cachent  dans un recoin de rocher, mais ils ont perdus les autres; ils sont seuls!
« Couche-toi là. Ici tu  es à l’abri. Je vais essayer de retrouver Emmanuel et Élisabeth.
-Non, non ! ne me laisse pas.
Françoise et Gérard sont encore blottis l’un contre l’autre dans leur creux de rocher lorsque l’aube pointe au-delà des cimes.
« Gérard, je  crois qu’ils ont abandonné  la  poursuite;  je  n’entends plus  ni  les coups de feu ni les hélicoptères. Je crois qu’ils sont partis. Nous sommes sauvés !...
-Françoise,  ma  chérie, je  vais  mourir. J’ai été touché et je ne sens plus mes jambes.
Elle ne dit rien, et ne peut qu’esquisser un faible sourire.

-Ne te rends pas. Fuis ! Cache-toi, tu peux le faire, je sais que tu peux faire. Retrouve les autres et fuyez. Tu es forte et tu as de la volonté. Tu peux te cacher ici un jour ou deux. Il y a encore un peu de nourriture. Fuis, Françoise, pour nous tous. Moi je perds trop de sang; je perds trop de sang; je perds…