lundi 26 septembre 2016

Trahisons
Chapitre 17

               
                Le lendemain, dimanche, Roxanne s’est à nouveau retrouvée à l’église, mais dans un contexte complètement différent. Elle se rend au culte du dimanche matin de l’église évangélique de la Réconciliation à Saint-André. En s’habillant elle a hésité; elle y va en mission officielle en tant qu’officière de la Sureté du Québec enquêtant sur la mort suspecte d’une jeune étudiante, donc tout ce qu’il y a de plus sérieux, mais en même si elle veut bien tâter le pouls de ce groupe à demi-sectaire elle ne peut y aller en grand uniforme de police avec insigne et tout; elle déteindra trop et perturbera probablement le déroulement de la rencontre. En même temps elle se soute que venir en simple jeans ne serait pas convenable. Elle décide de mettre une jupe de service (chose rarissime) et un chemisier sans insigne. Elle ne se maquille pas, sauf avec un peu de fond de teint et laisse tomber ses cheveux simplement retenus par des petites barrettes.
                Quand elle arrive sur place, sa première impression est que ce n’est pas du tout même genre d’église que celle de la veille. En arrêtant sa voiture dans le stationnement, elle ne voit ni clocher, ni vitraux, ni portail impressionnant. Le bâtiment en briques rouges ressemble plutôt, de l’extérieur, à une salle communautaire, une salle municipale multifonctionnelle. Sur la pelouse, se trouve un immense panneau qui affiche en néons accrocheurs le nom de l’église qui souhaite la bienvenue à tous. On y indique aussi le nom du pasteur et les coordonnées du site internet. De chaque côté de la porte, d’autres affiches clignotantes. « Le salaire du péché, c’est la mort. Rm 6,23 » « Car Dieu a tant aimé le monde qu’Il a donné son Fils unique afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle. Jean 3,16 »
Elle reste un peu dans sa voiture à observer les gens qui arrivent. Certains viennent seuls mais la plupart viennent en famille, les parents et les enfants; beaucoup d’enfants, et plusieurs jeunes. Plusieurs personnes ont une Bible à couverture noire sous le bras. Tout le monde est bien mis, bien coiffé, endimanché, les hommes cravaté et les femmes et robes; certaines tenues sont plus décontractées, mais personne vraiment n’est venu en gaminet ou en jeans déchiré au genou. Roxanne se dit que ce choix vestimentaire était finalement le bon. Elle remarque, avec étonnement, un grand nombre de personnes et de familles d’autres origines, des Noirs surtout, d’Haïti ou d’Afrique, comme si tous les immigrants de la région s’étaient donné rendez-vous.
Il y a encore quelques retardataires, mais en entendant la musique, Roxanne se dit que la cérémonie débute. Elle sort de la voiture et s’approche de la porte d’entrée. Elle sait qu’elle n’est pas à sa place, elle se sent vraiment comme un chien dans un jeu de quille. Dans le hall, un homme d’âge mûr l’accueille avec un grand sourire.
-Bonjour ! Bienvenue à l’église chrétienne de la Réconciliation. C’est votre première visite chez nous n’est-ce pas ?
-Oui, en effet.
-Voulez-vous me dire votre nom ? Nous allons vous faire une cocarde avec votre nom comme ça les gens pourront savoir qui vous êtes.
-Écrivez simplement Roxanne; ça suffira.
-Qu’est-ce qui vous amène chez nous ?
-Je… j’ai rencontré votre pasteur Thimothée Bellavance et je suis venue voir.
-Ah ! Bien venez; je vais vous installer avec les invités, au premier rang…
-Non, je ne préfère pas. Je préfèrerais rester en arrière, si c’est possible.
-Pas de problème…
Quelqu’un s’approche d’eux : Émile Vadnais.
-Qu’est-ce que vous faites là vous ? Vous venez mettre le trouble chez nous ! Vous n’êtes pas la bienvenue !
-Qu’est-ce qu’il y a Émile ? Tu connais cette jeune femme ? Vous vous connaissez ?
-Certain que je la connais : même qu’elle est possédée du démon.
-Écoutez, monsieur… (Roxanne lit sur sa cocarde)… Wheeler, c’est vrai que nous nous connaissons : je suis officière de la Sureté du Québec et j’enquête sur le décès de la jeune Joannie Delorme et c’est dans le cadre de mon enquête que je suis ici ce matin. J’ai rencontré le pasteur Bellavance et il a collaboré sans problème à l’enquête; c’est avec son accord que je suis venue. Allez lui demander si vous voulez.
-Elle ne dois pas rentrée dans l’église, elle va y faire entrer diable !
-Calme-toi Émile; si Thimothée est d’accord… D’ailleurs, je vais la surveiller. Acceptez-vous que je vous accompagne.
-Si ça peut aider les choses, ça va.
Roxanne pénètre à l’intérieur à la suite de monsieur Wheeler. Elle est saisit de ce qu’elle voit. La salle de bonne dimension est beaucoup plus aménagée comme une salle de spectacle que comme une église traditionnelle. Roxanne a déjà vu de ces anciens cinémas transformés en salle de culte, mais elle n’y était jamais allée. Des sièges individuels ont remplacés les bancs de bois; l’estrade à remplacé le transept et le chœur; un simple lutrin fait office de chair et surtout l’orgue a disparu au profit d’un groupe de guitares, cuivres et batterie au beau milieu de la scène. Les musiciens jouent à fort volume avec un enthousiasme contagieux. Les paroles du chant sont projetées sur immense écran et les Alléluia, et Gloire à Dieu fusent de tous bords tous côtés. La salle est loin d’être bondée mais la musique et les voix la remplissent entièrement.
-Nous commençons toujours par une période de louanges. Nous avons un bon orchestre, lui dit monsieur Wheeler à mi-voix.
Puis : « Joannie chantait très bien… C’est bien triste. »
La « période de louanges » s’éternise; au bout d’un moment, Roxanne va s’assoir sur un des sièges des dernières rangées. Les chants se succèdent, entrecoupés de séances de prières à haute voix; les gens lèvent les bras ou croisent les mains sur leur poitrine. Il semble à Roxanne que tout le monde parle en même temps et que personne ne porte attention à l’autre. J’espère que Dieu a de bonnes oreilles.
L’un de responsables vient enfin souhaiter la bienvenue à l’assemblée en partageant quelques annonces. Les enfants partent pour rejoindre leurs différents moniteurs et monitrices de l’École du dimanche. On chante un autre chant. La moitié de la foule se lève et danse sur place; l’autre se dandine sur les chaises. Puis l’animateur invite les gens à la préparation personnelle. Débute alors une longue pause plus calme dans laquelle la foule marmonne de façon intelligible.
-C’est la préparation à l’accueil de la Parole de Dieu.
La lecture de Bible faite par des jeunes. Et enfin apparaît le pasteur Bellavance dans un magnifique complet bleu ciel; les projecteurs le suivent jusqu’au lutrin où il pose ses papiers.
Il tourne les yeux vers le ciel :
-Seigneur, merci de la grâce que tu nous fais d’être avec nous; merci, Seigneur, de nous accompagner dans tout ce que nous faisons; merci, Seigneur, d’avoir merci d’avoir fait de nous des disciples, plus que tes disciples, Seigneur, tes amis; c’est un privilège, Seigneur, comme il n’y en a pas d’autre. Seigneur, merci surtout nous avoir donner ta Parole; elle est, Seigneur, la pure vérité et tous temps et tous lieux, pour tous les peuples et pour tous les époques; merci Seigneur de nous offrir l’Esprit-Saint pour nous aider à la lire et la méditer. Seigneur elle est un guide dans nos vies, une lumière sur notre sentier, l’Étoile du matin qui brille, Seigneur, dans la nuit, et même dans la nuit la plus obscure. Là où le péché abonde Seigneur, ta grâce surabonde, et c’est devant toi, Seigneur, tel que je suis sans rien à moi, que je présente. C’est en ton nom, Seigneur, ton nom qui est béni, qui est saint, qui est le seul nom par lequel nous pouvons être sauvé, que nous te prions. Amen.

Le dimanche de Paul a été bien différent, et bien plus reposant en vérité. Juliette est venue le rejoindre en après-midi et ensemble ils sont allés au magnifique Parc national de Plaisance; composé de onze îles dans l’Outaouais, c’est un véritable paradis pour les amoureux de la nature, un endroit de prédilection pour les amateurs de plein air et de beaux points de vue. Un lieu où l’ornithologie la place d’honneur durant les quatre saisons de l’année avec la présence de 230 espèces d’oiseaux. ON peut y observer tant les migrations des canards que des couves de perdrix et même la ponte des tortues. ON y retrouve 26 kilomètres aménagés pour le vélo ou la marche, depuis la rive jusqu’à cinq des îles par des petits ponts que les relient les unes aux autres.
Paul et Juliette ont décidé d’y faire une marche, main dans la main, au coucher du soleil. Ils marchent lentement, contemplant le paysage. Juliette a pris son appareil de photo. Entre deux prises elle se tourne vers Paul :
-Tu as l’air songeur, Paul.
-Ah, c’est cette enquête qui me tracasse. Ce genre d’enquête peut prendre des années à résoudre. Dans le cas d’un crime comme celui-ci, on sait que c’est habituellement quelqu’un de l’entourage de la victime qui l’a commis, 80% des cas; alors ça peut aller vite, la liste des suspects est plus réduite. Mais si c’est un étranger qui l’a commis , quelqu’un qui serait juste passé par là, ou bien quelqu’un à qui elle aurait donné rendez-vous, quelqu’un qu’elle pourrait avoir rencontré sur internet, ça, ça peut prendre du temps; ça peut prendre des années. Mais cette hypothèse ne tient pas bien la route, on n’a rien pour l’étayer. On n’a retrouvé aucun message dans son ordinateur, ni courriel, ni facebook, ni instagram, ni twitter. Peut-être l’aurait-elle rejoint par son téléphone, c’est la seule autre possibilité, mais son téléphone était irrécupérable. Même concrètement, on n’a vraiment rien : pas d’empreinte, pas de traces d’ADN, rien… De plus on ne passe pour ainsi dire jamais sur la route de l’Ancien Moulin et de la Chute Albert depuis la construction de la nouvelle route qui passe au nord du village, de la même façon qu’à Lac-de-Sables. À part les habitants du coin, c’est assez rare.
-Oui…

-Alors, c’est quelqu’un de son entourage qui l’a tuée. C’est tout ce dont on est peu près sûrs et ce n’est vraiment pas beaucoup.

lundi 19 septembre 2016

Trahisons
Chapitre 16

En ce samedi après-midi, l’église catholique Sainte-Madeleine de Ripon est pleine à craquer pour funérailles de Joannie, comme si tout le village s’y était donné rendez-vous. En effet les rues de Ripon sont quasi-désertes ce qui lui donne à cette journée fraîche de l’automne une atmosphère lugubre. Le stationnement déborde et des voitures sont stationnées tout au long des rues avoisinantes. Sans doute aussi bien des gens sont venus des environs : Saint-André, Noyan, Notre-Dame-de-la-Croix… De très nombreux jeunes de l’école secondaire Jules-Chiasson de Lachute sont venus, avec leurs parents ou le plus souvent en petits groupes. Ils se sont mis spontanément sur le côté gauche et en arrière. Pour la plupart d’entre eux c’est certainement la première fois qu’ils entrent dans une église, même pour une simple visite touristique. Ils ne savent pas comment exactement se comporter. Intuitivement, ils essayent de rester en silence, mais leurs nombreuses conversations à voix basse se transforment en une sorte de brouhaha comminatoire. Ils sont assis un peu n’importe comment, comme ils le feraient à la maison, de biais, semi-allongés, les genoux relevés. Plusieurs ont soigné leur tenue, particulièrement les filles, mais d’autres sont simplement en jeans et en chandails. Certains des garçons ont leur casquette vissée sur le crâne. Beaucoup ont leurs téléphones cellulaires en main et surfent fébrilement ou alors gazouillent en direct ce qui se passe ou encore leurs impressions du moment. À qui ? Les voies des réseaux sociaux sont insondables. Un bon nombre de jeunes filles ont les yeux rouges, et certains garçons se forcent sans vouloir le montrer à retenir leurs larmes. S’ils étaient venus simplement par curiosité, ils en prennent plein les émotions. Le fait est là : il y a une morte dans l’église qui emplit tout l’espace et le temps et c’est leur camarade Joannie.
Paul, qui n’est pas en uniforme, est venu accompagné de sa Juliette; elle a posé sa main sur sa cuisse en un geste tout en douceur. Il lui sourit. Il se demande c’était quand la dernière fois qu’il est venu dans une église. À son mariage avec Monique, il y aura trente-cinq ans l’année prochaine... Ah, oui, aussi à la mort de certains collègues, morts en service. Une fois à Montréal et un fois à Longueuil, il y a quelques années. Ça arrive si vite : une folle poursuite, une fusillade, un accident; le plus grave, c’est un assassinat. La mort d’un policier ou d’une policière est toujours un événement difficile, très difficile à vivre et quand il s’agit d’un meurtre, c’est à la limite du supportable. Les policiers savent bien que ça fait partie des risques du métier; le risque zéro ça n’existe pas dans ce métier. On a toujours un peu peur. Et quand ça arrive, la solidarité spontanée, générale et sincère de nombreux corps policiers de partout au pays et même d’ailleurs est essentielle, capitale pour permettre de passer à travers cette épreuve. Paul se dit qu’heureusement, depuis qu’il est responsable du poste de la Sureté du Québec de Papineauville, il n’est rien arrivé. Quelques agents ont été blessés en service, mais rien de trop grave.
Il jette un coup d’œil à Roxanne quelques rangées plus loin; elle-même regarde avec attention les divers groupes de jeunes nerveux, agités, remuants, piaffant. Elle reconnaît Sharon, Cynthia et Carinne assises côte à côte. Mélissa, elle, n’est pas avec elle; elle est plutôt avec ses parents un peu plus vers l’avant. Sylvio Faragón et Timmy Cross sont là aussi, à quelques bancs d’Alexandre Desjardins, et son inséparable Wilfrid. Alors que ce dernier parle, gesticule et semble même faire de l’humour, Alexandre est l’un des rares à exprimer de sa personne la gravité du moment; il est prostré dans un état second reste les yeux fixés en avant sans rien voir. Ils ont certainement dû prendre quelque chose avant de venir ces deux-là.
Roxanne remarque que plusieurs professeurs de l’école sont aussi venus, assis plus vers le centre. Elle reconnaît Pascal Samson, le professeur titulaire de Joannie et madame Tessier, sa professeure de français. Le directeur Le directeur de l’école Raymond Riendeau ne peut demeurer en place tournant continuellement la tête et maugréant du fait que ses élèves sont si turbulents et pestant de ne pouvoir y faire grand-chose..
Toutes les places sont occupées, en bas au parterre, et le jubé déborde. Il y a plein de gens debout en arrière et sur les côtés., en même encore dehors sur le parvis. Dans l’allée centrale a été roulé le cercueil blanc de Joannie; une photo d’elle toute souriante est posée sur le couvercle avec un petit bouquet de rose blanche. Blanc sur blanc, se dit Roxanne, c’est très touchant. Tous les arrangements floraux du salon ont été transportés à l’église et probablement qu’on y en a ajouté plusieurs autres. Sa famille, ses parents et son frère et ses sœurs, ses oncles et tantes sont au premier banc, et tous larmoient et pleurnichent.
                La cérémonie empreinte d’émotions, se poursuit. Mélissa s’est levée et est venue lire quelques mots d’une voix faible; Pascal Samson également a lu un petit texte décrivant Joannie comme « un trésor que nous avons perdu ». L’un des oncles s’avance et prend la parole au nom de la famille.
-Joannie… nous t’avons tellement aimée, car personne ne pouvait s’empêcher de t’aimer… Tu as été pour nous tous, et surtout pour ta famille, un ange sur la terre et maintenant… tu es un ange dans le ciel.
Il se met à bafouiller, puis sa voix se brise. Les gens applaudissent.
Le curé essaye tant bien que mal de ne pas se contenter de banalités; mais a du mal à trouver le ton juste; rien n’est facile.
On a joué et chanté l’Ave Maria de Gounod, Si Dieu existe de Claude Dubois et Prendre un enfant par la main d’Yves Duteil, un chant d’habitude réservé pour les baptêmes. Le curé le prend au bond.
-Plus personne d’entre nous, à commencer par les parents de Joannie ne pourra désormais la prendre par la main, pour lui donner confiance en son pas, pour l’amener au bout du chemin. C’est maintenant Dieu le Père qui la prendra par la main, qui la guidera, qui lui fera faire le tour de son paradis et lui trouvera la plus belle place…
L’émotion monte encore d’un cran. De nombreux sanglots se font entendre bruyamment. Comme par magie, les téléphones cellulaires se sont éteints d’eux-mêmes.
Le prêtre asperge le cercueil d’eau bénite en prononçant la bénédiction finale.
-Au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.
Les plus âgés se signent. Les employés des pompes funèbres transportent le cercueil vers les portes de l’église. Les membres de la famille se lèvent un à un et marchent en arrière; c’est l’un de ses frères qui soutient la mère de Joannie; puis la foule suit en pesant cortège.
                Et soudain, alors que les employés des pompes funèbres ont franchi les portes de l’église, et s’apprête à descendre les quelques marche du perron pour mettre le cercueil de Joannie dans le corbillard qui l’amènera au cimetière, dans un silence d’un indicible recueillement, une voix forte au ton hargneux s’élève :
-Ah ! T’étais là toi, mon tabarnac ! Tout ça c’est à cause de toi, mon écœurant; tu l’as attirée dans ta secte !
                Roxanne allonge le cou. Elle voit le père de Roxanne interpeler et pointer du doigt quelqu’un parmi ceux qui sont restés debout en arrière :
-Va-t-en, maudit chien ! Va-t-en avant que j’te sorte d’ici !
C’est le pasteur Bellavance qui est visé; il reste figé sur place.
Dans le tumulte causé par cet esclandre, ses frères essayent de retenir le père de Joannie. Sa femme essaye de le résonner.
                -Calme-toi, Jean-Jacques ! Calme-toi. Ça sert à rien…
                -Non, j’me calmerai pas ! Va-t-en, j’tai dit ! J’veux pas te voir la face ici !
                Émile Vadnais qui était là aussi avec deux autres hommes probablement des membres de l’église de la Réconciliation, réagissent les premiers : ils entourent leur pasteur et s’éclipsent rapidement par une porte de côté. Roxanne remarque que plusieurs jeunes font partie du groupe; ils sont restés les yeux baissés durant toute l’altercation.
                Les frères et les fils soutiennent le père de Joannie et l’amène jusqu’à la voiture des pompes funèbres montent aussi les autres membres de la famille. Le cortège se met en branle à toute petite vitesse pour le cimetière.
                Il y a environ 700 mètres à faire jusqu’au cimetière. Les gens se mettent à marcher pour s’y rendre. Roxanne s’arrange pour se placer en arrière de Mélissa.
                -Bonjour, Mélissa.
-Ah… Heu… Bonjour.
-Tu te souviens de moi, je suis Roxanne Quesnel-Ayotte, c’est moi qui suis chargée de l’enquête sur la mort de Joannie.
-Est-ce que… est-ce que ça avance ?
-On peut dire que oui. Mais il y a encore tellement de choses que j’ignore de Joannie; et toi tu l’as connaissais beaucoup plus que moi. Accepterais-tu de revenir me voir et de me parler d’elle ? Ça m’aiderait beaucoup, tu sais, dans mon enquête.
                -Je ne sais pas… Il faudrait que je demande à mes parents.
                -Bien sûr. Viens avec eux si tu veux; viens cette semaine, n’importe quel jour, en fin d’après-midi après l’école au poste de police de Papineauville. Tiens, je te donne ma carte avec mon téléphone et mon courriel.
                -Je vais voir… Si vous pensez que ça peut vous être utile.

                -Oui, très utile; je compte vraiment sur toi. Il faut celui qui a fait ça. En passant, c’était très beau ce que tu as dit tout à l’heure… et ça ne devait pas être facile; tu es une jeune fille très courageuse.

lundi 12 septembre 2016

Trahisons
Chapitre 15

                Furtivement, tout en lui posant des questions, Roxanne examine la pièce dans laquelle Émile Vadnais l’a fait entrer : un petit salon mal décoré où le ménage n’est pas fait très souvent, et surtout encombré de quantité de boites en carton posées sur les fauteuils, sur le plancher, sur une petite table basse; dans ce fouillis, il ne reste qu’une seule place de libre sur le divan où s’assoit l’occupant. De façon un peu surprenante, il y a des plantes en pots au bord des fenêtres. La télévision est restée allumée sur une chaîne d’information en continu. Roxanne, qui est restée debout, fait remarquer :
                -Êtes-vous en train de déménager ?
                -Moi ? Ben non !... Les boîtes ? C’est du matériel d’évangélisation envoyé de Montréal pour l’église et qui doit distribuer dans toute la région.
                -Il y en a beaucoup…
                -C’est parce qu’on a la foi ! Il y en a pour toute une année. C’est parce qu’on veut convertir le plus grand nombre de personnes ! Il faut qu’ils rencontrent Jésus. Tout le monde doit faire sa part dans l’évangélisation. Chaque dimanche j’en prends une ou deux boîtes pour en donner aux autres membres. Chacun a sa mission : centres d’achat, rues commerciales, porte à porte… Il y a peu d’ouvriers et la moisson est grande.
                -Dites-moi, monsieur Vadnais, est-ce que vous fumez ?
                -Moi ? Non ! Quand on est chrétien on ne fume pas, on boit avec modération et on ne prend pas de drogue, jamais. Le corps est le temple du Seigneur et il faut le garder digne; et on reste marié pour la vie… avec une femme. Toutes les autres relations sont condamnées par l’Évangile; ce sont des perversions !
-Quand l’avez-vous vue la dernière fois, je veux dire Joannie ?
                -Le dimanche avant; on ne la voyait pas les autres jours. Je sais que c’était dur pour elle de venir, elle me l’avait dit; elle aurait bien voulu venir aux pratiques de chant le samedi, mais ce sont ses parents qui ne voulaient pas. Ils n’étaient pas chrétiens, eux. On priait pour elle et pour la conversion de ses parents. On avait décidé de faire une exception avec elle, elle pouvait chanter avec le groupe le dimanche même si elle n’avait pas pratiqué; elle attrapait vite, et tout le monde aimait ça l’entendre; on lui faisait surtout reprendre les refrains qu’on répète souvent plusieurs fois, pour la gloire de Dieu.
Il se met à battre la mesure :
-Tout est fait pour la gloire de Dieu ! Amen ! Amen ! Tout dépend de ce que tu en fais ! Amen ! Amen !
                -En effet… En parlant des musiciens, il paraît qu’il y avait un certain guitariste, Guillaume, je crois, qui avait commençait à s’intéresser à elle. Est-ce que ça vous dit quelque chose ?
-Guillaume… Guillaime Saint-Amand; c’est un bon garçon, un bon garçon; il joue bien, il a du talent… mais bon, c’était surtout une complicité musicale entre elle et lui; ils s’écoutaient l’un l’autre. Et puis… comment dire, Joannie, c’était pas une fille pour lui; elle était trop bien. Bien sûr, il était chrétien, mais il n’aurait pas su comment la prendre; il était… comment dire, pas assez expérimenté, trop jeune pour elle, trop jeune de caractère je veux dire. Joannie était déjà une adulte.
                -Qu’est-ce que vous voulez dire ?
                -Ah, j’me comprends ! fait Émile Vadnais avec un geste de la main.
                -Si vous vous comprenez, alors expliquez-moi. Qu’est-ce que vous essayez de dire ?
                Son interlocuteur répond avec une certaine virulence :
-Je l’aimais moi cette petite fille-là. C’est pas comme ces imbéciles de petits jeunes qui ne savent rien y faire ! C’était une fille de valeur, et ils ne la méritaient pas ! Tous des p’tits jeunes sans expérience qui ont encore la guidille au nez et la couche aux fesses ! C’est vraiment épouvantable ce qui est arriver !
                -Je suppose que vous pourriez me donner votre emploi du temps de vendredi dernier.
                -Vendredi passé ? Le jour de sa mort…
Émile Vadnais reste quelques instants en silence. Roxanne l’observe.
-J’ai fait ma routine comme d’habitude; le matin j’ai eu une rencontre les responsables de l’accueil avec le pasteur Timothée et ensuite j’ai distribué du matériel évangélique dans quelques rangs de Plaisance et ensuite je suis rentré chez moi… euh non, comme j’étais proche de Papineauville, je suis allé faire mon épicerie et ensuite je suis rentré chez moi.
-Ça fait longtemps que vous habitez ici ?
-Je suis venu de Montréal avec le pasteur Timothée il y a cinq ans; on a trouvé cet appartement… et c’est ça.
-Si je comprends bien, c’est l’église qui paie le loyer ?
-En quelque sorte…
-Et vous, en échange, vous travaillez pour l’église…
-Oui, en quelque sorte…
                -Vous vivez seul ?
                -Oui. Ma famille à moi, c’est l’église. Le Seigneur a dit en Matthieu 19,29 : « Quiconque aura quitté, à cause de mon nom, ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants, ou ses terres, ou ses maisons, recevra le centuple, et héritera la vie éternelle. »
                -Ce que je veux dire c’est que personne ne peut confirmer votre emploi du temps.
                Émile Vadnais se lève brusquement comme un diable sortant de sa boîte.
                -J’ai rien fait à Joanie !! J’vous l’ai déjà dit ! Maudite affaire ! Vous me soupçonnez ? Comment ??... Vous avez aucun droit ! Vous êtes habitée par le diable ! Sortez ! Je veux plus vous parler !
                -Calmez-vous, monsieur Vadnais; n’oubliez pas que je suis officière de police. SI vous me menacez, je serai obligée de vous arrêter.
                -Sortez tout de suite ! Tout de suite ! Je vous menace pas mais j’ai le droit de vous demander de sortir de chez moi. J’aurais jamais du vous permettre de rentrer. Vous… vous êtes habitée par le diable !
                Résolument, il ouvre la porte. Roxanne hésite, mais sentant qu’il est préférable de ne pas envenimer les choses, elle se dirige vers la porte
                -Je m’en vais, monsieur Vadnais; je veux juste vous dire que votre comportement est assez surprenant.
                -C’correct !
                              
                Le surlendemain, samedi, auront lieu les funérailles de Joannie Delorme. Son corps sera exposé au salon funéraire vendredi, le matin, l’après-midi et même le soir. Le matin était réservé à sa seule famille : ses parents, frères et sœurs, ses grands-parents, tous portant le poids d’une tristesse lourde, oncles et tantes, cousins et cousines venus des villages voisins, de Saint-André, de Buckingham, de Laval, de Trois-Rivières, d’Ottawa, essayant de se soutenir les uns les autres le mieux possible, s’étreignant maladroitement à tous moments. Il y avait un grand nombre de bouquets de fleurs tout autour de son cercueil : des roses, des tulipes, des hortensias, des œillets, des delphiniums, des orchidées, des jacinthes, des renoncules et jusqu’à un petit arrangement d’immortelles jaunes. Il se trouvait là plus de fleurs d’amour et de passion que de fleurs de funérailles. De plus, la photo que la famille avait choisie pour les signets la représentait souriante à la vie. On pouvait y lire : « Tu es partie comme tu es venue, et nous, nous t’aimerons toujours. »
L’après-midi a vu défiler quelques amis proches de la famille, mais surtout plusieurs jeunes, ses amies, ses camarades, de son école, qui ont quitté la polyvalente et séché l’après-midi pour être là. Le directeur Raymonde Riendeau n’a pu que se montrer tolérant. Lui-même est venu le soir ainsi que plusieurs des professeurs. Tandis que les garçons avaient des airs assez piteux, les amies de Joannie surtout pleuraient beaucoup. Quand Mélissa est arrivée avec ses parents, hésitante, incertaine de l’attitude à prendre, les yeux humides, un certain malaise s’est installé quelques courts instants. Elle s’est approchée du cercueil les genoux tremblants, soutenue par sa mère. Elle avait longuement regardé le visage de son amie qui restait maintenant figé dans la mort. Elle a serré la main de ses parents machinalement sans pouvoir les regarder dans les yeux. Après une vingtaine de minutes, la famille Lemieux, sans plus, est repartie.
Le soir, des représentants de la Commission scolaire ont également fait leur tour. Étaient venus les collègues de travail, le reste des amis; presque tous le village de Ripon avait défilé. Le maire et les conseillers et les employés municipaux, le gérant du guichet bancaire, le propriétaire de l’épicerie. Tout le monde est venu. Ça n’en finissait plus. Et les parents de Joannie serraient stoïquement ces innombrables mains. Juliette était aussi venu en compagnie de Paul, non pas qu’elle se souvenait de Joannie particulièrement mais pour soutenir la famille éprouvée. Elle avait reconnu quelques-unes des jeunes filles.
Les commentaires se faisaient à voix basse, meublant imparfaitement une atmosphère à demi irréelle.
-Comme elle est belle dans son cercueil.
-On dirait qu’elle va se lever.
-Elle ressemble à un ange.
-J’peux pas croire qu’on la reverra plus !
-Pauvre Joannie !
-Et quand je pense à ses parents…
-Comment est-ce possible ?
-Je ne comprends pas ! Non, je ne comprends juste pas !
-Comment ça a pu arriver ?
-C’est donc épouvantable !
-Ça pourrait arriver à n’importe qui !
-Et la police ? Qu’est-ce qu’elle fait ?

-Pas grand-chose, comme d’habitude…

lundi 5 septembre 2016

Trahisons
Chapitre 14
                Paul jette un coup d’œil rapide à sa fille toujours appuyée sur le mur du fond de son bureau en arrière du pasteur; elle lui fait un rapide signe avec le doigt et le faisant tourner sur lui-même, signifiant à son père de poursuivre l’entretien.
                -Une dernière question, monsieur Bellavance. L’une des piste étudiées pour expliquer la mort de Joannie, est qu’elle aurait pris rendez-vous avec quelqu’un pour… on ne sait pas trop; pour s’enfuir ? pour faire une fugue ? pour s’éloigner quelque temps de ses parents ? L’avez-vous vue ce vendredi de sa mort ? Ou vous aurait-elle contacté ce vendredi-là ?
                -Moi ? Non, bien sûr; je m’attendais à la voir le lendemain samedi pour la répétition de la chorale et des musiciens, mais elle ne s’est pas montrée. Sur le coup, je me suis bien posé la question sur ce qui avait bien pu se passer, mais j’étais loin de penser qu’elle avait disparue, et même qu’elle était mort !
                -Je suppose que vous pourriez nous donner votre emploi du temps de cette journée de vendredi dernier ?
                -Oui, bien sûr. En matinée, je suis allé faire au Centre hospitalier de Buckingham visiter un monsieur André Lacroix; ensuite en après-midi, j’avais une rencontre avec les chargés de l’accueil, à l’église même; et après ça, je suis rentré chez moi; ma femme était là… Et ensuite nos enfants sont arrivés de l’école vers seize heures trente.
                -Ils étaient avec vous toute la soirée ?
                -Bien, on a soupé ensemble, et après je suis monté à mon bureau pour travailler, à l’étage, pour prépare la célébration du dimanche; le texte biblique que je voulais mettre en valeur était le psaume 139 qui raconte la relation intime en l’être humain et Dieu, qui nous connaît mieux que nous-mêmes.
                -Donc pendant, mettons, une heure ou plus personne ne vous a vu ?
                -??.. Votre hypothèse est ridicule; je n’aurais pas pu sortir par la fenêtre, quand même !!
                -Vous avez raison. Dites-moi seulement c’était quand la dernière fois que vous avez eu un contact avec elle, avec Joannis, je veux dire ?
                -On s’était parlé la veille. On avait des choses… des chants à préparer pour samedi.
                -Ça vous dérangerait que je prenne votre téléphone cellulaire pour vérification ?
                -Non, pas du tout.
                Paul prend le téléphone sur son bureau et appelle Stéphane. Puis il dirige vers la porte.
                -Je vous présente l’officière Roxanne Quesnel-Ayotte; elle est chargée de suivre l’enquête. Je vous laisse en sa compagnie, pendant que j’apporte votre téléphone à mon expert en informatique
                -Bonjour, pasteur Bellavance… C’est comme ça qu’il faut vous appeler, je suppose ?
-Oui, c’est très bien.
-Est-ce que je peux vous poser une question ?
                -Oui, bien sûr.
                -Vous qui êtes un homme sensé, qu’est-ce que vous pensez qui a pu se passer ?
                -Je n’en ai aucune idée ! Je suis aussi surpris que tout le monde !
                -Pensez-vous que Joannie ait pu se suicider ?
                -Non, ça me paraît impossible. Elle revivait, elle respirait l’envie de vivre; elle allait devenir chrétienne et elle allait l’annoncer publiquement. Pour elle, c’était une nouvelle vie qui commençait.
                -Alors c’est quelqu’un l’aurait jetée en bas du pont de la Chute Albert ?
                -Je ne sais pas… je ne sais pas quoi dire…
                -Est-ce que ça pourrait être quelqu’un de votre église ?
                -De l’église ?? Non, c’est impossible ! Personne ne pourrait faire ça !
                -Est-ce que ça vous dérangerait si j’allais à l’une de vos célébrations, disons dimanche prochain ?...
                -Heu… Oui… Oui, vous pouvez venir; je n’ai rien à cacher, moi; je vous demanderais juste d’être discrète.
-Merci beaucoup; et merci beaucoup d’être venu nous voir aujourd’hui. Je vais vous raccompagner; je vous demande seulement de rester à notre disposition.
Alors que le pasteur se lève se son siège avec un soupir de soulagement qu’il essaye de dissimuler, Roxanne reprend :
                -Vous avez mentionné plus tôt le nom d’un certain Émile, responsable de l’accueil ou quelque chose comme ça ?
                -Émile Vadnais, oui. C’est de membres les plus fidèles et les plus dévoués de la l’église de la Réconciliation. J’ai entièrement confiance en lui.
                -Je sais; je suis sûre que c’est quelqu’un de très bien, mais comme il a vu évoluer Joannie lui aussi au cours de derniers mois, ça pourrait nous être utile de le rencontrer. Je suppose que vous ne verrez aucun inconvénient à nous laisser ses coordonnées…
               
                Alors que Roxanne raccompagne le pasteur jusqu’à la porte, Paul les y rejoint. Stéphane a eu le temps de prendre le relevé des derniers appels, relevé qu’il tient en main.
                -Monsieur Bellavance !
                -Oui ?...
                -Le relevé des appels de votre téléphone cellulaire nous montre que Joannie vous a appelé… trois, non, quatre durant la semaine avant sa mort. C’est particulier.
                -Oui, elle était très anxieuse; son cheminement vers son conversion et sa confession de foi, elle prenait tout ça très au sérieux et elle avait plusieurs questions.
                -Très bien; vous pouvez y aller monsieur Bellavance; je vous demande seulement de ne pas quitter la région sans nous en avertir.
                -Très bien.
                -Ce serait un délit.
                -Oui, j’ai compris.

                Paul et Roxanne le regarde franchir les doubles portes du poste de police et en descendre les quelques marches; il s’assoit dans sa voiture; il ferme les yeux et reste quelques instants en prière.
-Il est fâché le monsieur.
                -Oui… mais on n’a rien contre lui.
                -Rien n’est clair dans cette histoire; lui aussi nous cache quelque chose !
                -Peut-être; je ne sais pas.
                -Il aurait pu partir et revenir en une heure. C’est juste mais c’est faisable.
                -On va faire venir sa femme ?   
                -Oui, ainsi que cet Émile Vadnais et ce Guillaume Fortin, le musicien.
                -Et il y toujours Mélissa; je veux vérifier comme il faut sa version des faits.
                -Tu y tiens…
               
                -Bien sûr que je me souviens d’elle, une si gentille jeune fille et qui chantait si bien ! Elle voulait devenir chrétienne, elle voulait joindre notre église, elle voulait se donner au Seigneur et son cheminement n’était pas facile, ses parents lui faisaient de la misère; c’est souvent souvent comme ça.
                Roxanne avait devant elle un homme dans la mi-trentaine, bien rasé mais un peu hirsute, habillé avec soin mais sans goût : pantalon à carreaux un peu démodé et chemise à manches longues mi-froissée, mi-repassée. Il parlait avec précipitation en gesticulant beaucoup. Il tenait sa tête légèrement tournée vers la droite et regardait ses interlocuteurs de côté, comme s’il était continuellement sur ses gardes. Sa maison sentait le renfermé et le tabac, mais Roxanne ne pouvait pas voir de tâches jaunes sur ses doigts.
                -Depuis quand faites-vous partie de l’église de la Réconciliation ?
                -Depuis le commencement !  Je suis venu avec Timothée quand on l’a envoyé ici de Montréal pour une nouvelle mission. Avant j’étais membre dans une autre église chrétienne sur la rue Papineau à Montréal mais j’avais besoin de changer d’air, de faire des nouveaux défis. L’église de l’Évangile ouvert marchait bien, c’est sûr, mais il y avait une certaine routine; je trouvais le pasteur Trudel pas assez fervent. Quand j’ai su que Timothé, qui avait été son assistant pendant deux ans, allait commencer une nouvelle mission, j’ai décidé devenir avec lui ! Imaginez ! Un territoire qui ne connaissait pas le Seigneur ! Apporter la Bonne nouvelle du Salut à ceux qui ne la connaissait pas ! C’était excitant ! Les emmener à Jésus et qu’il découvre comme leur Sauveur et Seigneur personnel ! Et c’est ce qu’on fait ici ! Les gens entendent parler de Jésus pour la première fois de leur vie…
                -Monsieur Vadnais, merci de me partager votre enthousiasme, mais parlez-moi de Joannie.
                -Quand je l’ai vue, je l’ai tout de suite aimée, aimée chrétiennement bien sûr ! Comme une sœur dans la foi. Elle avait une vraie pureté en elle, un vrai désir de connaître Dieu. Son âme était pure. Et puis elle chantait comme un ange. C’est Dieu qui l’a mise sur notre chemin. Gloire à son mon merveilleux ! Très vite elle a compris que c’était sa place dans notre église et elle a commencé son chemin pour devenir chrétienne.
-Les vérifications que nous avons faites sur votre téléphone, montrent qu’elle vous appelait souvent, et que vous l’appeliez plusieurs fois pas semaines. Une semaine vous vous êtes parlés … douze fois !
-Oui, elle avait plein de questions; elle avait faim et soif de la Vérité; elle voulait vivre une vraie vie de foi.
-Il y a trois semaines, elle vous a même appelé… à une heure du matin !?
                -Oui ! C’était le début de l’année scolaire et c’était dure pour elle de vire en chrétienne entourée d’infidèles. Je vous le dis, son milieu… ses parents n’appréciaient pas sa décision, elle voulait vraiment, elle voulait devenir une vraie chrétienne et ça ne se passait pas si facilement; elle avait besoin d’encouragements continuellement.
                -Elle n’aurait pas du appeler le pasteur Bellavance pour répondre à ses questions ?
                Roxanne voir quelques gouttes de sueur perler sur le front d’Émile Vadnais.

                -Timothée est toujours très occupé, dit-il brusquement. Et puis on a chacun nos responsabilités, moi je me charge de faire les suivis; il y avait de la confiance entre nous; elle m’aimait beaucoup… Elle voulait se donner au Seigneur.

lundi 29 août 2016

Trahisons
Chapitre 13
-La première fois qu’elle est venue à une de nos activités c’était en avril dernier. Je connais chacun des membres de notre église personnellement, d’ailleurs on se connaît tous très bien, alors on remarque tout de suite les nouveaux et elle est arrivée à une de nos soirées de louanges que nous avions organisée à Ripon. Notre locale de rencontre se trouve à Saint-André, mais de tant en tant, on organise une soirée de prières ou de louanges chez l’un ou chez l’autre. Nous étions chez les Dufresne qui font partie de notre église depuis le tout début; ils ont deux enfants, un fils Bertrand et une fille Natacha qui va dans la même école que Joannie à Lachute; Bertrand est encore à l’école primaire. Natacha est plus un an jeune qu’elle, elle ne sont pas dans la même classe, mais c’est peut-être par elle qu’elle en avait entendu parlé. Nous étions environs une quinzaine, des adultes surtout, à chanter et à louer le Seigneur. Je me souviens qu’elle était venue, pas très longtemps et qu’elle avait l’air d’aimer ça. Deux ou trois semaines plus tard, elle est venue assister à notre culte du dimanche matin. Probablement qu’elle avait cherché notre adresse sur notre site internet. Des églises de la Réconciliation dans le coin, il n’y a en pas beaucoup !...
-Elle serait venue de son plein gré. En voiture ?
-Je ne sais pas; peut-être en vélo. Il n’y a que dix-sept kilomètres par les petites routes entre les deux villages.
-Donc elle est venue à votre… "culte" ?
-Oui, elle est arrivée alors que c’était déjà commencé et elle est restée en arrière un moment. Ce n’est pas moi qui l’ai abordée la première fois, c’est l’une de nos anciens, Émile, c’est lui qui a fait le premier contact. Comme le veut notre façon de faire, il lui a proposé de remplir une fiche de contacts, avec son nom, ses coordonnées, ses intérêts. Ces fiches sont très importantes pour nous, elles nous permettent de mieux répondre aux besoins de gens qui viennent cogner chez nous. Le Seigneur est tout-puissant, mais il a besoin d’un petit coup de pouce des fois ! Ce qui l’avait attiré chez nous, c’était la musique. Joannie chantait très bien; elle avait une voix extraordinaire, elle chantait comme chantes les anges; un don de Dieu. Nous l’avons tout-de-suite adoptée; d’ailleurs nous accueillons de la même façon tous les gens qui viennent vers nous. Nos deux chefs de chœurs Mélisandre et Marc-André lui ont demandé de chanter et ils l’ont tout de suite recrutée. Depuis ce temps, elle venait régulièrement à nos activités.
Paul jette un coup d’œil à sa fille qui vient de se glisser discrètement dans le bureau par la porte que Paul avait laissé entrouverte. Il reprend :
-Dites-moi z’en plus sur votre église, monsieur Bellavance.
-Nous comptons une soixantaine de membres, de Saint-André-d’Argenteil, de Ripon, de Notre-Dame-de-la-Croix, même une famille de Noyan. Nous avons commencé il y a cinq ans dans un local qui était à louer à Saint-André; au début il y avait moi, ma femme Francine et nos deux enfants et graduellement avec le bouche à oreille on a bâti une communauté de foi vivante et en croissance. Dans nos activités on a des études bibliques le mercredi, le samedi c’est l’enseignement, et le dimanche, c’est le clou de notre semaine, la célébration, deux heures d’adoration et de méditation de la Parole de Dieu. Il y a aussi les répétitions de musique et de chants le samedi soir avec un séance d’édification pour les jeunes. Nous avons plusieurs excellents musiciens, qui jouent de la batterie, de la guitare, de la trompette, des claviers. Il y a toujours quelque chose à faire à notre de Saint-André et nous avons aussi une équipe chargée de faire connaître notre église, des dépliants, des affiches, des cartes d’affaires à distribuer. ON a toute une réserve de matériel publicitaire et de documentation. Des livres sur la foi, sur la religion, sur la discipline de vie, sur les valeurs évangéliques… des livres de chants aussi et de CD aussi. Pour revenir à Joannie, c’est l’aspect musical l’intéressait le plus, mais elle était en recherche, elle recherchait la vérité, l’authenticité. Alors petit à petit, à force de parler avec elle, elle a commencé à s’intéresser à Dieu et à son amour pour tous les hommes.
-L’avez-vous vue la première fois qu’elle est venue ? Comment était-elle ?
-Je l’avais remarquée c’est sûr, on remarque toujours les nouveaux arrivants, mais c’est Émile qui l’a approché le premier. À la fin de la célébration, il est venu m’en parler; il voulait me parler mais elle était partie avant la fin. Il vient toujours me présenter les nouveaux arrivants et ensemble on fait une évaluation si ça vaut la peine de de continuer, de leur téléphoner, de les contacter par courriel. par Facebook; c’est une stratégie de recrutement. Nous essayons d’amener le plus grand nombre de personnes à Jésus vous comprenez ?
-Vous lui avez téléphoné chez elle, pour la relancer ?
-Non, non; en partant, elle avait dit à Émile qu’elle devait partir mais qu’elle reviendrait; peut-être que vous devriez lui parlé. On avait donc jugé que nous attendrions quelque temps avant de la contacter. Moi, je n’avais pas fait beaucoup attention à elle, Émile m’avait présenté et on avait échangé quelques mots, sauf quand ensuite je l’ai entendu chanter, c’était à la Pentecôte, la grande fête, la Fête du Saint-Esprit, quand il est descendu sur les apôtres et qu’ils ont commencé à parler en langues et tout le monde rendait gloire à Dieu. Justement, elle a chanté un Gloire à Dieu sublime. Je suis allé la voir et je l’ai félicitée, je lui ai dit toute mon admiration. Ma femme Francine aussi, et on l’a invitée chez nous pour fêter la Pentecôte; c’est sûr que chez elle on ne fêtait pas ça.
                Roxanne d’en arrière et écoute attentivement.
-Est-ce qu’elle est devenue officiellement membre de vote église ?
-Non pas encore, ça prend environ de marche et de fréquentation régulière; et ensuite, à la fin du processus d’étude et de réflexion on reçoit le baptême de l’Esprit. Et Joannie était prête à se donner à Jésus. On avait commencé les leçons de Bible; elle devait en lire certains passages chaque jour, et elle était appliquée. Elle avait un cahier personnel dans lequel elle pouvait écrire ses questions, ses réflexions. Vous savez, ce n’est pas quelque chose qu’on fait à la légère. Devenir chrétien, c’est la plus grande décision de toute sa vie. Il faut s’engager à cent pour cent. Il faut donner son cœur à Jésus Christ, il faut l’accepter comme son Seigneur et Sauveur personnel, ce n’est pas une mince affaire ! Il faut apprendre à lui parler comme son meilleur ami, il faut arriver à tout lui confier, ses peines, ses difficultés, ses problèmes, comme il faut lui remettre nos joies et nos réussites qui sont des grâces que lui seul nous accorde. Il faut étudier la Parole de Dieu, et apprendre à la vivre; il faut apprendre à vivre selon les commandements de Dieu. Il faut apprendre à prier, à prier dans son cœur et à prier en communauté à voix haute; il n’y a rien de plus humain que de rendre gloire à l’Éternel. Il faut témoigner publiquement de sa foi; il faut changer de vie et vivre dorénavant selon le commandements de Dieu; ils deviennent notre ligne de conduite, notre code moral. Rien n’est plus comme avant quand on décide de suivre Jésus; on ne peut plus agir comme le monde. Quand on est chrétien, on agit comme enfant de Dieu, et ça peut avoir toutes sortes de conséquences.
-Vous saviez qu’elle était en conflit avec ses parents ?
-Oui elle nous en avait parlé, à ma femme et à moi. Elle voulait partir, elle voulait partir de chez elle; son père devenait de plus en plus dur avec elle; elle nous disant que c’était des chicanes continuellement. Et elle n’en pouvait plus de vire dans une famille non-chrétienne; elle disait que jamais elle n’arriverait, elle, à vivre en chrétienne dans ces conditions. Mais nous l’avons dissuadé de partir. Je lui ai exposé longuement le septième commandement : "Honore ton père et ta mère"; même si Dieu nous a donné des parents difficiles ou non-chrétiens, il nous faut les respecter. À dix-huit ans, elle pourrait choisir, mais tant qu’elle était mineure elle devait leur obéir. Elle a fini par comprendre. Un soir… un samedi soir….
-Oui…
-Un samedi soir, elle est arrivée à la répétition de chants tellement démontée, tellement défaite, tellement abattue qu’elle ne pouvait pas chanter. Elle était dans un tel état ! Je l’ai prise dans mon bureau pour se parler. Elle a pleuré un bon moment, alors je… je l’ai consolée. Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ?
-Je vois que vous la connaissiez bien. Dites-moi une chose, monsieur Bellavance, pourquoi vous n’êtes pas venu nous voir plus tôt ?
-Je ne savais pas quoi faire. J’ai hésité; j’ai entendu la nouvelle de sa disparition comme tout le monde. Dimanche dernier on a prié pour elle à l’église. Et puis je croyais que quelqu’un viendrait me voir, pour me poser des questions. Mais hier soir, mon épouse et moi nous avons encore prié et, dans notre prière, Dieu m’a dit de venir vous voir ce matin. Et c’est la première chose que j’ai faite ce matin.
-Et si vous êtes venu nous voir c’est parce que vous aviez quelque à nous dire, n’est-ce pas ?
-Joannie était bien chez nous, elle s’y plaisait, elle se sentait acceptée. Ce qui est arrivé, ce n’est pas à cause de son engagement dans l’église; elle chantait avec cœur, elle chantait de toute son âme. Elle n’avait jamais eu l’occasion de développer ses talents comme ça, de se faire revaloriser comme elle l’était avec nous; c’était une chance inestimable. Et elle voulait vraiment devenir chrétienne, elle voulait devenir une autre personne; elle avait accepté de changer, du tout au tout. Le diable est partout, vous savez; continuellement il nous envoie des tentations pour nous éloigner du droit chemin; il faut s’en éloigner. La "Réconciliation", ce se rapprocher, devenir semblable à celui qui est parfait. Ce n’est pas tout de ne plus prendre de l’alcool ou des drogues, de ne plus forniquer; notre corps c’est le temple du Christ. Oui, nous croyons à la sacralité du mariage, même si ce n’est pas très à la mode. Ça fait partie de la pureté de vie que Dieu nous demande. Et comme chrétiens, il faut aussi nous éloigner de ceux qui commettent le mal, donc de s’éloigner même de nos amis. Ce n’est pas toujours la chose la plus facile; Jésus ne nous a jamais dit que ce serait facile de le suivre, mais c’est merveilleux ! Elle était en train de couper les liens. De toute façon elle avait trouvé tout un groupe de cent fois meilleurs amis à l’église, je pense même que notre guitariste Guillaume Fortin et elle se plaisait beaucoup.
-Vous dites que vous lui avait demandé de rompre avec ses amis ?

-Non, non ! Dans son cheminement, je lui ai conseillé de revoir ses relations à la lumière de ce que Dieu nous demande.

mardi 23 août 2016

Trahisons
Chapitre 12

Au lendemain de cette réunion au sommet, Paul, en arrivant à Papineauville pour se rendre au poste de la Sureté du Québec, voit le minaret de la mosquée qui a été construite par la communauté musulmane, il y a maintenant cinq ans; et il se souvient que ça avait alors fait tout un débat, un débat houleux, dans la communauté, lorsque les leader de la communauté avaient déposé leur demande de construction à la municipalité. Mais le terrain avait été légalement acheté, et rien n’interdisait la construction d’un lieu de culte dans ce quartier, malgré toute les protestations. Certains des opposants avaient prétendu que l’argent qui devait servir à l’achat du terrain puis aux matériaux de construction, venait de l’Arabie Saoudite, centre névralgique de l’islam wahabite, qui brime, entre autres, les droits des femmes, mais nul n’avait pu le prouver formellement. Et même si on avait pu le prouver, la loi actuelle n’interdit l’utilisation de fonds étrangers dans les affaires internes d’édification et de construction de bâtiments. En fait, la seule restriction avait porté sur la hauteur du clocher, du minaret : dans ce secteur semi-commercial il ne pouvait dépasser l’équivalent de quatre étages.
Paul se souvient avoir rencontrés les responsables de la communauté musulmane une fois ou deux fois à l’époque. Puis, tout récemment, alors que la radicalisation des jeunes hommes vers le djihadisme terroriste faisait les manchettes, notamment avec un attentat qui avait eu lieu à Ottawa, il y avait envoyé son adjoint, Sylvain Gladu, pour simplement aller voir si tout se passait bien; et on apparence tout allait bien. Paul se souvient que l’imam qu’il a rencontré il y a cinq ans disait venir du Pakistan et qu’il ne parlait alors pas un mot français. Tout juste un peu d’anglais, je me demande s’il arrive à débrouiller en français aujourd’hui; mais bon, ces gens-là ont l’air de se tenir tranquilles, et certainement qu’ils contribuent à l’économie de la région qui en a bien besoin, et moi, je n’ai rien à leur reprocher. Paul tique encore un peu intérieurement, s’habituera-t-il jamais ?, quand à l’épicerie il voit une femme, une jeune surtout, qui porte le voile.
Il a passé la soirée d’hier avec sa Juliette; une soirée écourtée d’ailleurs à cause de cette réunion d’urgence sur le cas de la mort de Joannie Lemieux. Il l’a retrouvée chez lui en train de l’attendre, assise au salon à écouter de la musique classique et lire un livre. Il s’est fait la remarque que son ex-bibliothécaire garderait l’amour des livres toute sa vie.
-Qu’est-ce tu lis ?
-La nuit de feu de Éric-Emmanuel Schmitt.
-La nuit de feu ? Qu’est-ce que ça raconte ?...
-L’auteur nous raconte qu’une nuit, pendant une expédition en groupe, il s’est perdu dans le désert; et là il a eu une expérience mystique très intense. Il avoue très humblement avoir rencontré Dieu.
-Vraiment ? Ce n’est pas un illuminé ton Carl-Emmanuel ?...
- Éric-Emmanuel Schmitt ! Non, pas du tout; c’est même l’un de meilleurs écrivains français contemporains. Et toi raconte-moi ta journée; viens te mettre à table…
Juliette avait préparé un plat de thon à la moutarde et Paul avait sorti un bouteille d’un rouge fruité de Madère. Il était contre la théorie voulant qu’avec tu poisson il faut prendre du blanc et du rouge avec de la viande. Ça ne tient pas debout; ça n’exprime qu’une méconnaissance crasse de ce que sont les bons vins. Pendant le repas il lui raconte les derniers développements de l’affaire Joannie Lemieux. Juliette dit qu’elle ne l’a connaissait pas; elle avait rencontré un grand nombre de jeunes de la commission scolaire dans son rôle de responsable de l’approvisionnement des bibliothèques, puis de bibliothécaire-en-chef, mais elle ne se souvenait pas de l’avoir croiser.
-Tout le monde en parlait dans les rues et jusque dans les moindres routes de Lac-des-Sables. Les jeunes de Lac-des-Sables fréquentent une autre polyvalente. Celle de Saint-Jovite, mais ça les affecte quand même.
-Le thon est délicieux.
-Merci Paul.
Ils ne savaient pas trop encore comment employer des mots doux entre eux, des mots comme « mon amour » ou « ma chérie », alors ils s’appelaient simplement par leurs prénoms. Ils savaient que ça viendraient; il ne fallait rien brusquer. Ils avaient chacun une clé de la maison de l’autre pour pouvoir y aller même en absence de l’autre.
Aujourd’hui, Paul veut régler le cas de Mélissa; sa intervention lors de la réunion de la veille était tout ce qu’il y a de plus sérieux, ce n’était pas des paroles en l’air; Roxanne l’avait bien compris. Jusqu’à preuve du contraire Mélissa était la dernière personne à avoir vu Joannie vivante. Son histoire était pleine de zones d’ombre. Quel avait été le - vrai - motif de leur rencontre sur le pont de la Chute Albert ? Était-ce vraiment Joannie qui avait invité Mélissa ? Pourquoi pas le contraire ? Mélissa aurait pu, elle, fixer le rendez-vous ? Et pour quelle raison ? Parce que c’était convenu ? Parce qu’elle voulait la confronter ? Quel avaient été les propos qu’elles avaient échangés ? Paul aurait bien voulu le savoir. Elles ne pouvaient avoir simplement discuter tout bonnement de costumes pour la fête de Halloween. Manigançaient-elles une fugue toutes les deux, plutôt que seulement celle de Joannie ? Et l’une des deux aurait reculé au dernier moment ? Si c’était Joannie, Mélissa aurait pu se fâcher et si c’était Mélissa elle-même qui avait refusé de partir au dernier moment il pourrait y avoir eu une dispute entre les deux ? Y avait-il un pré-arrangement quelconque entre les deux ? Paul ne croyait pas au pacte de suicide, mais à une connivence, oui.
L’autre personne qu’il fallait voir, c’est le pasteur de cette église de la Réconciliation… Non, de la Sanctification. Jérémie… Non, Timothée Bellavance, c’est ça. Il est indéniable que tous les témoignages concordent pour montrer que Joannie avait changé depuis, environ cinq ou six mois, changer à l’école changer de comportement; elle avait arrêté de prendre des drogues, elle ne buvait plus d’alcool; elle avait changé vis-à-vis les garçons, elle avait balancé son ancien amoureux; changé avec ses parents aussi; ça a été radical. Paul fait la moue intérieurement en s’apercevant des rapprochements qu’il pourrait faire entre… Il commence à y avoir un peu trop de religieux dans cette histoire. Et tout ça depuis qu’elle avait commencé à fréquenter cette église. Église évangélique de la Sanctification. Quand je rencontrerai le pasteur je lui demanderai son secret pour assagir les gens de cette façon. Comment Joannie s’y était-elle jointe ? Qui l’avait recrutée ? Avait-elle été endoctrinée ? Est-ce que ça peut être considéré comme une secte ? Paul avait consulté le site internet; on y expliquait avec profusion de photos chatoyantes que c’était une église « évangélique » qui mettait la Bible au centre de la vie; c’est sur la « Parole de Dieu », immuable et parfaite, qu’on devait se baser pour prendre toutes les décisions de nos vies, pour adopter la bonne conduite, dans nos relations avec les autres et avec Dieu, pour prendre la voie qui mène à la « sanctification », qui est l’état de plénitude auquel Dieu nous appelle. Paul n’était pas sur d’avoir tout compris mais un for accent était mis sur les émotions, sur les liens très forts qui unissent les membre de la communauté, et sur une morale assez stricte.
En arrivant au poste, Jocelyne, lui dit :
-Patron, vous avez un visiteur.
-Pardon ?
-Il y a quelqu’un qui était là de bonne heure ce matin; il était là quand j’ai ouvert la porte et il veut vous voir.
Paul se retourne à demi et voit un homme dans la trentaine, assis bien droit, les yeux fermés sur l’une des chaises du hall d’entrés; il a une allure athlétique, bien peigné, rasé de frais, et sa tenue est impeccable : souliers cirés, pli au pantalon, chemise repassée, et même une cravate bicolore.
-Il n’a pas demandé à vous parler personnellement, mais il a demandé à parler « au chef de police ».
-Est-ce qu’il y a quelque chose d’autre d’urgent ?
-Non, sauf Benoît et Beatriz qui veulent vous faire le rapport de cette nuit.
-Dis à Gladu de s’en occuper. Est-ce que Roxanne est arrivée ?
-Non pas encore.
Il se dirige vers l’inconnu.
-Bonjour je suis Paul Quesnel; je suis l’officier en chef de ce poste de police. On m’a dit que vous vouliez me parler.
-Bonjour, monsieur l’officier, nous ne nous connaissons pas. Je suis Timothée Bellavance; je suis le pasteur de l’église de Sanctification de Saint-André. J’ai besoin de vous parler.
-Bien, allons dans mon bureau, répond Paul.
Et en repassant devant le poste d’accueil, il glisse à Jocelyne.
-Appelle ma fille tout-de-suite; rejoins-la et dites-lui de venir le plus tôt possible.
Paul sait qu’il a comme donné la matinée de libre à son équipe, et peut-être va-t-elle maugréer, mais ceci s’annonce important. Elle comprendra.

-Assoyez-vous monsieur… Voulez-vous uns tasse de café, un thé ?
-Non merci, je veux juste un verre d’eau, s’il vous plaît.
Paul sort et va remplir un verre au distributeur d’eau dans le couloir.
-Voilà; que puis-je pour vous ?
-J’ai appris par les journaux que Joannie Lemieux est morte et probablement morte de mort violente.
-En effet.
-Je suis bouleversé… C’est abominable, c’est affreux ! Pauvre petite ! Une fille si talentueuse ! Et qui avait tellement à offrir ! Comment une telle chose peut arriver ? Le monde est vraiment dominé par les forces diaboliques. Vous savez qu’elle avait joint notre église il y à peine quelques mois…

-Pouvez-vous être le plus précis possible ? Vous souvenez-vous quand vousl’Avez-vous pour la première fois ?

lundi 15 août 2016

Trahisons 11

                Sans être lourde, l’atmosphère était tendue dans le bureau de Paul Quesnel, directeur du poste de la Sureté du Québec à Papineauville. Il voulait faire le point sur l’enquête portant sur la mort d’une jeune fille, Joannie Lemieux. Une jeune fille bien et apparemment sans histoire retrouvée noyée dans la Petite rivière Rouge, après être vraisemblablement tombé d’un pont qui l’enjambe, le pont de la Chute Albert, c’était une situation qui, sans trop qu’il sache pourquoi, el mettait mal à l’aise. Habituellement calme, Paul se sentait plus ou moins perplexe face à cette mort, et tout en essayant de le cacher il se doutait bien que sa nervosité influait sur l’état d’esprit de son équipe. Il avait devant lui, assis correctement ou à califourchon, sa fille Roxane, et Daniel Turgeon son coéquipier, qui avaient interrogés plusieurs des amis et professeurs de la jeune fille, les agents Isabelle Dumesnil, Sébastien Casgrin et Paulo Simenez qui avaient participé aux recherches dans la rivière, ainsi que Yannick Fraser-Lapointe, son expert en informatique.
Roxanne aussi sentait l’atmosphère un peu oppressante qui régnait dans le bureau de son père. Personne ne voulait l’admettre ouvertement mais cette mort avait quelque chose d’incongru, d’inconvenant, de déplacé, quelque chose à quoi ni elle ni les autres n’étaient parfaitement préparée. Surtout qu’elle était fatiguée. Elle avait eu une longue journée, difficile et frustrante passée à la polyvalente de Lachute interroger plusieurs des camarades de classe de Joannie. Et elle était restée avec cette mauvaise impression non seulement de ne pas avoir avancer beaucoup, mais de s’être fait raconter des boniments toute la journée. Elle n’en revenait pas des mensonges que pouvait sortir une bande d’ados en mal de sensations fortes qui ne se rendaient pas compte de la situation et qui donnaient plutôt l’impression de jouer avec une jouissance mal contrôlée dans une série policière, ou dans un jeu virtuel, où c’est le plus malin qui l’emportera.
                -Merci de rester pour encore un peu, commence Paul. Il est tard et vous avez tous eu une longue journée, et même deux longues journées, je le sais; ceux qui le veulent pourront rentrer plus tard demain matin, ils n’auront qu’à m’en avertir. Mais je crois que c’est important qu’on fasse le point ensemble dès maintenant, pour qu’on en soit tous au même au même point (excusez la répétition) et aussi pour qu’on puisse se poser les questions que nous avons les uns aux autres. Ce que nous savons c’est que vendredi dernier Joannie a donné rendez-vous à son amie Méissa au Pont de la Chute Albert, et que le surlendemain, dimanche, on l’a retrouvée noyée à peu près un kilomètre en aval.
                Paul donne la parole à Roxane et Turgeon qui résument leur journée en commençant par exposer leur surprise d’avoir découvert qu’il existe un important trafic de drogue à la polyvalente de Lachute.
-Cela ne nous concerne pas comme tel, c’est plutôt l’affaire du poste de police de Lachute, mais est-ce que la mort de Joannie est relié à se trafic ? On sait que l’un des principaux suspects, Alexandre Côté-Lamarre, est copain-copain de celui qui s’occupe du trafic de drogues. Et là encore, ce n’est pas clair, car Alexandre a une importante dette de drogue envers Wilfrid Morneau, celui qui vend la drogue à l’école. Y a-t-il un lien entre cette dette de drogue et la mort de Joannie ? Ce ne serait pas le mobile de la mort, mais on sait par ailleurs, au moins là-dessus tous les témoignages concordent, on sait que Joannie avait radicalement changé depuis quelques mois, depuis son engagement dans une église à caractère sectaire de Saint-André, l’église évangélique de la Sanctification, et qu’elle ne buvait plus depuis ce temps ni ne prenait plus de drogue; elle avait vraiment changer son comportement. Donc Alexandre son petit ami, son ex-petit ami avait contracté une importante dette de drogue envers Wilfrid et qu’il comptait sur Joannie pour l’aider à rembourser comme elle l’avait sans doute déjà fait auparavant. Est-ce l’un ou de l’autre ou les deux auraient fait des menaces Joannie ? Et surtout, est-ce que l’un ou l’autre ou les deux l’auraient rencontrée au pont de la chute Albert après le rendez-vous avec Mélissa ? On ne le sait pas.
Plusieurs murmures se font entendre.
                -Enfin, il est possible qu’il y ait un conflit potentiel avec son père qui, par exemple, acceptait mal de voir sa fille chérie s’acoquinait de ses fanatiques religieux. Y a-t-il un lien avec sas mort ? En tout cas c’est un élément important.
                -Très juste, c’est un élément important, intervient Paul. Yanick va nous en dire un peu là-dessus dans deux minutes. Mais avant écoutons Sébastien.
                -Juste un dernier mot, veut conclure Turgeon, sur un dernier point, un petit fil qui dépasse : une possible histoire de séduction entre elle et un des profs de l’école. Ça nous été dit entre les lignes durant nos investigations. Et ça aurait été bien le genre de la Joannie, première mouture. Peut-être que ce prof en question n’aurait pas ou mal accepté une rupture de la part de la nouvelle Joannie.
                -C’est vrai, poursuit, Roxane; on sait qu’elle venait de rompre avec Alexandre le jour même de sa mort et qu’il l’avait vraiment mal pris.
                -Bon, écoutons Sébastien, maitenant.
                -Comme l’a dit le patron, on a retrouvé le corps de Joannie un kilomètre plus loin dans la rivière; il avait séjourné environ 36 à 40 heures dans l’eau ce qui confirme la thèse d’une chute du pont le vendredi soir. L’autopsie a révélé que la cause la mort est la noyade. Jonnaie est donc tombée vivante dans la rivière ou on l’y a poussée. On n’a rien retrouvé si la scène du crime, ni sac, ni valise, ni aucun autre objet lui appartenant. Ce qui n’exclut pas entièrement la possibilité d’une fugue. Et elle n’avait aucun effet personnel sur elle, ni carte, ni portefeuille, sauf son téléphone cellulaire, mais tout-à-fait inutilisable après son séjour dans l’eau. Enfin, il n’y avait pas de traces de de blessures, sauf d’importantes contusions à la tête qu’elle serait faites en frappant les rochers. Elle avait aussi, détail important, une fracture multiple à un poignet et à avant-bras, probablement survenue lors de la chute, peut-être dans un réflexe ultime de protection. Suicide, accident ou meurtre ?  Nous ne pouvons le dire avec les indices que nous possédons.
                -Je laisse maintenant la parole à Yannick.
                -Comme l’a dit Sébas, on a retrouvé son cellulaire, mais inutilisable, on ne pouvait plus rien en tirer. Pour savoir si elle l’avait utilisé les heures ou la journée avant sa mort, il faudra y aller par recoupements en faisant la revue des téléphones de ses proches et de ses contacts. Alors, j’ai examiné son portable, sa boite courriel, son compte Facebook, compte Twiter, Instagram. Là aussi on remarque un grand changement. Jusqu’en juillet dernier, elle était très active sur tous ces réseaux sociaux et y faisaient toutes sortes de commentaires sur la mode, sur ses vêtements, ses ami-es, ses soirées animées. Il ne « bitchait » pas tellement les autres; elles se mettait elle, surtout, en valeur. Beaucoup de lettres d’amour passionné et même enflammé pour son Alexandre, par exemple. Elle mettait des photos, pas mal des photos, de tous genres, et même parfois assez implicites, sur des partys très arrosés et très embués, mais tout cela change du jour au lendemain. Au milieu de juillet, plus rien; elle a essayé de tout effacé, mais c’est dur de faire disparaître quelque chose sur internet. Il ne restait que des petites nouvelles bien innocentes, bien gentilles sur sa famille, sur sa chambre, sur ses rêves de carrières, de la belle musique. Quand à ses dossiers personnels, il consistait surtout en travaux d’école. J’ai pu découvrir qu’elle avait éliminé beaucoup d’anciens dossiers sur les groupes de musique hard rock, sur les drogues, sur le tatouage. Mais elle n’a pas enlevé un dossier dans lequel elle raconte, dans ses mots son conflit avec son père. Le conflit avec son père virulent, et il datait de bien avant son changement, son implication dans cette église de Saint-André. Il n’aimait pas ses amis, réputé comme étant des drogués, ni son manque de discipline au travail. Et elle, elle se sentait brimée à l’étroit. Elle rêvait de liberté.
-Est-ce que ce serait ne fugue pour fuir ce père oppresseur ?
-Ce n’est pas impossible. Même après juillet le conflit a continué, même si la façon dont elle en parlait a changé. Est-ce qu’elle voulait vraiment quitter la maison ? Je ne sais pas.
                -Aurait-elle voulu fuir avec quelqu’un ? Aurait-il pris rendez-vous avec une autre personne que Mélissa ?
                -Quelqu’un avec qui elle voulait fuir, oui, et à la dernière minute, elle aurait changé d’avis ? Elle aurait reculé. Il y aurait une dispute entre les deux, et l’autre se serait mis en colère; il aurait pu la pousser et par accident elle serait tombée par-dessus le rebord du pont ?
                -Je ne sais pas; je n’ai rien trouvé sur cette personne X. Ce qui est évident c’est qu’il y a eu un changement. Il n’est plus question de partys, et de débauche; elle met des nouvelles positives, comme la » bonne nouvelle » du jour, sur l’environnement, sur des écoles qui ouvrent au Sénégal, sur l’intelligence des dauphins, un lien vers les dix plus belles photos de petits chatons.
                -Il n’y avait rien sur sa nouvelle église ?
                -Non… Sauf quelques échanges avec le pasteur ou deux ou trois membres de la chorale.              
-Aurait-elle voulu fuir avec l’un de membres de l’église ?
                Roxanne était restée longtemps silencieuse.
                -On ne va pas élaborer trop de scénarios. Oui, il y plusieurs pistes et il faut les suivre attentivement l’une après l’autre : suicide, trafic et dette de drogue, une fuite-fugue qui aurait mal tourné. Et parmi les coupables : le couple Alexandre-Wilfrid ? un prof mâle de l’école ? un membre ou un responsable de de l’église ?
                -Tu oublies son père.
-Alors son père aussi.
-Et tu en oublies une autre, aussi Roxane; intentionnellement ?
                -Moi ?
                -Oui, tu oublies Mélissa ?
                -Mélissa ? C’est… c’est vrai.
                -Pour l’instant, c’est la dernière personne à l’avoir vue vivante.
                -J’ai de la difficulté à la croire.

                -Il faut examiner toutes les pistes comme tu as dit. Aussi incroyables puissent-elles nous sembler… Merci à tous et toutes. On se revoit demain.