lundi 18 janvier 2016

Les petits enfants
Chapitre 3
                Roxanne Quesnel-Ayotte conduisait rapidement, tous gyrophares allumés. D’ailleurs, elle aimait conduire vite. Aux abords des villages, elle ralentissait légèrement; à l’approche des intersections elle faisait partir la sirène de son auto-patrouille. Elle travers Noyon en coup de vent; pendant un instant elle se dit que c’est là qu’avait eu lieu, au printemps, une mort accidentelle, malheureuse : un jeune pasteur nouvellement arrivé avait été bousculé et il était tombé dans son escalier en s’écrasant sur plancher dur du sous-sol et ses assaillants l’y avait laissé toute une nuit, baignant dans son sang. Il était resté quatre jours dans le coma, puis il avait succombé à ses blessures. Et tout ça à cause d’un malentendu, par la faute d’un pauvre déséquilibré maladivement jaloux qui faisait une fixation sur sa petite amie. Elle tourne à gauche, laissant en arrière d’elle, plus au sud, la municipalité de Notre-Dame-de-la-Croix où un autre drame s’était joué il y a quelques mois : un autre jeune homme mort dans un incendie criminel dans un chalet d’un parc de plein-air; une histoire de vengeance et de rancune.
Quand elles avaient été averties, elle et sa coéquipière, elles roulaient aux environs de Ripon, à une quarantaine de kilomètres du lieu où elles se dirigeaient, Lac-aux-Sables. La centrale leur avait demandé de s’y diriger immédiatement : on venait de recevoir un appel d’urgence, comme quoi on aurait trouvé des restes humains sur un chantier de construction, et c’est elles qui étaient les plus près. Roxanne était policière depuis maintenant cinq ans. Quand elle était enfant, elle avait toujours admiré son père, un véritable héros qui combattait les méchants et les pourchassait sans relâche, qui attrapait les voleurs et les mettait en prison,. Il était invincible dans son uniforme bleu pâle et noir avec une multitude de poches qui révélaient d’innombrables secrets (sifflets, stylos, carnets, écouteurs…) et toutes sortes d’impressionnants outils de travail depuis la casquette à la matraque en passant par un taser et des menottes. Le soir, quand il rentrait, il lui racontait sa journée et même quand il ne s’était rien passé sauf de la paperasse administrative, Roxanne s’extasiait de ses exploits s’imaginant que ces papiers mystérieux servaient à sauver le monde, son monde. À l’adolescence, sans doute que son admiration pour son père avait un peu diminué; elle avait percé bien des mystères et bien des secrets, la magie opérait moins. Surtout qu’elle devait cacher à ses amies et surtout ses amis que son père était policier qui ne voyaient rien de bon là-dedans, sauf de la répression, des avertissements et des billets pour excès de vitesse.  Mais cela la mettait de plus mal en plus mal à l’aise. Roxanne se rendait bien compte du paradoxe : même les jeunes et les adultes qu’elle connaissait dénigraient les policiers sans vergogne, sans retenue, au moindre prétexte, on avait quand même toujours besoin d’eux, on devait toujours faire appel à eux, pour régler les conflits, quand on avait un accident. On persifflait contre eux, on les diffamait, on les détestait, on les critiquait à tous vents, on les contestait, on les envoyait promener, et en derrière leur dos on leur souhaitait dans un langage ordurier tous les malédictions et pire encore, mais c’est quand même la police qui aidait les gens quand ils en avaient besoin, c’est la police qui assure un certain ordre dans la société, sinon ce serait l’anarchie, la loi de la jungle, et même pire car dans la jungle les gros mangent les plus faibles, certes, mais avec des limites, sans tout détruire.
Quand elle avait annoncé à ses parents, vers la fin de son secondaire, qu’elle s’était inscrite au CEGEP en Techniques policières, ni l’un ni l’autre n’avait su comment réagir. Ils étaient déjà séparés depuis quatre ans et elle et ses frères Alexandre et Xavier passaient une semaine en alternance chez l’un et chez l’autre en « garde partagée ». Sa mère avait été trop stupéfaite par son annonce pour dire quoi que ce soit : elle était simplement restée bouche bée et les yeux écarquillés sans pouvoir prononcer un mot. Roxanne en avait profité pour conclure par un : « Y a rien là ! » et filer dans sa chambre. Son père tellement surpris, tellement étonné, n’arrivait pas à le croire. Il avait bégayé : « Ah, oui.., ah, oui, oui… » ce qui avait fait pouffer de rire Roxanne. Et elle y était allée en Techniques policières et elle avait vraiment aimé ça. Il y avait un peu plus de filles qu’à l’époque de son père, du une pour trois, à peu près, et elles devaient être aussi bonnes et même meilleures que les garçons. De la vraie compétition. Elle aurait pu demander à son père tous les conseils qu’elle voulait, lui demander tant et plus son aide, mais elle préférait réussir par elle-même. Quand on avait des fêtes familiales ou des anniversaires, il lui demandait comment ça se passait, mais sans plus. Puis les rencontres de familles s’étaient espacées : un de ses frères Alexandre, le géologue, était parti travailler en Alberta et Xavier avait déménagé avec sa copine en Abitibi.
Son premier stage, elle l’avait fait loin de chez elle en Gaspésie. Elle avait aimé passer inaperçue dans cette région où personne ne la connaissait, mais elle avait moins aimé l’attitude un peu paternaliste de son superviseur et s’était également sentie sous-utilisée dans ce coin où les problèmes sociaux, ceux dont les femmes discutent lorsqu’elles sont entre elles, étaient légion. Son deuxième stage lui avait plus utile; il s’était passé à Valleyfield, petite ville en lointaine banlieue de Montréal, avec les gangs, le trafic de drogues, la prostitution juvénile, toute une panoplie d’enjeux liés à la petite délinquance. Elle avait bien réussi ses études et. À la fin de celles-ci, elle avait été placée dans un des deux postes de police de Longueuil. Dès qu’elle avait pu, sans le dire à son père, elle avait demandé son transfert dans l’Outaouais dans le poste de Papineauville. Paul en avait débordé de fierté et d’orgueil, il en avait cabriolé de vanité, encore plus que le jour où elle avait reçu son diplôme. Surtout qu’il aimait vraiment ce qu’elle faisait; elles s’appliquait, elle était bonne officière de police. Paul pouvait lui confier toute sortes de tâches. Il avait en sa fille une confiance absolue. Elle n’avait pas de privilège, mais la complicité particulière qui les unissait, leurs liens de respect mutuel faisaient d’eux une équipe redoutable, et les autres membres du poste de police savaient le reconnaître. Roxanne aimait la perspicacité de son père, sa capacité de rapidement saisir les enjeux d’une situation et surtout son art redoutable de poser la bonne question au bon moment pour déstabiliser un témoin ou un suspect. La « question qui tue » comme on disait. Elle, c’était plutôt la patience, la pugnacité, la rigueur, l’insistance à chercher jusqu’à ce qu’elle ait trouvé. On lui disait souvent qu’elle avait une tête de cochon, mais elle répondait qu’à coup sûr, elle tenait ça de son père. Sur une seule question probablement ils divergeaient d’opinion, la politique; elle était une souverainiste convaincue et lui un fédéraliste et ni l’un ni l’autre ne comprenait absolument pas pourquoi et surtout comment l’autre pouvait avoir de telles idées saugrenues et se fourvoyer autant.
Pour sortir avec les garçons aussi, le fait que son père était policier lui avait posé des problèmes. Elle pouvait bien sûr sortir avec l’un ou l’autre des étudiants de l’École de police, ce n’était pas le choix qui maquait : les filles de l’École avaient toutes les fan club d’admirateurs et étaient toujours très en demande. Elle non plus ne manquait pas de prétendants, surtout que contrairement à bien de ses compagnes elle n’était pas lesbienne; mais ce n’était pas ce qu’elle voulait. Elle voulait plutôt sortir des garçons pour sortir un peu de son milieu. Les étudiants de l’École aimaient bien fêter. On faisait souvent la fête, dans les bars ou dans l’une des résidences. C’est en une de ces occasions qu’elle s’était laissée courtisée Ludovic. Ils avaient l’amour dans son salon trois ou quatre fois, et voilà que lui aussi avait commencé à se comporter comme le schéma trop fréquent : il était de venu possessif, jaloux et manipulateur, et Roxanne l’avait laissé tomber.
Plus tard, elle rencontrera Fabio, un artiste et travailleur de rue mexicain réfugié à Montréal. Ils s’étaient rencontrés à Montréal chez des amis communs et ils s’étaient mutuellement plus assez vite. Elle était allée voir une exposition à laquelle il participait et il était là la petite barbe en pointe et un sourire irrésistible. Il l’avait invitée à aller se promener et elle lui avait dit tout de suite qu’elle était policière, mais il avait répondu qu’il aimait plus la police de ce pays que celle du Mexique. Comparée à celle corrompue et brutale de son pays, il n’avait certainement pas à se plaindre. Leur relation était faite de hauts et de bas. L’été dernier, justement pendant l’affaire du pasteur assailli, il l’avait quittée et était reparti à Montréal. C’est vrai qu’il n’y avait pas grand-chose à faire pour lui dans la région. Ils se voyaient épisodiquement; quand elle avait du temps libre elle filait à Montréal le rejoindre, et il étaient contents de se voir; sincèrement il avait l’air content, mais combien de tempos est-ce que ça allait durer ? Est-ce qu’elle aurait des enfants un jour ?
Quand elle allait voit Julio elle en profitait pour rendre visite à sa mère, ce qui lui encore mieux de temps pour travailler sur son couple. Elle sentait bien que la passion s’étiolait. Et puis, c’est du cas de son père qu’elle devait s’occuper : il vit seul depuis trop longtemps, il faut qu’elle lui trouve quelqu’un. Après tout il est encore séduisant, avec (presque) l’allure d’un jeune premier, dans le style Al Pacino mais en plus élancé. Il est beau bonhomme avec ses cheveux poivre et sel et sa carrure athlétique. Et il sait bien cuisiner; l’autre jour pour son anniversaire, il lui a fait un gueuleton au canard à l’orange et au tiramisu de première classe. Aussi, il a de la conversation; il s’intéresse à pleins de sujets d’actualité; il lit beaucoup de revue et de livres. Roxanne en avait conclus que ce qui conviendrait à son père serait une directrice d’école ou une travailleuse sociale.
La voiture approche de Lac-Aux-Sables. Roxanne ralentit; les panneaux indiquent que des travaux sont en cours sur la route 323 et qu’il faut faire un détour par le village.

-C’est là ! lui dit Isabelle. Seigneur ! Regarde tout ce monde ! 

mardi 12 janvier 2016

Les petits enfants
Chapitre 2
Lac-aux-Sables se situait hors de la seigneurie de la Petite-Nation, le domaine d’antan du grand Patriote Louis-Joseph Papineau et c’était le dernier village à l’extrémité nord du territoire sous la juridiction de Paul Quesnel. Paul Quesnel était le chef du poste de police de la Sûreté du Québec de Papineauville depuis quinze et en quinze, il n’était peut-être allé à Lac-aux-Sables qu’une demi-douzaine de fois. Ce petit village a toujours été reconnu pour son atmosphère tranquille, propice au délassement et au repos; vraiment il ne s’y passe pas grand-chose. L’été, oui, sans doute était plus actif avec l’importante augmentation de la population, toutes ces personnes qui revenaient passer quelques semaines dans leur maison au bord du lac, invitant chaque année famille et amis, auxquels, avec le temps, s’étaient ajoutés les copains et les copines des enfants devenus grands, puis les petits-enfants. Des fêtes de famille d’une quarantaine de personnes festoyant autour d’un barbecue sur la plage n’étaient plus rare. De plus, il fallait ajouter tous les visiteurs qui venaient pour les activités nautiques, pour la pêche, pour la chasse; et depuis peu les cyclistes. En partant d’Ottawa, on pouvait faire un extraordinaire circuit, un large demi-cercle qui montait tout d’abord vers le nord-est jusqu’à Saint-Jovite; toute cette première partie grimpait pas mal, et là on reprenait la piste du petit Trains du nord, sur les parcours même de l’ancien chemin de fer du visionnaire curé Labelle. La piste redescendait en pente douce et en harmonieuses courbes vers Montréal. Les vélotouristes s’arrêtaient une nuit dans l’un des deux hôtels, des fois ils avaient leur propre tente et s’installaient sur un terrain de camping. Pendant quelques temps on avait pensé installer une auberge de jeunesse, mais le projet avait été abandonné parce qu’on avait jugé qu’il y avait trop de risques de perturber la légendaire tranquillité du village.
Contrairement aux autres villages de la vallée, Lac-aux Sables n’a pas de Festival annuel. La région s’enorgueillit des festivals de la Patate à Notre-Dame-de-la Croix, du festival du brochet à Saint-Rémi, de la « Fête en août » (pour toute la famille) à Sainte-Émilie, du Bazar annuel de Noyon lors de l’anniversaire du village en juillet, mais rien à Lac-aux-Sables. Le Conseil municipal en avait discuté mais on trouvait qu’il y avait déjà suffisamment de visiteurs et de vacanciers durant les mois d’été comme ça, et qu’une fin de semaine d’activités supplémentaires n’apporterait rien de plus; et puis, on n’avait pas les commodités nécessaires, ni même l’immense terrain essentiel pour accueillir tout ce beau monde. Tous les festivals offraient un terrain pour les caravanes, ces populations migrantes qui vont, durant toute la belle saison, d’un endroit à l’autre se passant le mot sur les meilleurs lieux de réjouissances. La géographie trop accidentée de Lac-aux-Sables ne permettait pas de les accommoder. Et puis, on voulait préserver le cachet pittoresque presque vieillot du village. On avait plutôt opté pour une série de petites activités comme une galerie d’art en plein air sur la rue principale, un concours de pêche amateur et la fête des ballons dans l’eau pour les enfants. On n’était pas férocement écologiques à Lac-aux Sables, mais on voulait intuitivement préserver la beauté du lieu et de la nature. Seules la construction de nouvelles demeures toujours plus grosses démentait ce principe.
Non vraiment il ne se passait rien d’extraordinaire à Lac-aux-Sables, à part deux ou trois personnes prises en état d’ébriété en été ou une petite invasion de domicile; les commerces n’avaient jamais été cambriolés. Il y avait bien des accidents sur la route trop sinueuse qui menait à Saint-Jovite, mais c’était déjà de la juridiction du poste de Mont-Tremblant. Ainsi Paul Quesnel est-il été assez surpris de s’entendre interpellé par Johanne la réceptionniste.
-Patron c’est sérieux ! Il y a eu un accident sur le chantier de la 323 à Lac-aux-Sables. Il y aurait un mort. J’envoie une patrouille ?
-Oui, envoie Roxanne et Isabelle qui sont déjà sur la route et passe-moi l’appel dans mon bureau.
-Oui, Paul Quesnel, de la Sureté du Québec.
-Allo, inspecteur ! Il faut venir vite !
-Oui, une de nos patrouilles est déjà en route. Qu’est-ce qui se passe ?
-Et bien, je ne sais pas comment vous dire ça… Je n’ai pas été témoin direct de l’accident, mais il semblerait qu’une de nos rétroclaveuse en faisant un trou pour détruire l’ancienne route, ben sous l’ancienne asphalte pis le soutènement, on aurait trouvé des ossements.
-Des ossements ?
-Oui, et il semblerait que ce soit des ossements humains.
-Écoutez, monsieur…
-Bient; Jean-Jacques Binet, je suis superviseur de chantier pour Raymond Valiquette.
-Monsieur Binet, êtes-vous sur place en ce moment ?
-Je suis juste à côté dans mon pick-up.
-Monsieur Binet, écoutez-moi bien. Comme je vous l’ai dit, une patrouille est en route; elle devrait arriver dans une demi-heure. Mais en entendant, retournez sur les lieux mêmes et éloignez tout le monde. Avez-vous entendu : éloignez tout le monde au moins cent pieds. Interdisez à quiconque de s’approcher et même de regarder. Vous comprenez il faut garder la scène le plus intacte possible. Interdiction formelle de descendre pour aller voir. Je le répète faites reculer tout le monde; allez-y tout de suite. Je reste en contact avec vous.
Paul entend des bruits de porte qui se ferme, des bruits de pas, puis : -Raymond ! J’ai la police au téléphone; elle dit de faire reculer tout le monde, personne ne doit descendre en bas, personne ne doit rester proche…. OK, on recule, on recule….
Des bruits, des mouvements, des murmures, des hommes qui maugréent. Une voix : « Est-ce que la police arrive ? » « Oui, une voiture s’en vient; elle sera là dans trente minutes. Allez, reculez, reculez ! »
Jean-Jacques Binet s’adresse à Paul : « Inspecteur ! Qu’est-ce qu’on doit faire de la rétroclaveuse ? Est-ce qu’on doit la faire reculer ? »
-Non, surtout pas. Dites au chauffeur d’éteindre le moteur et de descendre sans rien déranger et de s’éloigner de la scène où ça s’est passé. Dites-lui de tout laisser comme ça. Attendez juste que la patrouille arrive. Ils vous diront quoi faire.
-Inspecteur, Raymond veut vous parler
-Le contracteur ?
-Oui.
Le téléphone toujours à l’oreille, Paul sort de son bureau; il fait signe à Turgeon de l’accompagner; il lui fait comprendre par signes d’aller sortir une voiture.
-Alors passez-le moi.
-C’est vous le chef de police ?
-Oui, je suis Paul Quesnel, chef du poste de la Sureté du Québec à Papineauvville.
Paul fait signe à Johanne qu’il s’en va et qu’il la rappellera. Celle-ci lui dit qu’elle a compris. Il franchit les portes du postes; il descend l’escalier
-Inspecteur, je peux pas croire ce que j’ai vu.
-Vous avez regardez ?

-Ben oui, bien sûr ! Et puis, j’ai vu… j’ai vu un crâne humain et il me souriait !

mardi 5 janvier 2016

Les petits enfants
Chapitre 1

La grande forêt mixte laurentienne s’étend des Grands Lacs, aux limites du Québec et débordant en Ontario, jusqu’aux contreforts des Appalaches au nord de la Nouvelle-Angleterre, couvrant une surface de près de 50 000 km². Cette forêt est dite « mixte » car elle contient une grande variété de conifères, comme le pin blanc, le sapin, la pruche, et des feuillus tels l’étable à sucre, le chêne, le peuplier faux-tremble, l’ostryer.
Cet immense territoire est également criblé d’un nombre incalculable de lacs de toutes les tailles et de toutes les formes.
La municipalité de Lac-aux-Sables, à quelque vingt kilomètres au nord de Noyon, sur la route 327, porte bien son nom; elle rassemble dans le même écrin ces deux éléments naturels caractéristiques de ce territoire de la forêt laurentienne. Située à l’extrême nord de la région de l’Outaouais, elle touche aux limites géographiques des Laurentides. Une petite route, sinueuse, tortueuse et montueuse, en part et, coupant par l’est à travers les élévations de plus en plus accentuées, mène jusqu’à Mont-Tremblant la plus haute montagne de la région et l’un des centres de ski les plus courus du Québec.
Au moment des événements dramatiques de ce récit, Mont-Tremblant, et les autres villages ainsi que les montagnes des Laurentides ne ressemblaient à rien de ce qu’ils sont devenus aujourd’hui sous les implacables effets combinés du développement et du tourisme; cependant, Lac-aux-Sables avec son magnifique lac était déjà, dans un environnement naturel sans pareil et un site enchanteur, un lieu idéal de villégiature.
                Lac-aux-Sables n’a pas une aussi longue histoire que Noyon. L’économie était basée à l’origine sur la ressource forestière, mais rapidement elle a été concentrée vers la mise en valeur du site et de son potentiel récréatif et touristique. Au début on y venait presque exclusivement l’été, puis graduellement les installations ont permis d’en jouir durant tout le cycle des quatre saisons : nage, baignade et activités aquatiques, cueillette, chasse et pêche (sur l’un des nombreux lacs des environs) en pourvoirie, sport de plein air et camping, randonné et observation des oiseaux, puis terrain de golf de neuf trous sur le chemin du Lac-à-la truite durant la belle saison, et cabanes à sucre, marches en raquettes et surtout motoneige durant la saison froide. Depuis quelques années une piste cyclable la rejoint, vers l’est, aux grandes routes du Petit train du Nord et vers le sud des petites routes de campagne permettent de rejoindre le Domaine du Lac-Simon, puis encore plus au sud, le Parc de la Gatineau et ensuite Ottawa.
C’est vraiment le lac qui est au cœur et qui est le cœur de la municipalité. Sa beauté reconnue mondialement, lui autorise même une entrée dans Wikipédia. Le lac n’a pas toujours porté le même nom; le premier occupant des lieux l’avait baptisé (par un jet harmonieux et bruyant accompagné d’un rire de satisfaction) de son nom à lui, lac Deslauriers; ensuite il avait porté le nom du lac Rondeau, à cause de sa forme plus ou moins arrondie. La municipalité de Lac-aux-Sables comme telle ne date pas de très longtemps; avant d’être officiellement constituée en 1956, elle faisait jusque-là partie des municipalités voisines, Amherst ou encore Wentworth. On y a alors construit une école, qui héberge aujourd’hui les bureaux municipaux, et une église catholique, qui n’était pas située directement sur le lac mais sur une petite colline; celle que l’on voit aujourd’hui est la deuxième, car la première a brulé en 1957. L’ancien presbytère a été transformé en une petite et coquette bibliothèque.
                L’hôtel « Chez nous c’est chez vous » - c’était son nom - a longtemps été le lieu d’arrêt par excellence pour toute personne désirant séjourner quelque temps dans la région; l’accueil chaleureux et bon enfant de Francine et Jocelyn, les propriétaires, la qualité de la table et la beauté de la vue sur le lac en faisait un passage obligé. À la fermeture de l’auberge, le monument avait été déclaré bien patrimonial. Malheureusement, il sera rasé par un incendie une dizaine d’années plus tard. Deux autres motels-hôtels avec beaucoup moins de cachet se sont ensuite ajoutés au fil du temps.
Environ 450 résidents vivent en permanence Lac-aux-Sables, mais en été ce chiffre peut facilement tripler, surtout durant les fins-de-semaine, avec l’ajout de nombreux vacanciers, visiteurs ou invités, qui viennent, de Mont-Tremblant, de Montréal, ou d’Ottawa, y jouir des beautés de la nature, et des attraits du lac. L’un de ces attraits sont les irrésistibles langues de beau sable fin pâle qui forment autant de plages sur les parties est et sud du lac; aussi le fait que sur sa face est la berge descend sous la surface de l’eau en une pente très très douce si bien qu’on peut aisément marcher sur près de six cents mètres avant de perdre pieds; enfin la clarté, la pureté, la qualité de même que la température de son eau.
Posséder un chalet au bord du lac était le nec plus ultra de nombreux résidents des villes (Montréal, Gatineau ou Ottawa), si bien que, alors qu’au début seule la rive est était aménagée, tout le pourtour du lac, au cours des années, a finalement été développé et les habitations toujours plus massives se sont multipliées. Tellement que le nombre de plages publiques et leurs dimensions se sont considérablement réduites au fur et à mesure du développement. Les anciens se souviendront que dans les années 1960 et au début de la décennie 1970, les diverses plages publiques s’étendaient sur une bonne partie de la rive est. De nombreuses familles des villages des environs, Noyon, Sainte-Émilie, Amherst, venaient y passer les chaudes journées d’été. Des classes entières y débarquaient par autobus. On voyait les jeunes s’amuser au ballon dans le lac et les petits enfants faire des châteaux de sable sur la plage. Des groupes de scouts ou de campeurs y arrivaient pour y piqueniquer et y passer un excitant après-midi à se baigner et à jouer dans l’eau. Aujourd’hui, une seule plage est demeurée ouverte au public, réduite à peau de chagrin.
La route d’origine longeait les rives du lac, parfois s’en éloignant parfois s’en rapprochant, selon les caprices des accidents du terrain ou alors les envies des propriétaires des lieux. On l’avait goudronnée en 1956, l’année de la fondation de la municipalité, mais vingt ans plus tard, une circulation beaucoup plus intense et des véhicules de plus en plus lourds et d’autres plus rapides, avaient nécessité la construction d’une nouvelle route : celle-ci ne passait plus par l’intérieur du village, mais par en arrière. Quelques résidents avaient protesté de l’abattage de nombreux arbres et de la destruction de lieux naturels, mais la route plus droite, plus rapide, permettait un passage beaucoup plus direct entre Ottawa et Mont-Tremblant; la vieille route qui servait plus que pour la circulation locale, était redevenue plus sécuritaire et le village était nettement plus tranquille.
Aujourd’hui, après toutes ces années, même cette « nouvelle » route avait besoin d’être refaite. Certains de ses tronçons étaient suffisamment endommagés pour exiger une réfection complète. Raymond Valiquette avait grandi dans la région, à Sainte-Émilie, et il connaissait tout le monde. Il était contracteur comme son père dont il avait pris la succession. À soixante ans, il savait qu’il avait réussi; ses affaires marchaient bien. Il avait acheté un condo à Fort Landerdale et lui et sa femme Adèle partaient dans le Sud chaque hiver durant la morte saison. Son seul regret était qu’aucun de ses deux fils ne suivrait sa route : l’un gagnait sa vie à Montréal comme acteur, - on le voyait parfois dans des séries télévisées -, l’autre travaillait, dans le Bas-du-fleuve, dans une sorte de coopérative, une ferme biologique qui produisait des insectes dont on faisait de la farine qui entrait comme supplément protéinique dans plusieurs produits naturels.
Sa compagnie était l’une des plus importantes de l’Outaouais et il avait obtenu du Ministère de la voirie le contrat de réparation de cette section de la route 327. Un contrat qui demandait de l’expertise et de la machinerie. Il avait loué celle qui lui manquait à Gatineau. Chacune de ses journées se divisait en deux : le matin, il le passait à répondre aux courriels, aux téléphones, en réunions, à évaluer avec les chefs d’équipe le déroulement des travaux, à préparer ou réviser les contrats des fournisseurs; et l’après-midi, il partait se promener au chantier, c’est ce qui lui faisait le plus plaisir. Il aimait entendre les bruits des excavatrices, les appels des hommes qui criaient pour se faire entendre, il aimait l’odeur d’huile et de diesel, de même que la poussière qu’un tel chantier produisait. Plusieurs des hommes le connaissaient, et le saluaient au passage. Il portait alors des bottes de travail et son casque et « sur le terrain » il regardait si tout se passait bien, s’il n’y avait pas d’imprévus.
Cette après-midi-là, le temps était radieux, avec seulement quelques nuages dans le ciel. Une belle journée d’automne; encore trois semaines de travail et tout sera terminé; on était dans les temps, on va respecter les échéances. Les retards étaient la terreur de Raymond Valiquette : un fournisseur qui ne respectait pas les délais, un bris mécanique, des ouvriers malades, une complication au niveau du terrain…
Or jamais, au grand jamais, Raymond Valiquette ne se serait attendait à ce que ce qui va paralyser son chantier ce jour-là. Il entend qu’on appelle son nom de vive voix pour lui monter un trou qu’une rétroclaveuse vient de faire; c’était tout juste après pour la pause du diner. Un petit attroupement s’est déjà formé qu’il écarte en arrivant. Il se penche… et ne peut en croire pas ses yeux.

Se tournant lentement vers son contremaître, il dit d’une voix blanche : « Jean-Jacques, appelle la police; vite ! »

samedi 12 décembre 2015


Les flammes de l’enfer

20

-Monsieur Doyon, pourquoi avez-vous retenu ces informations ? Pourquoi ne leur avez-vous rien dit ?
-À qui ?
-Aux policiers ?
-Mais personne n’est jamais venu nous interroger ni l’un ni l’autre. La police est venue au village, mais personne n’est venu nous poser des questions !
-Personne n’est venu vous interroger ? Alors que vous étiez comme son deuxième père et sa deuxième mère ?
-Non. Heureusement d’ailleurs. Je ne sais pas ce que j’aurai pu garder, dire ou taire.
Roxanne souligne : « Conserver des informations, ça s’appelle entrave à la justice. »
-Vous pourriez être accusé.
-…
-Et il y a eu mort d’homme !
-Ce que nous ne savez pas, c’est qu’Henri Trudel n’était pas un homme, c’était un tyran. Il terrorisait ses employés et leurs familles. À l’époque il était le directeur de l’usine de copeaux de bois à Turso et c’était terrible : des lock-out sauvages à répétition, des conflits de travail continuels, très durs; il venait venir des scabs au mépris de la loi; il ne faisait aucune concessions, le syndicat essayait juste de sauver les emplois, conserver les acquis et lui il leur faisait vivre un véritable enfer. Les conditions de vie de la population étaient extrêmement difficiles, il y a avait des divorces, des enfants perturbés. La communauté était traumatisée, divisée, au bord de l’éclatement, la violence était partout, la violence conjugale, des bagarres éclataient, vous ne pouvez pas vous imaginer; il y avait même eu deux suicides.
-L’aviez-vous rencontré ?
-Je l’avais souvent confronté quand il venait à Noyan, mais il ne voulait rien savoir; c’était un homme d’affaires impitoyable, redoutable, un requin, un rapace. Il ne respectait rien, sauf le profit. Il avait acheté sa maison sur le chemin Brookdale de quelqu’un qu’il avait lui-même ruiné, qui avait perdu son emploi à son usine et dont les biens avaient été liquidés. Il avait rénové l’ancienne maison, il avait fait creuser un puits, planter des arbres, pour lui c’était un investissement. Il venait passer ses fins de semaine l’été, rarement l’hiver. C’était l’endroit parfait pour faire la fête, des gros partys, c’était isolé; on mettait des tentes, il y avait des musiciens; il était loin de Turso, mais quand même on savait qui c’était; c’était son petit domaine. Trudel, ce n’était pas un homme, c’était un parasite social. Tout le monde le connaissait de réputation dans la région.
-Ti-Gus devait le savoir ?
-Oui, c’est sûr, mais cette nuit-là il n’était pas dans son état normal. Il avait perdu contact avec la réalité.
-Connaissez-vous ces fils ?
-Les fils Trudel ? Non, pas vraiment; seulement par les journaux.
-Vous ne les avez jamais vus ?
-Si, une fois. Ils sont venus à Noyan dans leurs grosses voitures quelques mois plus tard, et ils ont posé des questions à gauche et à droite, mais sans obtenir de réponse bien sûr; personne ne voulaient les aider, tout le monde s’est tu. Même si certaines personnes avaient des doutes sur Ti-Gus, c’est quand même un enfant de la place; et on préférait oublier. Alors ils sont repartis Gros-Jean comme devant.
-Comment auraient-ils retrouvé la trace de Ti-Gus ?
-Je ne sais pas, peut-être par hasard.
-Ça aussi vous auriez pu le dire à la police.
-Nous avons appris les choses au fur et à mesure, en faisant des recoupements, dit René Doyon.
Et sa femme rajoute : « Et nous en avons parlé beaucoup parlé ensemble. C’était un cas de conscience, ce n’était pas facile de nous taire, mais parler c’était condamner notre propre enfant ! Et parler de la visite des frères Trudel, c’était les condamner; il y avait déjà eu une victime, fallait-il en faire d’autre ? Où était la justice ? Ce que Ti-Gus avait fait était mal, c’est vrai, même s’il quand il l’a fait il ne le voulait pas tuer quelqu’un, mais fallait-il faire encore plus de mal ? Le défendre était notre choix, et défendre les autres était aussi notre choix. »
-Je crois que nous allons vous laisser. Sans doute nous reverrons-nous.
-Est-ce que je peux vous demander quelque chose à mon tour ?
-Oui.
-Viendriez-vous aux funérailles demain ?

                Le lendemain, Paul et Roxanne n’était aux funérailles de Gustave Abel à Notre-Dame-de-la-Croix, mais de retour à Gatineau, pour y interroger Daniel Pomerleau cette fois-ci avec un mandat du chef de police de la municipalité.
-Monsieur Daniel Pomerleau, nous avons une ou deux questions à vous poser.
-Qu’est-ce que j’ai fait ?
                -Vous avez fait récemment un séjour au Parc Natura et vous avez dit alors que vous étiez venu avec les frères Josh et Alvin Trudel; vous vous souvenez ?
-Oui, c’est ce que j’ai dit. C’est la vérité. Mais sont pas ici.
-Bien sûr, c’est la vérité. Mais ce n’est pas à eux qu’on veut parler pour l’instant, c’est à vous. Dites-nous, ça fait longtemps que vous les connaissez ?
-Une couple d’années; j’avais travaillé comme surveillant de chantier pour leur père à l’usine de Turso. Quand le père est mort, on a gardé contact.
-Est-ce que vous alliez souvent en expédition de pêche avec eux ?
-Non, c’était la première fois.
-Et l’expédition ne s’est pas passée comme vous le pensiez, n’est-ce pas ?
-Qu’est-ce que vous voulez dire ?
-C’est eux qui ont mis le feu au chalet sur le bord du lac, n’est-ce pas ? Et vous, vous avez surveillée les environs, c’est ça ?
-Je sais rien de ce que vous dites ?
L’inspecteur Loiselle de Gatineau intervient : « Monsieur Daniel Pomerleau, à partir de maintenant, vous êtes en état d’arrestation. Vous avez le droit de vous taire et de réclamer la présence d’un avocat. Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous…
-Mais… mais… C’est pas moi ! C’est eux qui ont tout fait !

-C’est dont les frères Trudel, Josh et Alvin.
-Oui, c’est ça. Ça a leur a pris quelques années mais ils ont fini par retrouver Ti-Gus; par hasard; ils sont allés au Parc Natura l’année dernière et par hasard, ils l’ont vu. Probablement qu’ils ont étaient assez surpris de la voir; ils ne savaient pas trop quoi faire… Ils voulaient lui faire payer la mort de leur père, ou alors lui faire peur. Quand on l’a vu par hasard au Parc Natura, ils se sont dit : « On le tient. Il nous a volé notre père. Il a mis le feu à sa maison pis il a brûlé ! À l’époque, c’était des jeunes adultes qui sortaient de l’adolescence. Ça dû être terrible. Ils aimaient leur père, ils l’admiraient, même s’ils étaient sévère; il avait réussi. Ils ne comprenaient pas ce qui avait pu se passer, ils en voulaient à mort à celui qui leur avait enlevé leur père; ils voulaient le tuer. On ne sait pas exactement comment ils s’y sont mais avec le témoignage de Daniel Pomerleau on devrait arriver à les faire condamner. Ils sont actuellement en détention à Gatineau et seront formellement accusés de meurtre la semaine prochaine.

-Et ça se termine ici.
Les flammes de l’enfer

19

En ce vendredi matin, Paul se réveille de fort bonne humeur. Hier soir, il s’est enfermé dans son bureau et il s’est mis à la tâche. Il s’était commandé un repas de poulet d’une des  rôtisseries de Papineauville – il avait attendu que sa fille ait quitté le poste de police pour repartir chez elle, elle lui avait dit au revoir d’un petit signe de la main – et il s’était appliqué à terminer le rapport de stage d’Olivier Jean-Jacques. Il avait eu beaucoup de choses à souligner : son sens de l’observation, son sens de l’intuition et de déduction; comment il s’était parfaitement bien intégré à l’équipe, comment il comprenait vite et comment il accomplissait bien les tâches qui lui été demandées… Comme il faut toujours mettre dans un rapport de stage des observations sur ce qui « peut être amélioré », Paul avait écrit vaguement quelque chose sur sa condition physique et sur ses routines personnelles, convaincu que ce n’était que des détails.
Après s’être rasé et habillé, il se sert une tasse de café sur sa nouvelle machine à dosette que ses enfants, sa fille Roxanne et son fils Xavier lui avaient offerte l’été dernier (son fils Alexandre quoi vit en Alberta n’était pas venu au Québec cette année). Il choisit « Mélange corsé », qui lui semble tout à fait approprié pour aujourd’hui. Il déjeune d’un jus d’oranges et de rôties. Il prend le journal et écoute la radio en même temps. Il aimait bien prendre ses petits déjeuners avec sa femme Monique; c’était une femme instruite qui enseignait l’histoire au CEGEP, et ils pouvaient parler ensemble d’une foule de sujets autres que les enquêtes policières. Sans doute que Roxanne et dans une certaine mesure son fils Xavier qui habite en Abitibi, à six heures de routes, aimeraient bien qu’il se trouve une nouvelle compagne; et sans doute lui aussi aimerait bien, mais à la  vérité il ne sait pas trop comment faire. Mettre une annonce dans les journaux ? Il faudrait qu’il dise d’emblée qu’il est chef de police, de quoi faire fuir toutes les femmes de 17 à 77 ans cinquante kilomètres à la ronde. Socialiser ? Mais aller où ? Dans les soirées ?… Il n’y avait pas beaucoup de femmes célibataires dans la SQ, et encore moins de sa génération. S’inscrire à un cours de danse ? De peinture? D’observation des papillons ? Il avait bien suivi des sessions pour apprendre l’espagnol, ce qu’il avait apprécié, mais la majorité des gens étaient des couples uniquement intéressés à apprendre un espagnol de base pour faire des voyages dans le Sud.
Et puis trop de gens le connaissez à Papineauville; il faudrait que ce soit une femme d’ailleurs, comme de Gatineau par exemple, là où il se préparait à aller pour rencontrer le pasteur à la retraite René Doyon. Son nom était revenu plusieurs fois dans l’enquête sur l’incendie mortel du Parc Natura; et Paul trouvait que son rôle, son rôle dans la nuit des sept incendies du chemin Brookdale à Noyan il y a quelques années, n’était pas clair. Il avait un lien certain en les deux événements, et Paul pensait que le pasteur Doyon le connaissait. Que savait-il de cette nuit il y a sept ans la nuit des incendies ? Avait-il soupçonné Gustave, pour il avait de l’attachement ? Ou pire, avait-il essayé de le protéger ? Quels étaient ses liens avec sa mère ?
Paul ne lui a pas téléphoné pour prendre rendez-vous. Il préfère voir ses réactions immédiates, sur le coup, ce qui peut lui en apprendre beaucoup. Gatineau, ce n’est pas sa juridiction, mais il ne s’agit pas d’une accusation comme telle, simplement d’une visite exploratoire. Il a averti le chef de la police de Gatineau pour lui faire part de sa démarche en lui disant bien sûr qu’il le tiendra informé des suites de son enquête. Paul lui aussi parlé de Daniel Pomerleau qui habite à Gatineau, qui sera probablement le prochain à qui il rendra visite, de même que des frères Trudel, l’un qui demeure aussi à Gatineau et l’autre à Chatham un peu plus au nord.
Juste au moment au où il met la main sur la poignée, il a une intuition.
Il revient téléphoner à sa fille Roxanne. Il l’appelle sur son cellulaire.
-Oui, Roxanne, c’est moi; tu es route pour Papineauville, je suppose ? Écoute, viens me rejoindre à Gaitneau chez le pasteur Doyon. Je te donne son adresse, c’est sur la rue Daniel-Gosselin. Si tu arrives avant moi, attends-moi, d’accord ?

Ils sonnent. La maison est jolie sans être grandiloquente. Il y a un sous-sol et un étage. Elle bordée d’arbres des deux côtés. Une agréable maison pour prendre sa retraite, pense Paul. Un homme bien mis, rasé de près vient leur répondre.
-Monsieur René Doyon ?
-Oui, c’est moi.
Paul lui montre sa carte.
-Bonjour, je suis l’inspecteur Paul Quesnel de la Sureté du Québec et voici l’officière Roxanne Quesnel-Ayotte; est-ce que nous pourrions vous parler quelques instants ?
-À moi ?... Oui; entrez.
Sa femme vient les rejoindre.
-Aline, ce sont deux officiers de police.
-Je vois. Entrez, assoyez-vous.
-Merci. Monsieur Doyon vous avez été pasteur de l’église protestante de Noyan. Je voudrais vous parler de Gustave Abel.
-Oui, j’avais appris sa mort par les nouvelles et j’ai aussitôt appelé sa mère. C’est moi qui vais faire les funérailles, dans l’église catholique de Notre Dame de la Croix, j’ai demandé la permission au curé Baulne. C’est mieux ainsi.
-Pendant combien de temps avez-vous été pasteur à Noyan ?
-Pendant seize ans. Je suis arrivé au début des années ’90; la paroisse était dans un état lamentable. J’ai fait de mon mieux pour la raplomber; je mis sur pied un groupe de jeunes, un groupe de femmes...
-Vous étiez très lié à madame Cournoyer.
-Pas dans le sens que vous pourriez l’entendre !
-Elle n’était pas de Noyan.
-Non, elle venait de l’Ontario.
-Parlez-moi de son fils.
La femme du pasteur intervient : « Nous l’avons beaucoup aidé. Vous savez nous n’avons pas pu avoir d’enfants et nous nous sommes attachés à lui; nous le considérions presque comme notre fils. Comme il avait toutes sortes de difficultés à l’école tant académiques que de comportement, je luis ai fait la classe chez nous pendant des années; il écoutait très bien. Il voulait apprendre. Nous étions très fiers de lui.
-Parlez-moi de cette nuit il y a huit ans lorsque sept chalets ont brûlé sur le chemin Brookdale.
-Ce soir-là il est revenu sur sa moto, en plein milieu de la nuit; l’alerte avait déjà été donnée. Il avait les cheveux en bataille, il sentait… le bois à plein nez. Je lui ai dit d’aller chez lui. Quand la police est arrivée je pensais bien que c’était pour l’arrêter.
Roxanne intervient : « Madame Cournoyer nous a dit qu’ensuite vous qui leur avez proposé de déménager.
-En fait, elle voulait partir, elle voulait retourner en Ontario d’où elle venait, mais je ne croyais pas que c’était une bonne idée pour Ti-Gus; il aurait pu se retrouver sous l’influence de personnes mal intentionnées et aurait pu mal tourner. Et puis il ne parlait pas anglais; les choses avaient bien changé en quinze ans, sa région s’était considérablement anglicisée. Je lui ai conseillé de s’installer à Notre-Dame-de-la-Croix, c’était hors de Noyan, et nous pouvions continuer à veiller sur Ti-Gus. Et elle a accepté.
-Et vous l’avez aidée à trouver une maison, à s’installer.
-Oui, de toute façon ça serait arrivé un jour ou l’autre. Bessie ne s’était jamais habituée à Noyan. Elle y était malheureuse. Son mari l’avait quittée et elle s’est retrouvée seule avec un enfant. C’était la meilleure chose à faire.
-Revenons à cette nuit des incendies monsieur Doyon. Vous avez dit qu’en voyant la police arriver, vous pensiez que c’était pour arrêter Ti-Gus. Pourquoi ? Vous le croyiez coupable ?
-C’est-à-dire que…
-Il ne sert plus à rien de la protéger maintenant, il est mort, et tout ce que vous pourrez nous dire pourra nous aider à élucider sa mort.
-Oui, probablement que c’était lui… J’étais hors de moi; je ne pouvais pas le croire ! Je suis allé chez eux dès le lendemain, nous en avions parlé une bonne partie de la nuit Aline et moi, à savoir ce que nous devions faire, et je suis allé lui dire que c’était mal ce qu’il avait fait ! Je lui ai demandé pourquoi, pourquoi ? Mais il ne le savait pas lui-même, il ne pouvait rien me dire.
Roxanne demande : « Est-ce qu’il était pyromane ? »
La femme réagit : « Non, non; c’était un gentil garçon. Il avait une fascination pour tout ce qui brillait, c’est vrai, comme les chandelles, les lumières de Noël, les montres fluorescentes, mais il n’était pas dérangé, si c’est cela que vous voulez nous entendre dire… »
-Pardonnez-moi madame, nous voulons juste que vous nous disiez la vérité.
Le pasteur Doyon reprend : « Quelques semaine auparavant les jeunes hommes du village lui ont joué un mauvais tour. Il avait une moto, avec laquelle il se promenait partout, et elle faisait beaucoup de bruit, alors ils ont, en cachette, saboté son moteur et quand il a fait démarrer sa moto, le moteur a pris feu. Les gens sont méchants. Il n’a pas été blessé mais il y avait des réparations majeures à faire.  
-Et ça aurait l’élément déclencheur ?
-Je ne sais pas… Oui, c’est possible.
-Dites-moi une chose; d’accord Ti-Gus était en colère et il a voulu se venger en mettant le feu à des maisons du chemin Brookdale, mais comme vous dite, madame, il n’était pas dérangé, il a choisi des maisons ou des chalets inhabités. Sauf pour la maison de monsieur Trudel; il n’a pas vu qu’il était là ?
-Il faut croire que non, les lumières étaient toutes éteintes…
-Oui, on vous écoute…
-En fait, il y a eu un malheureux concours de circonstances. Ce vendredi-là en s’en venant de Turso à Noyan, Henri Trudel avait reçu une pierre dans qui avait percé le radiateur de sa voiture; il avait pu se rendre jusqu’au village mais il avait laissé sa voiture au garage. Un employé du garage était venu le reconduire; donc il était présent dans la maison, mais pas la voiture : c’est ce qui a trompé Ti-Gus : monsieur Trudel devait dormir et quand il n’a pas vu la voiture il a cru qu’il n’y avait personne.


lundi 7 décembre 2015

Les flammes de l’enfer


18


Paul fronce les sourcils, ferme les yeux; il cherche.
-Quelqu’un a mentionné ce nom de Trudel, j’en suis sûr; mais qui ? et où ? et quand ? Ah, c’est rageant !
-Moi ça ne me dit rien… On pourrait consulter la liste des employés du parc, ça pourrait aider, suggère Roxanne.
-Oui, c’est une idée.
Olivier intervient : « Patron, je pense à quelque chose : ce n’était pas un des clients qu’on a interrogés la première fois, le jour du drame, ceux qui avaient un casier judiciaire ?
-Non… non…
Paul bondit de son siège et se met à arpenter son bureau.
-Mais oui, c’est ça!! C’est ça le lien ! Oui, tu as raison, c’est là que son nom est apparu ! Rappelle-toi, Olivier. Parmi les hommes qu’on a interrogés, en fait il y avait cinq hommes et une femme, il y en a un qui était venu accompagné de deux frères, les deux frères Trudel, tu te souviens ? Oui, les deux frères Trudel. Il a dit qu’ils avaient passé la journée à pêcher sur le lac et qu’ils avaient vaguement vu la fumée qui sortait des arbres, et aussi entendu des cris ou quelque chose du genre. Ce n’est qu’en accostant qu’ils auraient appris ce qui s’était passé. Ils n’étaient venus que pour la fin de semaine. C’était qui ? Retrouve-moi la liste de ces six personnes, vite ! Ou mieux, demande à Turgeon de venir avec la liste, c’est lui qui a fait la recherche  quand on est arrivés sur les lieux la première fois. Et si ça ne suffit pas, on téléphonera au Parc Natura pour avoir la liste complète des clients de cette dernière semaine. Il faut retrouver ces Trudel.
-Bien, patron; je m’y mets tout de suite.
-OK, papa, pendant qu’Olivier gratte cette piste, moi je vais quand même fouiller le dossier des jeunes qui avaient été interrogés il y a huit ans. Ça pourrait donner quelque chose d’intéressant. On ne sait jamais; il se pourrait que l’un, ou deux, d’entre eux aient voulu se venger. Accusés injustement, ils auraient voulu que le vrai coupable paye pour ses crimes; et comme la justice n’a rien fait, comme la police n’a arrêté personne, ils auront voulu  se faire justice eux-mêmes.
-Oui, tu as raison; ce n’est pas impossible. Vérifie aussi si l’un ou l’autre de ces noms se retrouve dans liste des clients inscrits au Parc Natura ces jours derniers. Remonte même au début de la saison. Ou alors dans la liste des employés, comme tu en as parlé tout à l’heure. On peut présumer sans trop se tromper qu’il y a de bonnes chances que le ou les coupables étaient déjà sur place, parmi les employés ou la clientèle. Il faut que quelqu’un ait mis le feu au chalet, puisqu’on sait que ce ne pouvait pas être accidentel.
-Et c’est difficile de déclencher un feu à distance.
-C’est bien tout ça; c’est très bien. On avance. On n’a encore rien de définitif, mais ce sont deux bonnes pistes, intéressantes.
-Sans compter les descendants Dagenais qui ont peut-être découvert l’entourloupette de la borne d’arpentage.
-Alors, trois bonnes pistes. Finalement, peut-être que ce Sansregret est moins impliqué qu’on le croit. Bon, je vous retiens une petite heure de plus aujourd’hui et après ça, je vous libère.
Et moi j’ai toujours ce rapport sur Olivier à terminer; il faut que je l’envoie demain au plus tard. Allons, je vais essayer de finir ça ce soir parce que demain risque d’être une journée passablement chargée.

Le lendemain, une certaine fébrilité était évidente dans la poste de Sureté du Québec de Papineauville.
-Tout d’abord, patron, il n’y avait aucun Trudel dans la liste des clients des dernières semaines. Ça ne veut pas dire qu’ils n’étaient pas là.
-C’est vrai.
-Ce que j’ai obtenu, c’est la liste des réservations, c’est-à-dire où apparaissent les noms de toutes les personnes qui ont fait les réservations depuis le début de la saison; pas de Trudel. Parfois, le nom de la carte de crédit qui servit à payer pouvait différer de celui de la réservation, mais là non plus il n’y a pas de Trudel.
-Au moins, c’est clair.
-Et maintenant, les personnes qu’on a interrogées le premier jour, celles avec un casier judiciaire.
-Attend ! Donne-moi les noms dans l’ordre des interrogatoires que nous avons effectués; et un par un, ça va m’aider à me souvenir de ce qui s’est passé.
-La première, c’était Katia Frigon, condamnée pour fabrication de faux.
-Non, je m’en souviens, ce n’est pas la femme qui a parlé des frères Trudel.
-Ensuite Daniel Pomerleau, accusé pour vol à main armé.
-Ouais…
-Le troisième, c’était Benjamin Morissette accusé de trafic de drogue.
-Oui; il est maintenant un honnête citoyen; il était marié avec des enfants, il me semble.
-Puis Bernard Chicoine, accusé de violence conjugale...
-Continue.
-Ensuite Guy Chevalier, pour tentative d’extorsion.
-OK.
-Et le dernier Norbert Eaggleton, accusé d’attentat à la pudeur.
-Oui, c’est bien ça. Alors ton avis Olivier ?
-D’après moi, c’est Daniel Pomerleau.
-Tu as raison; son histoire de pêche toute la journée se tenait, mais à part eux trois, il n’y avait pas de témoin.
Roxanne qui n’avait rien dit manifeste son admiration : « Bravo, Olivier ! C’est excellent ! Tu as plus avancé que moi.
-Grand merci, Olivier. Tu sais… si jamais tu cherches un poste quand tu auras fini tes études, tu m’appelleras.
C’est ce que j’ai mis dans mon rapport.
-Merci parton. C’est vraiment gentil de votre part.
-Et toi Roxanne, qu’est-ce que ça a donné ?
-Ah, pas grand-chose. La piste Dagenais qui ne donnera probablement rien. Des descendants du père, deux des fils ont abandonné la ferme et ils sont partis vivre en ville, tous les deux à Montréal. L’un travaille comme chauffeur d’autobus et l’autre comme gérant d’épicerie. L’autre est resté à Noyan; il travaille à la station-service. Je vais le voir ce matin, mais aucun Dagenais n’apparaît dans la liste de la clientèle du Parc Natura.
-Et les propriétaires de maisons incendiées ?
-La piste des propriétaires ne donnera peut-être rien non plus. Les recherches sont un peu plus compliquées. Très peu d’entre eux habitent dans la région. Parfois le terrain a été vendu, ou alors ce sont les enfants qui en ont hérité. Ca prendra plus de temps. Je pense que je vais déléguer ces recherches.
-Oui, tu as raison; demande à Isabelle ou à Turgeon.
-Ou peut-être à Olivier !
-Mais c’est son dernier jour de travail !
-Ca ne fait patron; maintenant que j’ai commencé, je sais à peu près où chercher.
-Bon, très bien alors; mais en fin d’après-midi on te fait une petite fête, alors.
-Si vous voulez.
-Bon, on continue ce matin. Toi Roxanne, tu vas voir ce fils Dagenais.
-Et toi ?
-Moi, je me réserve une surprise !
-On peut savoir laquelle ?
-Je vais à Gatineau voir le pasteur Doyon.


mardi 1 décembre 2015

Les flammes de l’enfer

17

La route pour revenir de Notre-Dame-de-la-Croix à Papineauvilleest sinueuse, vallonnée, bordée de grands arbres de chaque côté; Paul la connaît bien. Même si l’automne est un peu en retard on aura droit à de belles couleurs de l’automne.Ça me fait penser qu’il faut que je finisse d’arranger le jardin.Par radio, Paul demande les dernières nouvelles : un accident mineur sur la 148, un acte de vandalisme dans le petit cimetière de Ripon, une fugue signalée à la polyvalente de Papineauville, un incendie dans le rang Morin à Fasset. Je commence à en avoir ma claque des incendies !...Bon, récapitulons : on n’en a pas la preuve définitive, mais c’est sûr que Gustave, Ti-Gus, a mis le feu à huit chalets et maisons de campagne sur le cheminBrookdale il y a huit ans et c’est à peu près sûr que sa mort est reliée à cette série d’incendies. Mais alors,comment ? Quel est le lien entre les incendies d’il y a huit ans et celui de cette semaine ? Et pourquoi maintenant, pourquoi huit ans plus tard ? Et pourquoi au Parc Natura ?... Il nous manque un chaînon à quelque part. Par où chercher ? Peut-être qu’on n’a pas assez creusé la piste des autres employés.
Roxanne qui le suit réfléchit elle aussi intensément. En fait, peut-être que j’aurais pu pousser d’avantage cette question de drogue. Sansregret a réagi très rapidement; trop ?Il a répondu quant à la consommation dans son parc, mais est-ce que ce serait que ça Gustave aurait découvert ? Il connaît tous les secrets de la région il ne faut pas l’oublier; aurait-il découvert, lors de l’une balades en moto, une plantation de marijuana illicite sur les terrains du Parc Natura ? Est-ce que c’est avec ça qu’il faisait chanter Sansregret? Au prochain interrogatoire il faudra tirer sur ce fil... Mais de ce que nous avons appris de Gustave, ce ne serait pas son genre de faire chanter quelqu’un. Et puis ni papa ni moi nous croyons Sansregret directement coupable de la mort de Gustave… J’y pense… est-ce que ça pourrait être un autre employé ?
À l’entrée de la Papineauville,Paul, obéissant aux signaux, ralentit. La route est réduite à une voie avec circulation en alternance. Elle est en complète réfaction parce que la municipalité a autorisé l’agrandissement du centre d’achats; on va en doubler la superficie, et il y aura un plus grand stationnement, une nouvelle configuration de la route. L’épicerie sera plus grande et de nouveaux établissements commerciaux vont s’établir. Heureusement que Papineauville est trop petite pour le Wallmart et les Costo de ce monde.
À leur arrivée au poste de police, Roxanne et Paul sont accueillis par Simon-Pierre Courtemanche, un petit homme à moustache, lunettes et petit bedon d’une quarantaine d’années, le journaliste des faits divers d’Au courant, l’hebdomadaire de la région de l’Outaouais. Paul le connaît bien; il fait son travail honnêtement, cherchant autant que possible à bien informer son public sans pour cela harceler outre-mesure les autorités. C’est un passionné des réseaux sociaux. Il se vante d’avoir 2 000 amis sur son compte Facebook.
-Alors, vous revenez à deux du Parc Natura ! Est-ce que le Sansregret a craché le morceau ? Est-ce qu’il va y avoir des accusations ? Il va être mis en garde à vue ?
-Peux-tu t’en occuper Roxanne ?
Mais cette dernière s’esquive subrepticement : « Inspecteur Quesnel, c’est vous le patron ! » laissant son père un peu déconfit.
-En fait, oui, on arrive du Parc Natura et oui, nous avons interrogé monsieur Sansregret, si vous voulez tout savoir monsieur Courtemanche. Mais pour l’instant non, il n’y a pas d’accusations de portées et monsieur Sansregret est un témoin et non pas un suspect.
-Mais il y a eu mort d’homme; est-ce qu’il s’agit d’un homicide ?
-Je répète ce que j’ai déjà dit, c’est que l’incendie dans lequel est mort Auguste Abel de Noyan est suspect, mais pour l’instant nous ne pouvons confirmer ni dans un sens ni dans l’autre. Nous ne croyons pas que c’est simplement un accident, mais de là à conclure que c’est un homicide, il y a un pas…
-Quel est le rôle de Martin Sansregret ?
-Je ne sais pas.
-Monsieur l’inspecteur !
-Honnêtement, je ne sais pas exactement. C’est lui le directeur et l’un des propriétaires du Parc Natura. Son témoignage est important.
-Avez-vous d’autre suspects en vue ?
-Pour l’instant, il n’y aucun suspect en vue.
-Qu’avez-vous appris sur la victime, Gustave Abel ?
-C’était un gars sans histoire. Il était natif de Noyan et il a déménagé à Notre-Dame-de-la-Croix il y quelques années avec sa mère avec qui il vit seul. D’après ce qu’on m’a dit, il travaillait au Parc Natura depuis l’ouverture.
-Quelles étaient ses fonctions ?
-Il était un homme à tout faire; diverses personnes ont confirmé qu’il était très habile de ses mains.
-Est-ce que le Parc Natura va rester fermé longtemps ?
-Je ne sais pas. Au moins jusqu’à la conclusion de l’enquête.

Après en avoir terminé avec le journaliste, Paul se dirige d’un pas décidé vers son bureau, mais Jocelyne l’accoste :
-C’était qui cette espèce d’énergumène ?
-Qui ça ?
-L’espèce de sans allure que vous nous avez envoyé, patron ? Énervé comme ça s’peut pas, les baguettes en l’air ! Il ne fallait pas le prendre à rebrousse-poil. Il voulait tout faire à toute vitesse. On a dû recommencer laprise d’empreintes deux fois tellement il bougeait. Puis il parlait fort.
-Est-ce qu’il s’est mal comporté, est-ce qu’il t’a manqué de respect ?
-Non, non, pas vraiment; mais c’était tout un numéro, une vraiepaquet de nerfs : il ne tenait pas en place; stressé, énervé, crispé comme ça s’peut pas.
-Hmm… Comme s’il avait des choses à cacher ?
-J’sais pas trop. Plutôt comme très emmerdé d’être là. C’est quelqu’un qui n’a pas l’habitude de se faire donner des ordres. Et puis, qui n’a pas de temps à perdre.
-Merci Jocelyne. Je suis désolé pour toi. Est-ce qu’il y des messages ?
-Tout est sûr votre bureau. Rien d’urgent.
Paul s’assoit à son bureau. Il en lève sa veste. Il ferme les yeux. Il sent qu’ils ont progressé aujourd’hui, mais il n’y a toujours pas de piste sérieuse.
-Patron, avez-vous quelques instants ?
Roxanne et Olivier apparaissent à sa porte. Paul fait des gros yeux à sa fille qui se cache derrière Olivier, mais elle se contente de sourire.
-Oui, bien sûr; entre Olivier.
Ils s’installent en face de lui. Roxanne encourage son jeune collègue.
-Vas-y Olivier, raconte-lui ce que tu as trouvé et que tu m’as partagé. Écoute papa, ça va t’intéresser.
-En fait, j’ai trouvé d’autres renseignements sur la série d’incendies à Noyan d’il ya huit ans. J’ai fouillé un peu et j’ai trouvé le nom et les adresses des autres suspects, ceux qui à l’époque avaient été interrogés par la police; ils étaient six, six jeunes hommes : Marc Guidon, Johnny Willburn et Éric Dagenaistous trois de Noyanet ensuite les frères Stéphane et Yvan Fortin de Saint-Émile-de-Norfolk.
-Répète ça; tu as bien dit Éric Dagenaisde Noyan?
-Oui, Éric Dagenais; vous le connaissez ?
-Non, non, mais imagine-toi que depuis cematin, il y a le nom d’un monsieur Dagenaisde Noyan quiest apparu dans cette histoire; son nom est mêlé àla construction du Parc Natura. Il est décédé depuis longtemps, mais il était fermier et son ancienne terre jouxte le Parc, et il y aurait eu une borne d’arpentage qui aurait déplacée ou quelque chose comme ça. Il faudrait voir s’il n’y a pas un lien entre le propriétaire de cette terre-làet ce jeune Dagenais, Éric.Ce pourrait être un petit-neveu ou un arrière-cousinqui aurait découvert l’entourloupette de la borne, peut-être, et qui aurait voulu se venger ?…
-Déjà frustré d’avoir été faussement accusé ou du moins soupçonné d’avoir mis le feu, il aurait voulu se venger, et d’autant plus quand il découvre le traficotage de bornes, d’avoir en plus été dépossédé de ce qui lui revenait : un droit acquis sur le lac.
-Exactement. C’est peut-être ça le lien entre les deux événements ! Peut-être au début, il ne savait pas qui avait allumé sur le chemin Brookdale, mais quand il apprend d’une façon ou d’un autre que c’est le même individu qui lui a causé du tort deux fois, c’en est trop.
-Il faudrait voir s’il était sur place au Parc Natura, le jour de la mort de Gustave.
-Je crois que Turgeon pourrait avoir cette information. Je ne savais pas trop par où commencer, alors il a passé au crible la liste de clients présents pour me donner le nom de ceux qui avaient déjà un carnet judiciaire.
-Et patron, j’ai aussi le nom des propriétaires des sept maisons qui ont cramé sur le même rang :Laurent Leblanc, Théodore Groulx, Guillaume Godin, RenhartHoslter, Peter Smythe, Paul Buckannon;tous des hommes, trois d’entre eux sont de Noyan, les autres viennent de Laval, Saint-Ephrem en Ontario et Buckingham…
Olivier marque une pause.
-Continue.
-Et j’ai trouvé le nom que celui de la personne qui est décédée dans l’incendie de sa maison : un certain monsieur Henri Trudel qui n’était pas de Noyan mais de Turso.
-Trudel, Trudel… ce nom-là me dit quelque chose… Où est-ce que j’ai entendu ce nom-là ?...     
-Récemment ?
-Oui, c’est jours-ci.
-Au Parc Natura ?
-Oui, probablement.
-Ce n’est pas l’un des trois propriétaires en tout cas.
-Non, je sais. Mais quelqu’un a mentionné ce nom, j’en suis sûr.