lundi 14 août 2017

Un lieu de repos
Chapitre 15

                La discussion entre le père et la fille s’était poursuivie un bon moment. La soirée était maintenant passablement avancée. Paul avait montré à Roxanne les photos qui avaient été prises sur les lieux du crime, des crimes : quelques vues générales du site, des bâtiments, du sentier en question, plusieurs clichés des corps, l’arme du crime qui gisait dans l’herbe. Il lui avait montrer les dépositions des divers « témoins », le groupe des six cyclistes, Martin Brisson, dont ont pouvait considérer troubles le passé et le témoignage, Alexandra Châteauneuf, qui avait découvert les corps par hasard, Frédérique Tousignant, le photographe du groupe et qui s’était disputé avec Brisson la veille, et enfin celles de Diana Gonzalez, d’Emma Wilson et de Jean-Jacques Bérubé.
                -Généralement les photographes ont un bon œil, avait commenté Roxanne en parlant de Frédérique Tousignant; il est curieux qu’il n’ait rien remarqué de particulier.
                Paul avait acquiescé. Il lui avait aussi montré les transcriptions des interrogatoires des religieuses, sœur Gisèle, la supérieure, sœur Annette qui était de garde le soir, sœur Madeleine qui était en poste le matin.
                -Bon, on devrait arrêter pour ce soir. Je suppose que tu as ta voiture. Est-ce que tu viens à la maison ?
                -Avec tout ça, je ne t’ai même pas demandé des nouvelles de Juliette; toujours aussi gentille ?
                -Et encore plus ! Merveilleuse ! Avec l’automne qui vient et la fin de la saison touristique, elle s’apprête à fermer son salon de thé. Elle ne va s’occuper que de la bibliothèque. Tu veux que je l’appelle et qu’elle vienne nous rejoindre ?
                -Non, non, ça va; je vais rentrer chez moi. J’ai besoin de me retrouver dans mes affaires…
                -Tu es sûre que ça va ? Que tu peux rester seule ?
                -Mais oui; ne t’en fais pas… Et vous, vous n’avez pas encore déménagé ensemble vous deux ?
                -Il n’y a rien qui presse; et puis il y a quelque chose de… comment dire ? de "pétillant" de se voir comme ça chez l’un et chez l’autre, comme si on avait envie de se fréquenter encore un peu. Ça nous incite à jouer le jeu de la séduction à chaque fois que l’on se voit. Et j’avoue que je ne déteste pas ça… Oh, pardonne-moi de dire ça comme ça, alors que tu viens juste de quitter Fabio !
                -Ce n’est pas grave; ça va je te dis. Je vais survivre, et puis vous êtes si beaux tous les deux; vous me donnerez envie de recommencer moi aussi…
                Ils sortent du bureau; Paul passe son bras sur les épaule de sa fille et l’étreint doucement.
                -Je l’aime…
                En se dégageant, Roxanne le regarde fixement :
-Tu sais, je crois qu’il faut se pencher sur trois choses, au moins, peut-être quatre. Il faut bien sûr aller "houspiller" cette sœur Gisèle; tu as raison, après ce qu’elle a dit sur ce qu’elle savait sur le mal de vivre des deux victimes, il est impossible qu’elle ne sache rien sur cette histoire de procès. Surtout que c’est une religieuse et que c’était une communauté religieuse qui était poursuivie ! C’est sûr et certain qu’elle connaissait l’histoire; ces gens-là ne vivent pas sur une planète.
Paul s’arrête et s’appuie sur le mur.
-Deuxio, il faut aller de suite faire un tour chez les frères de Granby ! Tu as raison là-dessus… Rien ne dit - pour l’instant - qu’ils sont coupables ou qu’ils sont mêlés aux crimes d’une quelconque façon, mais ils pourraient certainement nous en apprendre sur le caractère de deux victimes, sur leurs motivations, sur les fréquentations. Ils ont certainement entendu la nouvelle aux informations. Comment l’ont-ils pris ? Comme un soulagement ? Comme une autre tuile qui leur tombe sur la tête ?
-Oui, c’est à vérifier; mais…
-Tercio ! Il y a bien sûr le groupe de cyclistes et peut-être même le passé de ce Martin Brisson, il ne fait rien négliger, mais, et c’est mon quatrièmement, il y a aussi les familles des deux victimes : ça pris un certain temps pour qu’elles se manifestent, et encore il t’a fallu faire des recherches, presque quarante-huit heures que ça a pris ! comme si elles ne voulaient rien savoir d’eux, comme si elle ne se sentaient pas concernées ! Tu ne trouves pas ça étrange ? C’est louche. Pourtant, elles n’étaient pas à Tombouctou ou à Ouagadougou; moi, de Cuba je l’ai appris assez vite.
Paul recommence tranquillement à marcher vers la porte.
-Tu ne réponds pas !?
Paul l’entraîne vers la sortie.
-C’est vrai tout ce que tu dis, mais maintenant tu vas me faire le plaisir immense et inégalable de partir avec moi; on va quitter ce lieu et on s’en va chacun dans notre demeure. Tu dois être fatiguée, tu as fait un long voyage et en plus, tu as vécu ton lot d’émotions ces derniers jours. Tu as besoin de rentrer chez toi, de prendre une douche et une bouchée dans l’ordre que tu voudras et de te mettre au lit. Je veux avoir une assistante fraîche et dispose et au meilleur de sa forme, demain matin à la première heure. Allez bisou et bonsoir !
Roxanne juge que, oui, il est préférable de ne pas répliquer.

Le lendemain, Paul et Roxanne roulent vers Granby. Comme Paul avait pris des dispositions avec le chef de la Sureté du Québec de l’endroit, c’est par là qu’ils commencent. Les officiers Isabelle Dumesnil et Sébastien Casgrin les suivent dans une deuxième voiture.
-Je ne suis pas allé souvent à Granby. Je ne connais pas beaucoup ni la ville ni la région. Je sais qu’il y a un célèbre festival de chansons, mais c’est à peu près tout, souligne Paul dubitatif.
-Les guides touristiques disent que c’est une excellente ville gastronomique. Il y a même une semaine de compétition entre restaurants en juillet. Ce ne doit pas être très bon pour la ligne des Granbyens…
Arrivés par l’autoroute 10, ils entrent dans la ville par la rue Cowie; ils traversent au ralenti le centre-ville, puis bifurquent vers le Lac Boivin. Il est onze heures du matin en ce beau et frais jour d’automne.
Ils logent une piste cyclable bien fréquentée tant par la population locale que par les touristes.
-Ne me dis qu’on aura encore affaire à des cyclistes !...
-C’est ici, à droite.
Ils s’arrêtent devant un portail imposant en pierres de grande taille qui soutient une porte en fer forgé tout aussi imposante et qui semble fermée pour l’instant. De la rue, il faut monter une petite côte pour une accéder. On peut voir un parc bien entretenu et, entre les grands arbres, un ou deux bâtiments vers le fond. Quelques badauds se retournent. Paul croit voir un journaliste qui prend quelques photos de l’autre côté de la rue. Une autre voiture de police est déjà sur les lieux.
-Bonjour. Je suis Miguel Del Potro, assistant du directeur du poste de la Sureté du Québec de Granby Jean-René Arpin. Et voici l’officière Sabrina Portal. Chef Arpin Il m’a confié la tâche de vous accueillir et de vous accompagner; il n’a pas pu venir lui-même car il a dû partir pour une urgence à Cowansville.
-Bonjour, merci d’être là.
Même si cet homme qui lui tend la main et qui s’exprime sans aucun accent étranger, et même avec une plaisante dignité, comme malgré lui, Paul se fait la réflexion, en pensant à Fabio, qu’indéniablement il est lui aussi d’origine latino-américaine. Il regarde Roxanne de biais qui lui sert la main à son tour.
-Voici, mon assistante, Roxane Quesnel-Ayotte, et voici les officiers Dusmenil et Casgrain. Je suppose qu’on nous attend.
-Oui, les autorités du collège ont été prévenues. Le directeur s’appelle frère Jean-Yves Galarneau, et le sous-directeur frère Honorée Lépine. Ce doit être la pagaille à l’intérieur. Cette histoire de procès, qui a duré des années, et dans laquelle les frères ont finalement été condamnés, a déjà considérablement causé du tort à la réputation du collège. Je pense que leurs inscriptions ont diminué de cinquante pour cent ou dans ses eaux-là. Ils ne s’en sont sortis que parce que tous les professeurs sont maintenant des laïcs. On ne retrouve des religieux qu’à la direction et sur le Conseil d’administration. Et maintenant avec la mort suspecte du principal plaignant et celle de sa conjointe, s’il fallait qu’il y ait un lien entre les deux histoires, ça va être, si je peux m’exprimer de cette façon, leur coup de mort.
-Ce qui veux dire qu’on ne sera donc pas accueillis avec des sourires et bouquets de fleurs, intervient Roxanne.
-Non ! reprends Miguel Del Potro avec un petit rire spontané. Ce serait plutôt le contraire : avec un brique et un fanal, comme on dit !
Paul plisse les yeux. Qu’est-ce qui se passe ici ?...
-Qu’est-ce qu’il faut savoir de plus ?
-Vous savez l’essentiel.  Tout le monde à Granby a suivi cette histoire de procès aux informations. Tout le monde y allait de ses commentaires. Le collège faisait la manchette, de la mauvaise façon ! presqu’à chaque semaine ! Tous les grands réseaux ont envoyé des équipes en reportage à Granby, surtout au début. Et quand le jugement est tombé il y a un mois, ça a été pareil, et même pire ! Vous pensez : trente-six millions ! Vous auriez dû voir la pagaille ! Regardez, le journaliste du journal local est déjà sur place pour cous prendre en photos… La communauté va porter le jugement en appel c’est sûr, mais comment ils vont pouvoir payer ça ? C’est la grosse question. Probablement qu’ils vont devoir vendre la majorité de leurs bâtiments au Québec y compris le collège de Granby. C’est une véritable institution ici à Granby. Je n’aimerais pas être dans leurs souliers.
-Ni même dans leurs petits souliers !
Miguel Del Potro pouffe à nouveau de rire.
-Ni même dans les petits souliers dans lesquels ils sont ! Vous avez raison. Mais bon, pour revenir à votre enquête, c’est sûr qu’ils n’ont vraiment pas envie de voir la police arriver, et en plus la police de Gatineau…
-De Papineauville, rectifie Paul.
-Ah oui, de Papineauville; désolé. Ils n’ont certainement pas envie d’être très coopératifs. Mais bon, ils ne pouvaient pas refuser de vous voir.
-Alors, allons-y. Plus vite on commencera, plus vite on sera fixés.

Miguel Del Potro ouvre sans effort l’imposant portail.

lundi 7 août 2017

Un lieu de repos
Chapitre 14
               
                -Bonjour cher père !
                Roxanne la bise à son père, un geste qu’ils ne se permettent pas souvent au travail, mais qui fait sourire Jocelyne.
                -Roxanne !? Mais qu’est-ce que tu fais ici ? Tu ne devrais pas être à Cuba ? s’exclame un Paul tout ahuri de cette apparition, aussi subite qu’inattendue, celle de sa fille tout sourire et à la peau fraîchement basanée.
                -Et bien, ça a l’air que non ! Je suis revenue plus tôt !
                -Plus tôt !? Qu’est-ce que ça veut dire ?
                -Et si nous allions parler dans ton bureau… On y serait mieux, tu ne crois pas ?
                -Bon, bon allons-y; tu connais le chemin, je te suis.
                Mais plutôt que de précéder son père dans le couloir qui mène à son bureau, Roxanne glisse son bras sous le sien… un autre geste affectueux qu’ils ne se permettent généralement pas devant les collègues. Paul se laisse faire, mais n’en regarde pas moins sa fille du coin de l’œil. Il s’est passé quelque chose à Cuba; elle n’est pas revenue pour rien.
                Arrivée à destination, Roxanne laisse entrer son père en premier; et au lieu de s’asseoir à son bureau, il se dirige vers la petite table à rafraîchissements.
                -Qu’est-ce que je te sers ? Regarde, j’ai toute une collection de thés, gracieuseté de Juliette ! Thé vert, thé noir, thé japonais, biologiques. Et elle m’a équipé de tout l’attirail aussi. Regarde, j’ai « Noix magiques », « Super gingembre », Parfait fraise-rhubarbe », « Coco-choco »; tiens je t’offre « baies et agrumes », c’est plein de soleil. Je fais bouillir l’eau et tu me racontes… Il s’est passé quelque chose, n’est-ce pas ?
                -Oui…
Paul voit que sa fille cherche a restée en jouée, mais elle ne sourit plus de la même façon.
-Oui… j’ai quitté Fabio.
-Je suis désolé. Qu’est-ce qui s’est passé ?
-Je croyais… on croyait tous les deux que ce voyage nous ferait du bien. Depuis qu’il est reparti à Montréal, tu sais qu’on ne voyait plus que de temps en temps. Il allait bien. Ça lui avait fait du bien de retourner vivre à Montréal; il vivait dans une sorte de commune d’artistes et il pouvait travailler à son goût; l’inspiration lui était revenue. Il avait besoin de ces contacts constants avec d’autres artistes, de tous genres confondus, ça le stimulait énormément. Il n’arrivait pas encore à vivre de ses œuvres, mais il s’y investissait à fond. Et puis, Fabio, c’est un urbain. Il aime la ville; il en aime les bruits, les odeurs, les mouvements. Il faut que ça bouge… Et moi, quand j’allais le voir, je devais m’adapter à son environnement, à son mode de vie… à son rythme de vie ! Il ne se couchait jamais avant quatre heures du matin. Et puis, ses amis, ses amies artistes, rentraient et sortaient à tout venant; lui-même était toujours chez l’un ou chez l’autre à échanger passionnément sur tel ou tel sujet d’œuvre future, sur telle ou telle question, ou sur tel ou tel artiste à la mode. C’est moi qui ai eu cette idée de voyage dans le sud pour, comme on dit « se retrouver ». Tu sais qu’il ne peut pas retourner au Mexique parce que sa vie est menacée, alors on est allé à Cuba pour deux semaines…
-Et là ça n’a rien changé…
-Et non; il s’est trouvé des amis d’amis de connaissances, d’autres artistes et des musiciens aussi, et ça a été la même chose; il passait toutes ses soirées avec eux, avec les uns ou les autres dans des bars enfumés… et il ne revenait à notre hôtel que vers quatre heures du matin. Et puis l’espagnol de Cuba est si difficile à comprendre. Ils mangent tous les mots; ils ont plein d’expressions qui leur sont propres ! Je n’arrivais pas à bien suivre ce qu’ils se disaient entre eux, et personne ne semblait avoir envie de m’aider. Je commençais à regretter ce voyage qui m’apportait plus de frustrations que quoi que ce soit d’autres. Je ne pense pas qu’il y avait une ou des filles dans le portrait, mais il ne faisait même plus semblant de s’intéresser à moi. Il me faisait toutes sortes de belles promesses mais qui ne diraient que le matin. Et justement un matin…
-Quoi ? Il t’a dit qu’il te quittait ? Il t’a dit que c’était fini ?
Paul laisse sa fille prendre une gorgée de thé.
-Non, non; c’est moi qui suis partie. J’étais sur la plage avec ma tablette sur le site de Radio-Canada; j’essayais de rester un peu chaque jour au courant de ce qui se passait ici, et là, j’ai vu cette nouvelle, d’une double mort suspecte à Plaisance… Exactement dans ton territoire ! Je ne pouvais pas te laisser seul avec cette histoire. Je n’ai pas hésité longtemps; par internet, j’ai demandé l’annulation de mon vol et j’en ai réservé un autre qui pouvait me ramener le plus tôt possible. Je suis arrivée ce matin à Montréal; le temps de récupérer ma voiture et de m’en venir ici… Je ne me suis même pas arrêtée chez moi; mes bagages sont encore dans la voiture. Je voulais… je voulais te voir.
-Ah… c’est trop gentil !... Je… je suis désolé pour toi.
-Il fallait bien que ça arrive. Dans l’avion, j’avais le cœur gros; j’ai pleuré un peu, mais bon, je vais m’en remettre. Et puis, je ne suis pas partie en « voleuse »; je suis allée dire au revoir à Fabio. Il était un peu triste, mais lui aussi comprenait que ça aurait fini par arriver, et il m’a laissée partir avec un dernier câlin.
-Et bien, laisse-moi t’en faire un câlin : tu le mérites amplement.
Paul pose sa tasse et vient étreindre sa fille. Il sent quelques larmes lui monter aux yeux. Roxanne dit avec une petite voix : « Merci. »
-Bon, et bien maintenant que j’ai fini mon histoire, raconte-moi la tienne. Où en es-tu dans l’enquête ?
-Et bien, je ne suis pas rendu bien loin; je vais avoir besoin de ton aide… Tu sais peut-être qu’il y a un petit ermitage des sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie à Plaisance. C’est un lieu de retraite, les gens viennent pour s’y reposer, pour se ressource, pour une expérience spirituelle. C’est un lieu de calme et de tranquillité, propice à la réflexion intérieure, à la méditation; jamais on ne s’attendrait à y être confronter avec un acte de violence. Il y a un parcours, le « Sentier du pèlerin » qui fait quelque chose un kilomètres et demi sur leur terrain avec des station où on peut se reposer, ou méditer; un parcours aménagé pour la contemplation. C’est un sentier sinueux entre les bosquets d’arbres, qui longe parfois une rivière. Quand j’y allé, je me suis fait la réflexion, « c’est comme si on était dans un autre monde, comme si on avait atteint une autre dimension ». À intervalles réguliers, on trouve un poste d’arrêt avec un banc orienté vers un point de vue particulier. Ces arrêts sont aménagés de telle sorte qu’ils sont cachés l’un de l’autre, isolés les uns des autres; la distance et les courbes du sentier font qu’à partir d’un de ces arrêts on ne peut voir ni le précédent ni le suivant… et donc d’où on ne peut être vu si on veut suivre quelqu’un. À la septième station, celle qui est la plus éloignée des bâtiments du monastère, on a retrouvé assis, disons, affalés sur le banc, deux corps à demi couchés l’un sur l’autre; un homme et une femme, tués par arme à feu; ils forment un couple dans la vie; ils viennent de Gatineau. Les familles ont été prévenues. La femme était comme couchée sur les genoux de l’homme et lui tombé sur son corps à elle, les bras ballants. Ils avaient tous les une blessures à la tempe, le sang avait coagulé. On a retrouvé l’arme du crime, un pistolet RG70 de calibre 3; pas une arme très dangereuse. Pour être efficace, il faut vraiment tirer à bout portant. La mort avait eu lieu, la veille en soirée. Les corps ne portaient aucune autre marque de violence.
-C’est assez étrange…
-Oui, jusqu’à maintenant rien ne me permet de trancher entre un double meurtre et un pacte de suicide.
-Qui a découvert les corps ?
-C’est un groupe de cyclistes de Gatineau qui avaient fait halte pour la nuit à l’ermitage des sœurs en route vers Montréal. Rien ne permet de les soupçonner, bien que l’un d’eux, celui est l’organisateur, Martin Brisson il s’appelle, semble avoir un comportement étrange, la veille de la découverte, donc le jour de la mort des deux personnes. Il s’est un peu beaucoup emporté avec les autres membres du groupe parce qu’il voulait partir aux petites heures du matin, dans une sorte de défi personnel, en principe pour profiter du lever du soleil, et que les autres ne voulaient pas. De plus, il a fait carrière dans des agences de sécurité.
-Ça n’en fait pas un suspect.
-Non. Mais il y a une autre piste. Antoine Meilleur et Madeleine Chaput, c’est le non des deux victimes, ont été beaucoup impliqués, surtout lui, dans une poursuite judiciaire pour abus sexuels et violences psychologiques, qui concernait plus de 250 personnes contre des religieux de Granby où il avait été pensionnaire. Ça vient tout juste d’être réglé, mais ça a été une bataille judiciaire sans pitié. Je m’apprêtais à aller à Granby, histoire d’avoir la version des frères.
-Ils pourraient être mêlés à leur mort ?
-Je n’en sais rien, mais il faut bien trouver un motif quelque part.
-Et avec un bon motif, on peut dresser une liste de suspects…
-Cette histoire d’abus et de poursuite judiciaire n’est pas claire du tout… C’est peut-être le petit fil qui nous mènera à la solution
-Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

-C’est que la « mère supérieure », sœur Gisèle qu’elle s’appelle, celle qui s’occupe de l’ermitage, celle qui voit à tout, elle le savait; elle savait tout; et, quand je l’ai interrogée, elle ne m’en a rien dit… Pourquoi ?

lundi 26 juin 2017

Un lieu de repos
Chapitre 13

                La journée de la veille avait n’apporté à Paul que frustrations en tous genres et perplexité carabinée, et il ne se doutait pas que cette journée de vendredi qui commençait allait lui être fertile et surprises… des bonnes et de très bonnes !
                Il était dans sa voiture et roulait vers Papineauville pour se rendre à ses quartiers au poste de la Sureté du Québec. La route était quasi-vide. Il croisait quelques camions de livraison de victuailles ou autres fournitures déjà à l’œuvre. Une aube grise de début d’un automne précoce se levait. Une légère brume apparaissait sur l’Ouataouais qui rendait l’atmosphère de ce petit matin plus terne encore. Les champs étaient humides d’une rosée chatoyante, mais cela ne faisait qu’ajouter à son malaise.
                Malaise qu’il avait partagé avec sa Juliette hier soir, même qu’elle n’avait pu dissipé. Quand il l’avait appelée pour lui dire qu’il ne pourrait pas rentrer la voir, elle avait dit, comme il l’espérait, qu’elle viendrait le rejoindre. C’est lui qui devait normalement aller la retrouver chez elle dans sa maison de Lac-des-Sables. Depuis quelque temps, il prenait, de temps en temps, des vendredis de congé. Quand la semaine était calme, et que rien n’exigeait sa présence au poste, il partait le jeudi chez Juliette pour une longue fin de semaine de trois jours. À ce moment, littéralement, il se sentait revivre. Il concédait aisément à Juliette d’avoir plus le sens artistique, - ce qui n’est pas difficile ! -, d’avoir plus d’imagination, de savoir transformer le monde d’un claquement de doigts. Elle lui avait fait découvrir le vrai plaisir de lire un bon livre de huit cents pages, un roman de Gogol ou de Houellebecq, de Gabriel Garcia Marquez ou de Gabrielle Roy, ou encore d’Émile Zola; il avait presque pleuré en lisant L’attrape-cœurs de Salinger; par contre, il avait été trop déstabilisé par le style de Réjean Ducharme pour apprécier L’avalée des avalés. Il venait de commencer la série des rois maudits, Maurice Druon, qu’il trouvait magnifique.
                Puis il y avait les classiques du cinéma; il n’était pas aussi ignorant dans ce domaine que pour la littérature, mais Juliette avait le don de trouver dans l’aurore de télévision, les bons films, qui passaient en fin de soirée. Récemment, ils avaient (re)vu 2001 : Odyssée de l’espace, Mon oncle Antoine, ou encore Le Château de ma mère de Marcel Pagnol. Ils essayaient aussi d’aller régulièrement dans ces musées. Il y avait un siècle que Paul n’était pas allé au Musée de la civilisation à Gatineau, pourtant à une demi-heure de route de chez lui. Juliette et lui avaient parcouru longuement et lentement toutes les nouvelles salles sur l’art amérindien. Il se fredonnait le refrain de Jean-Pierre Ferland : « Même avec deux yeux, j’vois pas tout c’que j’veux ! »
                Le seul domaine dans lequel Paul se sentait assez sûr pour impressionner sa belle était la cuisine. Et elle le laissait faire. Elle savait bien qu’il faire bien d’autres choses que des saucisses sur le barbecue. La semaine dernière, il avait un lapin à la moutarde, avec lardons et champignons, persil, échalottes, ail et thym et bien sûr la crème 35%... un délice ! Et comme dessert, de simples coupes de fruits avec yogourt nature et un soupçon de grenadine, Pas compliqué, mais papilles gustatives en pâmoison garanties !
                Il était revenu tard hier soir… Il lui avait dit qu’il ne pourrait pas se rendre chez elle, et elle était venue l’attendre chez lui. Ils n’avaient soupé que d’une salade aux noix et aux canneberges, et d’un rapide riz aux légumes. Pendant la confection du repas, et pendant qu’ils mangeaient il lui avait raconté sa journée et lui avait partagé sa frustration.
                -Vraiment, ça ne tient pas debout ! Je n’ai pas le moindre petit bout de commencement de piste ! Pourquoi sont-ils partis comme ça se promener dans le sentier en prenant leurs choses avec eux ? Qui leur voulait du mal ? Ça ne peut quand même pas être les bonnes sœurs ! C’est aussi opaque qu’un romand de Réjean Ducharme !
                -Laisse Ducharme en-dehors de tout ça, mon chéri !
               
                La nuit n’avait pas apporté conseil, et le fait de devoir aller travailler ce vendredi n’arrangeait pas les choses. À son arrivée, on lui fait le rapport habituel de la nuit, qu’il écoute sans vraiment s’y intéresser.
                À son bureau, il allume l’écran de son ordinateur pour répondre aux messages d’urgence. Il envoie un mémo d’une rencontre d’équipe à neuf heures pour faire le point.
Mais quinze minutes avant, Josée Bourdages rentre dans son bureau. Paul apprécie son travail et sa personnalité; elle est une autre de ces jeunes femmes vives et talentueuses qui commencent à se répandre et à enrichir les corps policiers.
Sans trop de préambule, elle commence :
-Chef, j’ai fait les recherches demandées sur le couple Madeleine Chaput et Antoine Meilleur. D’une certaine façon, ce sont des célébrités !
-Des célébrités ! Qu’est-ce que tu veux dire ?
-Je vais résumer, mais c’est une histoire complexe qui s’étend sur plus de vingt ans. En bref, Antoine Meilleur a fait une entrevue dans un journal local, il y a vingt ans sur les abus sexuels qu’il aurait subi quand il fréquentait un collège géré par des religieux à Granby. Et ça a fait boule de neige ! Des avocats ont flairé la bonne affaire et se sont « portés à son secours ». Il a accepté d’être le cas-type des tous les jeunes garçons qui auraient été abusé, sexuellement, physiquement ou psychologiquement, comme lui dans l’institution en question. Ils ont fait des annonces, des recherches et ils sont arrivés au chiffre mirobolant de 263 ! Ça devenait une Grosse affaire… Pendant ce temps, les frères ont essayé de s’arranger avec Meilleur, mais lui s’est braqué, et il en a rebeurré épais dans les médias. Il a menacé de les poursuivre individuellement, de poursuivre toute l’Église catholique. Il a joué sur le pouvoir de la victime, et il savait qu’il pouvait gagner gros. En plus, les procédures judiciaires ont pris un temps fou à s’engager; il y a eu de la bisbille entre lui et les autres victimes d’un côté et les avocats, surtout que bien des victimes voulaient obtenir plus que les premières sommes mentionnées. Puis, Meilleur a failli être lâché par les autres, parce qu’on l’accuser d’agir en dictateur, qu’il contrôlait l’information, qu’il voulait tout garder pour lui, etc… Une fois, il y a même eu une bagarre, mais personne n’a porté plainte. En tout cas, vous voyez le portrait… Pis je résume, parce que ça dure depuis vingt ans.
-Continue, je t’écoute très attentivement.
-Finalement, il y a six ans, le procès a commencé. Au début, l’affaire a été instituée à Granby, mais pour toutes sortes de raison notamment de l’ampleur de l’affaire, elle a été transférée à Sherbrooke, donc nouveaux délais. Puis ça a été le défilé et les témoignages des témoins… non, ça ne marche pas : le défilé et les témoignages des victimes. Et là, le jugement est tombé il y a peine un mois; les frères sont condamnés à une peine exemplaire à trente-six millions de dollars !
-Trente-six millions !
-Oui; exactement, trente-cinq millions huit cent cinquante dollars qui devront être répartis aux 215 victimes (il y a eu des témoignages jugés frivoles ou irrecevables). Une fois le frais de juridiques payés ça fera environ 150 000 dollars chacun. Mais la répartition des indemnités dépendra des sévices, des années de fréquentation scolaire, etc. Ça aussi ça va prendre un bout de temps.
-Est-ce que les frères pourront payer ?
-C’est la grosse question. En principe en liquidant leur biens-meubles, oui, ils pourront réunir la somme… À moins d’aller en appel non pas du verdict mais de la somme à laquelle ils sont condamnés. Mais rien n’indique qu’ils vont le faire.
-Et tout ça c’était public ?
-En fait, les grandes lignes du procès ont été publiés dans les médias, comme tout le monde on en avait entendu parlé, mais on a dû fouiller un peu dans les dossiers judiciaires pour trouver les détails.
-Bon travail, excellent travail. Tu me prépares une présentation pour la rencontre qui a lieu… (Paul regarde sa montre), maintenant !
-C’est déjà fait chef; tout est prêt. Marc-Antoine a aussi beaucoup aidé, on va le faire à deux.
-Je vous félicite.

Sans ces nouvelles informations, la rencontre d’équipe aurait été passablement ennuyeuse, mais elle s’était déroulée dans l’effervescence générale. Chacun et chacune y allant de ses commentaires, de ses suggestions. Maintenant, l’enquête prenait une toute autre tournure; la question qu’il fallait se poser, qui devenait la question centrale était : l’affaire des poursuites judiciaires des cas d’abus sexuels et physiques était-elle reliée à la mort d’Antoine Meilleur et de sa conjointe Madeleine Chaput ? Il fallait creuser de ce côté. Et il y a tant de nouvelles pistes à explorer.
Paul doit décider qui il enverra à Granby. Peut-être ira-t-il lui-même ? Il faudra dresser la liste de personnes à aller interroger ? Il demandera aussi à Josée et Marc-Antoine de voir ce qu’ils peuvent trouver dans les antécédents judiciaires des intervenants. Y a-t-il des gens au passé criminel là-dedans ?
Qui pouvaient être le ou les coupables ? Des religieux qui n’ont plus rien à perdre ? Des gens parmi les victimes insatisfaites du résultat et du jugement ? Quelqu’un qui en veut à Antoine Meilleur ? Quelqu’un parmi ceux dont les témoignages ont été écartés et qui veulent se venger ?...

En fin d’après-midi, Paul a beaucoup avancé dans ses démarches. Il a contacté son homologue de Granby pour prendre ses dispositions, il a constitué son équipe qui ira sur place... Et il faut bien sûr faire rouler le poste de police pour les autres aléas du quotidien. Son téléphone sonne. C’est Jocelyne à l’accueil.
-Chef, il y a quelqu’un pour vous à l’accueil.
-Pas un journaliste, j’espère !
-Non, non, c’est pas un journaliste. Venez voir.
-Mais je suis très occupé avec cette enquête de deux morts de Plaisance.
-Justement, je suis sûre que ce « quelqu’un » pourrait pourra considérablement vous aider dans cette enquête.

-Pardon ?

lundi 19 juin 2017

Un lieu de repos
Chapitre 12

                L’après-midi s’achevait; la majorité des agents de Paul étaient partis ou bien rangeaient leur matériel et s’apprêtaient à quitter les lieux. Les curieux étaient toujours. Plus tard, Paul nommerait une équipe de garde pour veiller à préserver les lieux pour la nuit. Il décide aussi que poste de commandement devra rester au moins encore deux autres jours. Un appel avait été lancé dans les médias locaux à toute personne pouvant offrir des informations; il fallait bien passer par là, même si c’était toujours une arme à double tranchant : pour une seule bribe d’information pertinente il fallait en vérifier dix autres qui ne menaient à rien.
Environ une demi-heure après, Isabelle vient le retrouver avec un bol de soupe.
                -Mmmmm… Ça sent bon ! Où est-ce que tu as trouvé ça ?
                -Je l’ai simplement demandé aux femmes qui s’occupent de la cuisine; la clientèle est partie mais elles ont quand même préparé à manger, elles doivent au moins nourrir les religieuses.
                -Tu es un ange.
                -Oh, je fais ça surtout parce que Roxanne m’a bien recommandé de prendre soin de vous pendant son congé ! Elle ne veut pas que son vieux père tombe malade, et nous, on ne veut pas que notre « meilleur-patron-du-monde » dépérisse !
                Paul prend une cuillérée de soupe.
                -Ouais… Le « meilleur-patron-du-monde » comme tu dis, est un peu dans l’impasse. Je ne sais que penser de toute cette histoire; vraiment, je n’arrive pas à saisir le quart-de-la-moitié-du-début d’un commencement de motif ! Pour moi, ça ne rime à rien !
                -Mais, patron, nous n’en sommes qu’au premier jour… Ça peut prendre du temps, c’est vous qui nous le répétez toujours. Et puis peut-être que les appels aux informations vont donner quelque chose.
                -Peut-être oui; mais tu sais ce que c’est : il y a dix ou vingt fausses pistes qui ne donneront rien pour un seul qui sera productif.
                -Je sais, et il faut tout vérifier.
                -Mmmm, elle est vraiment bonne cette soupe.
                Paul prend le temps de la manger. Il sait qu’il devrait appeler Juliette pour lui dire qu’il rentrera tard, et il ne sait pas pourquoi il ne le fait pas. Les vieux réflexes d’indépendance et d’autonomie qui reviennent au galop.
                Son bol terminé, il interpelle Isabelle :
                -On va voir la chambre.
               
                Ils se font ouvrir la porte par sœur Annette.
-Bonsoir inspecteur !
-Il n’y pas beaucoup de monde ce soir…
-Non; les gens ont annulé leur séjour. C’est dramatique. Je reste ici juste au cas où…On espère toutes que vous règlerez cette histoire le plus vite possible, parce que si ça continue comme ça, on sera obligé de fermé notre petit ermitage.
-J’espère que vous ne devrez pas en arriver là… On va juste jeter un coup d’œil à la chambre numéro 5.
-Oui, oui; vous connaissez le chemin

-Tiens, Turgeon tu es toujours là fidèle au poste !
                -Oui, patron; je n’ai pas bougé.
                -As-tu pris le temps de mangé au moins ?
                -Oui, oui, je me suis fait remplacé par Sébast à midi.
                -Je suis sûr que si tu vas faire de l’œil à la cuisinière elle va t’offrir un beau bol d’une soupe délicieuse.
                -Surtout que la soupe, ça fait grandir !
                Isabelle ne peut s’empêcher de pouffer.
                -Bon, bon… Vas-y et reviens ici quand tu auras fini. Oh, rien à signaler de la journée ?
                -Non, à part l’équipe technique qui est venue prendre les empreintes digitales et puis les gens qui sont venus chercher leurs affaires un après l’autre; ils ont à peu près tous jetés des coups d’œil inquiets, inquisiteurs, vers moi; un ou deux ont posé des questions, mais peut-être juste pour la forme; je crois que la plupart étaient bien contents de pouvoir quitter les lieux.
                -Tu n’as rein remarquer de particulier ?
                -Non, ils ont pris leurs valises. Pour certains ça allait assez vite, pour d’autres ça prenait plus de temps; ils devaient ramasser toutes les affaires, sans doute. Mais je n’ai rien remarqué qui aurait pu paraître suspect.
                -Et les femmes de ménage ?
                -Elles étaient deux; elles sont venues en début d’après-midi, elles aussi en jetant bien des clins d’œil interrogatifs; mais elles connaissent leur travail, ça a été assez vite. Elles se sont concentré sur ce qu’elles devaient faire.
                -Personne n’a essayé d’entrer ?
                -Non personne, mais…
                -Mais quoi ?...
                -Bien, pendant que les femmes de ménage rangeaient les chambres, une bonne sœur, la mère supérieure ou quelque chose comme ça…
                -Sœur Gisèle ?...
                -Je ne sais pas son nom, mais elle est venue pour voir comment se déroulait le travail, le ménage; mais je suis sûr que ce n’était qu’un prétexte.
                -Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
                -Et bien, son attitude; elle regardait dans les chambres, mais sans vraiment s’y intéresser. Elle a dit quelques mots aux filles, comme « Ça avance ? », puis elle m’a dit : « Vous êtes toujours là ? » Comme si je la dérangeais. Je ne savais pas vraiment comment réagir. J’ai pris ça un peu sur le ton de la blague : « Eh oui, les ordres sont les ordres ! » Et elle n’a pas apprécié, non pas du tout ! Elle m’a jeté un regard noir. Si j’étais paranoïaque je dirais qu’elle voulait m’assassiner.
                -Tu te moques de moi…
                -Non, non; j’exagère juste un petit peu.
                -Sœur Gisèle serait donc venue ici durant la journée… Et ensuite qu’est-ce qui s’est passé ?
                -Rien; elle avait ses clés dans la main, comme ça, et elle a regardé encore dans une ou deux portes juste « pour faire semblant » puis elle est redescendue. C’est tout.
                -Et d’après toi, elle aurait voulu entrer dans la chambre.
                -J’en suis sûr, chef.
                -Bon, on va voir ça. Va te chercher un bol de soupe; tu l’as bien mérité.

La chambre est comme Paul l’avait vue le matin; les rideaux étant ouverts, mais le soleil maintenant de l’autre côté du bâtiment ne l’éclaire plus autant. Il y règne une certaine moiteur. Les couvertures avaient été tirées sur le matelas, sans qu’on prenne le soin de border le lit. Les deux petites valises sont là; l’une sur une petite table sous la fenêtre et l’autre posée par terre. Celle qui est sur la table est ouverte. Paul regarde sous le lit, ouvre l’armoire, ouvre chacun des tiroirs de la commode. Pendant ce temps, Isabelle soulève les couvertures, mais non il n’y a rien non plus dans le lit.
-Bon, on sort nos gants et on fouille les valises. Je te laisse celle de la femme je prends l’autre.
Paul déballe les quelques effets qui se trouvent dans la valise : des vêtements, un nécessaire à toilette, des revues sur les motos, du courrier...
-Ils avaient pris leurs portefeuilles avec eux tous les deux.
-Oui, et leurs téléphones cellulaires.

-Je ne comprends pas plus; non vraiment je ne comprends pas plus !

lundi 12 juin 2017

Un lieu de repos
Chapitre 11

                Comme prévu l’équipe technique a terminé son travail de fouilles minutieuses dans le milieu de l’après-midi et comme l’avait laissé deviner Sébastien Dumoulin les recherches n’ont pas donné grand-chose; on a ramassé des papiers-mouchoirs considérablement détériorés par les intempéries, quelques détritus comme des emballages de barres tendres, des petits décapsuleurs de cannette de boissons gazeuses… On avait aussi des petits objets, mais que rien ne semblait relier aux deux victimes : un pendant d’oreille de jeunes filles, un sifflet en plastique, et même un dé à coudre à moitié rouillé.
                -Le terrain est bien entretenu et régulièrement nettoyé; ce sont de toutes des petites choses qui passent inaperçues et qu’on a oublié de ramasser; qui sont passées, comme on pourrait dire « entre les griffes du râteau ». On va en faire les analyses au microscope, mais d’après moi, ça ne donnera rien.
                -Vous avez fait tout ce qui était possible, toi et ton équipe, ne peut que constater Paul. Vous pouvez tout remballer et partir.
Paul a aussi dû libérer tous les locataires, l’un après l’autre. À première vue, rien ne semble les relier aux deux victimes. Certes il faudra faire des recherches plus poussées dans les registres policiers et judiciaires et même administratives de leurs villes d’origine, faire des recoupements sur les emplois qu’ils ont occupés, les voyages qu’ils ont faits, les lieux où ils ont habité, les écoles qu’ils ont fréquentées, les amis ou les connaissances qu’ils pourraient potentiellement avoir en commun. Tout un travail long et fastidieux et parfois frustrant et tout à fait invisible, dont personne n’a jamais connaissance. Les gens pensent souvent que pour une enquête il suffit de bien observer, de bien réfléchir pour arriver à tout résoudre instantanément. Tout le monde ignore l’énorme labeur caché, qui ne se voit pas, qui se fait en arrière de la scène, qui prend des heures et des jours, et qui est pourtant essentiel…
Les curieux sont toujours là, massés derrière le cordon de sécurité, trépignant d’excitation. Ils vont rester là toute la soirée et d’autres prendront la relève. Les voitures de polices sont presque toutes parties. Paul a renvoyé au poste la majorité de ses agents n’en gardant sur place que quatre, dont Isabelle, pour assurer la sécurité des lieux.
Il faudra aller fouiller sur leurs comptes facebook et les autres réseaux sociaux sur lesquels ils sont présents. Et aller fouiller leur passé… notamment le passé de Martin Brisson. Pourquoi s’être arrêté au Gîte du Pèlerin ? Pourquoi justement la même journée où s’y trouvaient également Madeleine Chaput et Antoine Meilleur ? Est-ce juste une coïncidence ? Et pourquoi cette insistance presque toxique à partir de nuit ? Instance qui a failli faire dérailler leur expédition ? Est-ce qu’il voulait fuir quelque chose ? Et, durant toutes ces années dans la sécurité, il a dû tremper dans bien des affaires illicites ? Impossible… impossible qu’il en soit autrement…
Ses pas le ramènent vers le banc où les deux corps ont été retrouvés à l’extrémité du Sentier du pèlerin. Il le fixe intensément. Il récapitule la suite des événements. Cinq des cyclistes seraient partis faire le tour du sentier en soirée; puis ils seraient rentrés pour aller se coucher. Se sont-ils assis sur ce même banc ? Ont-ils pris des photos ?... Hey, je n’ai pas vérifié ça !... Peut-être y aurait-il dans ces photos des indices, des détails importants !... Punaise de punaise ! Il faut absolument vérifier… Je vais envoyer quelqu’un pour aller vérifier… Où ont-ils dit qu’ils s’arrêteraient ? Ah oui, Montebello. Ça ne devrait pas être trop difficile de les retrouver… Puis plus tard dans cette soirée d’hier, ça aurait le tour du couple Chaput-Meilleur de venir faire un tour. À quelle heure sont-ils sortis ? Ont-ils été suivis ? Qui était de garde le soir ? Sœur Annette, il faudra le lui demander…Est-ce que d’autres des locataires sont allés se promener ?... Isabelle le leur a demandé, mais ils ont dit qu’ils n’avaient rien vu…
-Pardon, monsieur l’inspecteur…
Il sursaut légèrement. Sœur Gisèle est à côté de lui; il ne l’a pas entendue venir.
-Oh, pardon, je ne voulais vous déranger…
-Ça ne fait rien. Qu’est-ce que je peux faire pour vous, sœur Gisèle ?
-C’est que, vous pensez bien, notre train-train quotidien complètement chamboulé… Nous ne savons pas si nous pouvons reprendre nos activités normales. Toute notre clientèle est partie et maintenant les chambres sont vides. Je ne sais ce que dois dire à notre personnel, si les filles peuvent faire le ménage des chambres et les préparer pour les prochains pensionnaires… Dois-je accepter les réservations de ce soir ? Qu’est-ce qu’on doit dire aux gens qui appellent ? Le téléphone ne dérougit pas…
-C’est vrai… Pour ce qui est des chambres, vous pouvez y faire le ménage sauf bien sûr dans celle qu’occupait le couple Chaput-Meilleur, bien sûr, qui doit rester verrouillée. Pour les gens qui appellent, je ne sais pas ce qu’ont raconté les médias, mais dites-leur la vérité ! Vous pouvez les recevoir, ça va; je ne crois pas que nous aurons besoin de faire de plus amples perquisitions à l’intérieur, mais le sentier restera inaccessible pour au moins tout aujourd’hui et la journée de demain.
-Mais bien des gens viennent exprès pour faire le Sentier des Pèlerins !... C’est l’un des attraits principaux de notre centre de repos…
-Sans doute, mais confidence pour confidence j’ai encore beaucoup trop de questions en tête. Je vais tâcher de le libérer le plus vite possible, mais vous comprendrez que les circonstances sont exceptionnelles.
-Je le sais; notre petite communauté est passablement perturbée par tous ces événements; nous essayons bien de nous rassurer les unes les autres mes compagnes et moi. Heureusement qu’il nous reste la prière.
-Oui… en effet… Ah, sœur Gisèle, je sais que nous lui avons déjà parlé, mais je voudrais m’entretenir à nouveau avec sœur Annette.
-Très bien je vais aller la chercher.
Ils marchent lentement quelques instants côte à côte en silence. Quelques oiseaux chantent tout près.
-Inspecteur…
Paul sourit toujours intérieurement quand on l’interpelle ainsi.
-Oui ?
-Voulez-vous mon avis ?
-Oui, bien sûr.
-Je crois qu’il se sont suicidés.
-Et qu’est-ce qui vous fait croire ça ?
-Nous en avons parlé entre nous; bien sûr, on ne pouvait pas s’en empêcher, et il ne faut pas croire que les religieuses vivent à l’extérieur du monde. Nous en constant contact avec les gens, des gens qui viennent de partout, des gens de toutes les tendances; nous connaissons bien la nature humaine. Il ne fait pas croire que nous sommes des automates arriérés qui n’ont aucune émotion. Et, en parlant de ce qui est arrivé, nous ne croyons pas possible que quelqu’un se soit introduit dans ce lieu de repos pour commettre sciemment, intentionnellement deux meurtres. Ça ne se peut tout simplement pas !
-Je ne sais pas, répond Paul à sœur Gisèle sans trop réfléchir, si je connais aussi bien que vous la nature humaine, mais il y une chose que je peux vous dire : c’est que durant ma carrière j’en ai vu des choses qui ne se pouvaient tout simplement pas et qui pourtant étaient bel et bien arrivées.

Sœur Annette n’apprendra pas grand-chose de plus à Paul. 
« Oui, dira-telle, peut -être que certaines personnes sont sorties dans le sentier, mais moi je quitte mon poste à 21 heures. Les gens ont leurs clés qui et la même pour ouvrir leur chambre et la porte de côté. »
-Et avant 21 heures ?

-Avant 21 heures, il y a eu bien sûr le groupe des cyclistes… et plusieurs autres personnes aussi, mais juste après souper. Bien des gens aiment aller faire le sentier après avoir mangé. Mais j’ai l’impression qu’ils sont tous rentrés avant 21 heures, avant que je parte pour les vêpres.

lundi 5 juin 2017

Un lieu de repos
Chapitre 10

                Paul a invité les agents de son équipe à faire une pause, ne serait-ce que pour aller aux toilettes ou pour casser la croûte. Ils n’avaient pas arrêté depuis leur arrivée à Plaisance tôt le matin, et tout le monde avait besoin de se reposer pour rester efficace. Plusieurs d’entre eux et elles sont allés dans un petit restaurant du village, qui sert des repas sur sa terrasse, et ils n’ont pas passé inaperçus. Certains avaient leur lunch avec de la salade de thon, du taboulé ou encore des légumes avec trempette. Paul se souvient de ses débuts dans la police, alors que le milieu était beaucoup plus un monde d’hommes que maintenant, et des hommes qui, pour la grande majorité, aimaient bien montrer leur virilité. Et l’un des traits de cette virilité affirmée était certes de manger de la « nourriture de gars », c’est-à-dire tout ce qui était bourratif, gros et gras, épais et même coriace. Ça allait de la pizza toute garnie aux hamburgers en passant par la poutine et les « smoked meat », comme on disait alors. Et on enfilait des cafés bien fort ou des boissons gazeuses pour faire passer le tout avec force renfort de gros rots bruyants…
                Paul voit bien que le régime alimentaire de ces jeunes agents a bien changé et que maintenant, ils et elles, et surtout elles, font attention à leur alimentation. Tellement que maintenant c’est celui qui ne se nourrit que d’hamburgers dont on se moque et sur lequel plaisantent les mangeurs de bonne soupe aux légumes.
                Paul a sonné la pause, en ne laissant que trois d’entre eux pour garder les lieux. L’équipe technique n’a pas encore fini son travail de recherche, mais ça avance bien. Plusieurs des curieux aussi sont partis manger… vite remplacés par un autre groupe aussi fureteur que le premier. Les journalistes sont là aussi, qui mettent leurs micros sous le nez des cyclistes qui ont enfourché leurs vélos. Pour des gens qui étaient pressés de repartir… mais qui peut résister à un micro ou à une caméra ? Qui ne rêve pas d’avoir son petit quart d’heure de gloire ?… Paul sait que devra les affronter. Son estomac attendra encore un peu.
               
                Dans le lot mouvant et remuant de journalistes, il reconnait en première ligne, Simon-Pierre Courtemanche, toujours là, probablement arrivé avant les autres, un petit homme à moustache, le journaliste des faits divers d’Au courant, l’hebdomadaire de la région de l’Outaouais. Toujours bien informé celui-là; il a vraiment un sixième sens pour flairer la bonne histoire. Mais Paul se dit qu’il fait tout de même son travail honnêtement, cherchant consciencieusement à informer son public le mieux possible. Et il a beaucoup d’intuition; il sait poser les bonnes questions. Paul se dit même que parfois ses inspirations lui ont ouvert à lui des avenues auxquelles il n’avait pas pensé au premier abord, et qui se sont avérés très fructueuses. Simon-Pierre Courtemanche est un journaliste qui à l’ancienne mode. Il n’a jamais pu, ou jamais voulu se convertir aux gadgets modernes, aux appareils cellulaires qui font tout à la fois, filmer, enregistrer, photographier, fournir des cartes du monde, etc, etc… Il prend plutôt des notes à la main dans un petit calepin noir. Mais comme il fait un excellent travail, son patron le laisse travailler à sa façon. Simon-Pierre Courtemanche a bien un appareil de téléphone cellulaire mais seulement pour être rejoint en cas d’urgence; lui ne l’utilise que rarement pour faire des appels.
Paul remarque aussi sur les caméras le logo des diverses chaines de télévision, notamment les chaines d’information continue. Il va certainement passer aux prochains bulletins de nouvelles. Alors qu’il s’approche, il y a une légère bousculade; les membres de la presse jouent du coude derrière le cordon de sécurité. Paul s’avance et une multitude de micros se tend vers lui. Tout le monde parle à la foi. Après quelques instants pour attendre le silence, Paul commence :
                -Je suis le capitaine Paul Quesnel. Si la police se trouve sur les lieux, c’est que deux corps ont été retrouvés ce matin sur le terrain des Sœurs-de-Saint-Nom-de-Jésus-et-de-Marie. Un homme et une femme. Ces personnes ont été identifiées, mais nous ne pouvons en révéler les identités car nous devons encore rejoindre des membres de leurs familles. Ce que je peux vous dire, ce que des deux personnes étaient inconnues des services de police et qu’ils n’avaient pas de casier judiciaire. Les deux corps ont été transporté à l’institut médico-légal de la Sureté du Québec à Gatineau pour des autopsies. Apparemment, la cause de la mort, dans les deux cas, serait des blessures balles subies à la tête, vraisemblablement d’une arme qui a été retrouvée sur les lieux. Je sais que vous allez me demander s’il s’agit de meurtres ou de suicides ou encore d’un meurtre suivi d’un suicide, et pour l’instant, à ce stade-ci de l’enquête, je ne peux rien vous dire, car nous ne le savons pas. L’enquête ne fait que commencer et tous les scénarios sont envisageables...
                -Est-ce que ce sont des personnes du coin ?
                -Cette information demeure confidentielle pour l’instant.
                -Est-ce que les sœurs SNJM sont impliquées dans ces deux morts ?
                -À ce stade-ci de l’enquête rien n’indique que l’une ou l’autre des religieuses du Gîte du pèlerin est impliquée dans cette histoire.
                -Est-ce que les deux personnes formaient un couple, ou bien ce sont deux individus étrangers l’un à l’autre ?
                -Tout porte à croire qu’il s’agit d’un couple.
                -Que s’est-il passé depuis leur arrivée hier et le moment de la découverte des corps ce matin ?
                -C’est vrai qu’ils sont arrivés sur les lieux hier dans la journée, mais nous essayons encore de retracer leurs allées et venues dans les détails; pour cela nous interrogeons toutes personnes présentes sur les lieux que ce soit des locataires ou des religieuses... Maintenant, je dois vous laisser aller faire votre travail.
-Encore une question…
-Je vous promets que referons le point en début de soirée.
                Paul dirige ses pas vers le poste de commandement. Il hèle l’un des hommes laissé sur place. Comme il aurait envie de voir sa fille.
                -Jasmin, va me chercher quelque chose à manger; je vais mourir d’inanition. Je vais prendre ta place.
                -Qu’est-ce que vous voulez chef ?
                -…Mais j’y pense, j’ai pris ma boite à lunch ce matin ! Je me suis fait un sandwiche. Tiens prends ma clé, et va la chercher dans ma voiture. Je vais m’installer dans la salle de commandement.
                Jasmin sourit. Il comprend qu’un chef de police se promenant avec une boite à lunch bleue à la main, ça ne fait pas très sérieux.

                -Bon, faisons un bilan; qu’est-ce qu’on a trouvé ?
                Après la pause du repas, Paul a réuni les responsables des différentes équipes dans le poste de commandement pour faire le point. Le poste de commandement ressemble à un véhicule récréatif, mais à l’intérieur il n’y a rien de récréatif : il est bourré d’appareils d’analyse, d’instruments de mesure, des scans, de fichiers, d’ordinateurs…
                -Vas-y toi, Isabelle…
                -J’ai interrogé les autres personnes présentes sur place depuis hier soir. Il semble que personne n’ait remarqué Madeleine Chaput et Antoine Meilleur; faut dire que l’altercation entre les cyclistes au souper a considérablement capté l’attention d’à peu près tout le monde, si bien que personne n’a fait attention à eux.
                -Personne qui n’aurait remarqué quelque chose de particulier ?
                -Non, et personne ne les connait non plus.
                -Hmmm… Tu les as laissés partir ?
                -Ben oui; je n’avais rien pour les retenir; j’ai pris leurs dépositions, et leurs identités, et leurs empreintes, mais non ne pouvais pas faire grand-chose pour les garder.
                -Hmmm…
                -La seule chose que j’ai trouvée… Comme les interrogatoires ont été assez vite et que j’avais encore, j’ai interrogé sœur Madeleine, celle qui était de garde à l’accueil hier matin et sœur Annette qui était là hier soir. Quand ils sont arrivés hier matin, vers dix heures, elle a cru remarquer que Madeleine Chaput ne disait pas un mot, comme si et je la cite : « elle ne savait pas ce qui arrivait ». Selon ses dires, elle était comme absente. C’est Antoine Meilleur qui a tout fait, qui a fait la conversation qui a pris les clés, qui a payé la chambre, qui a même porté les valises.
                -Sœur Madeleine, c’est celle qui a dit aux cyclistes de passer par le sentier du pèlerin…
                -Oui, c’est possible, c’est celle qui est à l’accueil le matin. Sœur Annette s’occupe du soir, c’est elle qui a accueilli les autres résidents dont les cyclistes. C’est aussi elle qui était là durant le repas du soir. Elle n’a rien remarqué de particulier, sauf bien sûr la dispute durant le souper entre les cyclistes. Elle se souvient même de leur avoir fait signe de se calmer, pour le repos de tous… Et quand elle est revenue à sa place à l’entrés, elle a vu le couple Chaput-Meilleur assis à sa table un peu en retrait, et c’était comme s’ils ne remarquaient rien de cette altercation. Tous les autres locataires regardaient les cyclistes avec des yeux méchants, tout le monde semblait dérangé, mais eux : rien ! Ils faisaient comme si de rien n’était. Sœur Annette a dit que lui il était sur son téléphone et qu’elle, elle regardait simplement sa nourriture. Sur le coup ça ne lui a rien fait. Mais quand je l’ai interrogé là-dessus, elle a dit que oui, rétrospectivement, ça pouvait sembler étrange dans les circonstances, alors que tout le monde était dérangé mais pas eux, comme si… comme si, elle a dit : « comme si ils avaient plus important à faire ». Ce sont ses mots.
                -C’est une opinion, ce n’est pas un fait,
                -C’est vrai, patron. Mais d’après ce qu’elle a vu, ça demeure plausible.
                -Ne sautons pas trop vite aux conclusions.
À la moue de son interlocutrice, Paul s’aperçoit qu’Isabelle est vexée de son commentaire.
-Beau travail, Isabelle, beau travail; tout ça nous apporte de bonnes pistes de réflexion. Et toi, Sébastien ?
C’est le chef de l’équipe technique, celle qui fouille le terrain centimètre par centimètre.
-On a presque fini, mais on n’a pas trouvé grand-chose. Des mégots de cigarettes, des déchets, quelques papiers… Mais tout ça date au moins de la veille, sinon de plus longtemps et a été abimé par l’humidité. On n’a trouvé aucune empreinte ni de doigts ni de pas, aucune piste valable. Il y des empreintes sur l’arme, mais il faudra voir lesquelles.
-C’est maigre…
-Oui, c’est maigre; dans une heure je vais remballer mes hommes et renvoyer mon équipe à Gatineau.
-Qu’est-ce que tu en penses ?
-Je ne sais pas; dans la nature comme ça… Ce que je remarque c’est qu’il n’y avait aucune trace de lutte, rien qui indiquerait qu’ils ont essayé de se défendre, de se débattre, ou de combattre.
-Alors…
-C’est peut-être un suicide, ou bien…
-Ou bien…

-Tu penses la même chose que moi : s’ils ont été tués, ils connaissaient leur meurtrier.