lundi 9 novembre 2015


Les flammes de l’enfer

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-Alors qu’est-ce que vous voulez savoir sur mon cousin Ti-Gus ?
-C’est votre cousin ?
-En fait, j’ai presque quinze ans de différence avec Ti-Gus, alors je ne les connais pas trop trop, mais c’est vrai, il était mon cousin au deuxième degré. Nos deux pères sont cousins; Benny, il s’appelait Benoît, mais tout le monde l’appelait Benny, le père de Ti-Gus, est mon oncle. Ce sont leurs deux pères qui étaient frères, mais le père de Benny est mort quand il était jeune dans un accident de la route, pis il a mal tourné. Ti-Gus n’a vraiment pas eu de chance. Son père, Benny, le cousin de mon père, c’était comme le mouton noir de la famille. Il avait arrêté l’école comme bien d’autres jeunes, pis il était parti travailler dans la coupe de bois. Comme il était bien bâti, il a vite fait beaucoup d’argent, mais il le dépensait tout de suite. Benny était bien travaillant, mais l’argent lui brûlait les doigts; il dépensait tout ce qu’il faisait à faire la fête, au bar, l’alcool et la drogue. Il allait faire la fête à Montebello, à Papineauville, à Grenville. C’est sans doute là qu’il a rencontré Cinthia, la mère de Ti-Gus. Il avait dû fanfaronner et elle avait dû être impressionnée. Elle venait de L’Orignal, pis travaillait comme waitress à Grenville. Toujours est-il qu’ils sont tombés en amour, pis qu’elle est venue vivre à Noyan. Benny avait une maison que son père lui avait donnée dans la rue Desjardins, qui longe magasin général et qui remonte ensuite par en arrière jusqu’au lac Raquette. Quand elle est tombée enceinte, ils se sont mariés mais ça n’a pas marché. Ils étaient tellement différents les deux; on dit que les contraires s’attirent, mais eux… disons qu’ils ne sont pas attirés longtemps. Même pas un an après la naissance de Ti-Gus, il s’est sauvé; il n’en pouvait plus. Déjà que leur couple allait comme-ci comme-ça, quand Ti-Gus est né, Benny a trouvé ça dur… Vous comprenez qu’avec une femme et un enfant il ne pouvait plus sortir autant, pis il devait avoir des revenus plus stables. Il pouvait plus jeter son argent pas les fenêtres; alors il s’est écœuré. Il a tout sacré là, pis il est parti en Alberta. J’étais jeune à l’époque j’avais quinze ou seize ans. Pour moi, c’était des histoires d’adultes. J’comprenais pas exactement ce qui se passait, pis disons que ça ne m’intéressait pas trop. Benny est parti dans l’ouest travailler en Alberta pour une compagnie d’extraction de pétrole. Il faisait de la grosse argent. Deux fois par année, pendant dix ans environ, il envoyait un mandat-poste à sa femme, à Bessie. Il pouvait pas faire de chèque, car il ne savait pas bien écrire. Moi j’ai commencé à vraiment remarquer à Ti-Gus quand il s’est acheté sa première moto. Il faisait des tours partout; il était vissé à sa moto, tout le temps, tout le temps; il allait partout. On l’entendait à toute heure du jour et de la nuit. Des fois, c’était trop. Alors il s’en allait faire des longs tours dans la région. Il montait à La Minerve, au Lac Simon, à Vendée, jusqu’à Mont-Laurier. Le seul qui pouvait le faire arrêter, qui pouvait le raisonner, c’était l’ancien pasteur, pas Sébastien Saint-Cyr, mais le pasteur Doyon. Je me souviens qu’à cette époque le pasteur Doyon pis sa femme l’avaient pris sous leur aile; ils n’avaient pas d’enfants, et ils s’en sont occupé comme leur fils. Sa femme lui faisait l’école, pis lui il le protégeait des moqueries des autres enfants. Lui, le pasteur Doyon, était très proche de sa mère, qui était toujours en dépression. Il a réussi à l’assagir, c’était pratiquement le seul qui pouvait le raisonner. Puis surtout, le pasteur lui avait appris à s’occuper, au début dans son jardin, il lui faisait tondre le gazon. Et puis comme il a vu qu’il était adroit de ses doigts, il lui faisait faire des petites réparations au presbytère, au cimetière. Pis ensuite, ils ont déménagé à Notre-Dame-de-la-Croix; je les ai un peu perdus de vue. Il venait des fois en moto dire bonjour au pasteur Doyon. Moi, j’ai commencé à m’impliquer dans la politique. Quand j’ai appris qu’il avait trouvé cet emploi d’homme à tout faire au Parc Natura, ça ne m’a pas étonné. Quand il veut Ti-Gus, il est capable. Même s’il est parti depuis quelques années, tout le monde est triste au village de ce qui lui est arrivé. C’est vraiment affreux mourir comme ça dans un feu. C’est sûr que je vais aller aux funérailles samedi.
-J’ai lu dans nos dossiers que Ti-Gus, comme tout le monde semble l’appeler, s’était fait interrogé par la police à cause d’un incendie.
-Je ne savais pas.
-Qu’est-ce qui s’est passé cette nuit-là ?
-C’est bien mystérieux… C’était il y a huit ans. Ce que je sais, c’est qu’il y a sept maisons de campagne, des chalets, qui ont brûlé sur le chemin Brookdale.
-Sept incendies dans la même nuit, ça ne pouvait pas être une coïncidence.
-Non, c’est sûr. La police n’a jamais trouvé le ou les coupables.
-Hmm… Ça a dû jaser au village.
-C’est sûr que tout le monde en a parlé ! Imaginez ! Sept maisons d’un coup ! C’était mon père qui était maire à l’époque et il a dû faire pas mal de « résolution de crise ». Tout le village était en ébullition ! On a bien essayé, mais on n’a jamais trouvé les coupables. Certains pensent que c’était des bums de Saint-Émile ou de Brébeuf. C’est des places bien plus dures qu’ici.
-Mais Ti-Gus a été soupçonné…
-En fait, le bruit a couru qu’on avait entendu sa moto cette nuit-là, comme s’il revenait de Saint-Émile justement.
-Mais Saint-Émile, ce n’est pas dans la même direction que le chemin Brookdale.
-J’sais ben; cette accusation ne tenait pas debout… Il n’a pas été inculpé parce qu’il était chez lui tout ce temps-là.
-Pensez-vous qu’il a pu avoir quelque chose à voir avec ça ?
-Je ne me suis jamais posé la question.
-Alors je vous la pose.
-J’sais pas.
-Vous savez, tout ce que pourrez me dire pourra m’aider à trouver le ou les coupables de sa mort.
-…
-Vous comprenez ?
-Oui, j’comprends.
-Pourquoi Ti-Gus a été interrogé par la police ?
-Ti-Gus était fasciné par les moteurs; tout ce qui pétait, qui pétaradait; tout ce qui faisait des étincelles, des flammèches, ça le fascinait; c’était sa passion. Les brûleurs, les torches à souder, tout ça. C’est lui qui s’occupait des feux d’artifice à la Saint-Jean, il était vraiment bon. On pouvait avait des raisons de le soupçonner. Il y a bien des gens qui étaient prêts à croire que c’était lui, pis qui ont été pas mal agressifs.
-Est-ce que c’était un pyromane ?
-Non, non; bien sûr que non !…
-Monsieur Abel, est-ce que c’est lui qui a mis le feu aux sept maisons ?
-C’est possible… mais honnêtement, je ne le crois pas.

-Une histoire de feux, madame Cournoyer ? Parlez-moi s’en donc…
-…
-Vous ne voulez pas en parler ?
-J’peux pas en parler !
-Vous ne pouvez pas en parler ? Pourquoi donc ?
-J’ai pas le droit, c’est comme ça !
-C’est après ça que vous avez déménagé de Noyan pis que vous êtes allés vivre à Notre-Dame-de-la-Croix ?
-Oui, c’est ça.
-Ça vous faisait de la peine de partir de Noyan.
-C’était toutes des malfrats.
-Comment ça c’est passer votre déménagement ? Avez-vous eu de l’aide ?
-C’est le pasteur Doyon qui nous a aidé. C’est lui qui nous a dit que c’était mieux qu’on déménage. Il nous a trouvé une maison, celle-là; il nous a aidés à vendre la maison à Noyan, pis on a déménagé. On n’avait pas grand-chose, juste notre linge, pis deux lits, pis deux bureaux; pis la moto de Ti-Gus. Quand il est parti, il a fait tout le tout le tour du village avec le plus de bruit possible, pis il a embrayé et le v’là parti pour Notre-Dame.
-Qu’est-ce que vous avez fait alors ?
-Rien !
-Rien ?
-Non, rien; moi j’peux pas travailler pis, lui il faisait des tours en moto. On recevait du bien-être.
-L’avez-vous dit à son père ?
-Ça servait à rien. Il avait arrêté d’envoyer de l’argent, depuis une couple d’années. J’voulais plus rien savoir de lui. Il nous a abandonnés quand Ti-Gus avait pas un an, pis je l’ai jamais revu. Pis j’pense que c’est mieux comme ça.
-Vous avez dit que c’est le pasteur Doyon qui vous avez proposé de déménager à Notre-Dame-de-la-Croix. Pourquoi ?
-Ben… il trouvait que c’était mieux qu’on parte de Noyan. C’est toute des malfrats. Après cette histoire de feux, il y a ben du monde qui ont commencé à accuser Ti-Gus, même s’il n’avait rien à faire là-d’dans. On m’a même insultée ! J’pouvais pus sortir de chez nous. Moi, je s’rais bien retourné à L’Orignal, mais le pasteur Doyon, voulait garder un œil sur Ti-Gus. Alors, il nous a trouvé cette maison-là.
-Comment est-ce que Ti-Gus s’est trouvé ce travail au Parc Natura ?
-J’sais pas; il est revenu un jour d’un tour de moto, pis il m’a dit qu’il allait faire des travaux au Parc Natura; il a pris ses outils, pis le v’là reparti. Il était bon de ces mains. Il pouvait faire n’importe quoi. Tous les jours, l’été, il travaillait là, même des fois les fins de semaine. Il faisait d’l’argent; ça m’aidait à payer le ménage. Pis en plus…
-Pis en plus c’était pas déclaré, c’est ça ?
-Ben là, j’sais pas si j’dois vous dire ça…. Vous êtes d’la police.
-Je ne fais pas partie des inspecteurs du bien-être social; ce n’est pas mon domaine… Madame Cournoyer, je vous ai posé la même question l’autre fois, et c’est très important. Est-ce que votre fils avait des ennemis ? Est-ce que quelqu’un avait des raisons de lui en vouloir ?
-La réponse est la même : non; il allait travailler, pis c’est toute. Je l’ai jamais vu avec d’autres personnes. Il s’est jamais mis dans le trouble.
-Est-ce qu’il pouvait vous cacher quelque chose, comme faire du trafic, pis que vous ne le saviez pas ?
-J’vous dit que Ti-Gus s’était pas mis dans l’trouble. Comprenez-vous ?

-Je vous comprends madame Cournoyer et je vous crois.

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