mercredi 2 mars 2016

Les petits enfants
Chapitre 9

                Paul arrête la voiture dans le stationnement du poste de la Sureté du Québec à Papineauville. Roxanne et lui en descendent et se dirigent vers l’entrée. Pendant quelques secondes, Paul contemple le bâtiment en forme de rectangle allongé. Il le connaît comme sa poche; c’est son deuxième chez-lui. C’est son domaine. Quand il est arrivé, il y a vingt ans - Eh oui, ça va faire vingt ans que je travaille ici… -, le poste avait l’air d’un bunker; il était neuf, mais il ressemblait à un bunker neuf. Sa laide insipidité l’avait un peu découragé; mais avec le temps, de détails en détails, par exemple en changeant les portes principales, en élargissant le hall d’entrée, en ajoutant des baies vitrées, en faisant repeindre les murs en des teintes plus vives, en modernisant l’ameublement, il a réussi à le rendre plus attrayant. La population le voit maintenant moins comme un donjon moyenâgeux impénétrable, et c’est important pour Paul. La police n’avait pas à faire peur, elle a un rôle à jouer, mais celui de rebuter la population. Il lui est primordial que le poste de police ait l’air accueillant. Mais c’est important aussi que pour ses hommes, et ses femmes… ça lui fait toujours bizarre de dire ça : ses femmes... C’est important pour Paul que son équipe œuvre dans un beau milieu de travail, agréable, attrayant, plaisant; pour eux aussi c’est leur deuxième milieu de vie. Il faut qu’ils s’y sentent bien. Paul est fier de son équipe; elle fonctionne bien; chacun et chacune joue bien son rôle et ensemble ils sont bien efficace. Oui, son équipe était bien rodée; il y a un bon dosage d’officiers d’expérience, comme Lacroix ou Turgeon, et de plus jeunes comme Isabelle et Léa, les petites dernières qui sont arrivées en automne dernier, il n’y a même pas un an. Et surtout, surtout, ce dont Paul est le plus fier c’est qu’il travaille depuis quatre ans avec sa fille, Roxanne. Dans la situation qui est la sienne, il se dit qu’il pourrait faire son métier qu’il aime tant encore trente ans… au moins.
                -Alors, tu viens ou quoi ?
                -Oui, oui… Tu vois ! Finalement, j’ai bien fait de conduire ! Ça t’a permis de mieux réfléchir, et moi, de bien t’écouter.
                -Bon, bon… J’admets.
                -Qu’est-ce que tu va faire maintenant ? La journée est presque finie. Tu retournes chez toi ?
                -Oui, je pourrais bien, mais je vais juste aller voir quels messages j’ai reçus.

                Roxanne entre dans son bureau, pour trouver trente-sept messages dans sa boite courriel : des annonces pour des activités de sa promotion, la mise à jour des enquêtes dans lesquelles elle collabore, des réponses à des informations qu’elle a demandées, des informations de la centrale québécoise, des publications périodiques, des messages du syndicat sur les revendications à venir. Quand elle pense aux policiers de Montréal qui se promènent dans des voitures qui sont toutes bariolées des tonnes d’autocollants et qui portent pantalons de camouflage comme moyen de pression ! Ils se sont fait beaucoup critiquer de les avoir portés lors des funérailles d’un ancien premier ministre. Heureusement que ce n’est pas mon syndicat et que je n’ai pas à la faire; je serais bien obligée de les porter par solidarité, mais je me sentirais tellement ridicule. Et depuis quelque temps, plusieurs d’entre eux portent des pantalons rose; avec leur casquette rouges, ça fait un bel effet ! Je comprends les gens de trouver ça exagéré. Sans compter ces nombreux nouveaux venus au pays qui ont quitté des situations de guerres et de conflits, avec dans la rue l’armée, les groupes terroristes, les milices, les paramilitaires qui s’affrontent. Ça doit leur rappeler de bien mauvais souvenirs. Roxanne se met à penser à Faio. Son couple bat un peu de l’aile, elle le sait; son amoureux est reparti vivre à Montréal pour s’installer dans une coop d’artistes en début d’été en disant qu’il ne se trouverait jamais d’emploi en Outaouais, et elle doit s’avouer qu’il lui manque un peu. Ils ont prévu de se voir en fin de semaine. C’est toujours elle qui va le retrouver, ce n’est jamais lui qui vient. Premièrement, il ne veut pas revenir à Saint-Sixte où il n’y a rien pour lui, c’est vrai, c’est assez isolé, et la région est peu ouverte aux nouvelles idées. De plus il n’a pas de voiture; il se veut écologiste engagé et pour lui, la voiture, c’est la pire machine à polluer. Espérons que cette enquête du cadavre sous la route ne me prendra pas tout mon temps. « Le cadavre sous la route », ça ferait un bon titre pour un roman.
                Paul a salué Micheline qui lui sourit en lui tendant une petite pile de messages téléphoniques.
                -Rien d’important.
     -Le député provincial Thomas veut vous parler à propos de la loi sur le contrôle des armes.
                -Moi !? Qu’est ce qui me veut ?
                -À ce que j’ai compris, il devrait y avoir un vote là-dessus bientôt au Gouvernement. Après le fiasco du registre fédéral, il veut prendre la meilleure décision et il cherche à avoir l’opinion du plus grand nombre. Comme vous le savez, bien des citoyens de la région, des chasseurs, des agriculteurs s’y opposent, et en même temps son parti est pour. Alors, il veut savoir quoi dire en chambre ou en public, quelle position prendre et peut-être même comment influencer son parti. Il veut prendre la position que fera plaisir à tout le monde. Vous les connaissez ses politiciens, ils ne pensent qu’à leur réélection !
                -Heureusement que je n’ai pas besoin d’être réélu, moi !
                -Si vous vous présenteriez, patron, dans n’importe quel parti, c’est sûr à cent pour cent que je voterais pour vous !
                Paul regarde sa réceptionniste de travers; il répond par une moue au sourire taquin de Micheline.
                -On verra bien un jour !
                Il rentre dans son bureau; il appelle l’officier Manuel Bournival qui sera de garde cette nuit.
                -Ce soir, si ce n’est pas trop occupé, j’aurais besoin que tu me trouves quelques informations : quand a été construite une section de la route 323, celle qui contourne le village à Lac-des-Sables. Trouve-moi toutes informations que tu peux, les coûts, les dates, les différents travaux; renseigne-toi sur la compagnie, quelque chose comme Morin et frères. Elle ne doit plus exister aujourd’hui.
                -Il y a quelque chose qui ne va pas ?
                -On a trouvé des restes humains enterrés sous la route, tout simplement.
               
                Le lendemain, dans son bureau, Paul parcourt les notes que lui a laissé Manuel.
Ce tronçon route a été construit en 1978. Sous le gouvernement péquiste. Le contrat avait été octroyé par le Ministère des Travaux publics à Morin et frères, une compagnie de construction établie à Mont-Tremblant qui avait déjà participé à la construction de la route 117, l’interminable route qui mène à l’Abitibi. Et qui avait donc une certaine expertise… pour la somme de 3,1 millions de dollars.
Il faudra enquêter sur la Morin et frères. Peut-être que ça pourra aider. Trois millions de dollars pour cinq kilomètres, ça ne me semble pas énorme, mais pour l’époque ? Il faudrait comparer ce montant avec d’autres contrats semblables pour savoir exactement. C’est vrai qu’il faut compter là-dedans le déboisement; le contracteur partait de rien. Le trajet avait probablement été dessiné par le Ministère et le contracteur devait se débrouiller pour le suivre le plus fidèlement possible.
Il y avait une vieille route qui datait des années ‘40 qui longeait les contours du lac, mais avec le temps la circulation avait considérable augmenté et il devenait impérieux de contourner le village.
                Oui, exactement comme on l’a fait à Sainte-Émilie quelques années plus tard, puis à Noyon récemment.
                Il avait fallu effectivement passer à travers bois et à travers champs. Il y avait eu neuf expropriations.
                Détail intéressant. Il faut regarder ça de plus près aussi; pour voir où ça mène.
Le chantier avait duré douze semaines à partir de la mi-avril, et, bien sûr, il y avait eu dépassement des coûts.

Qu’est-ce que ça me donne ? Ce que j’ai, c’est un squelette enterré, possiblement par mégarde, une compagnie de construction et une date. Il faut commencer avec ça. Il faut aller voir à quoi ressemblait le village cette année-là. Et il faut aussi investiguer sur tous les avis de recherches de personnes disparues lancés de la région et même du Québec pour les six mois à partir de ce moment-là : du 15 avril au 3 septembre 1978. Ça va faire plusieurs pistes et plusieurs directions... Ah ! je pense que je viens d’avoir une idée ! Il faut que j’en parle à Roxanne.

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